‹ Promenades italiennes: Rome et ses environsChapitre 7 sur 10 · GALERA. — LES ORSINI · texte numérisé non relu

GALERA. — LES ORSINI

Le paysage qu'on traverse pour aller à Bracciano est désert, mais pittoresque, avec ses petites collines de tuf, ses grasses prairies, ses pâturages florissants, semés çà et là de fermes et de nombreux troupeaux de bœufs.

Le caractère de la Campagne étrusque de Rome est très différent de celui du Latium, où tout est riant, ensoleillée, animé; les monts Volsques et les Apennins, dont les ramifications s'étendent jusque-là, ont la belle structure des formations calcaires; des cités vénérables, presque toutes épiscopales, sont accrochées sur des hauteurs verdoyantes, couvertes de châtaigniers et d'oliviers ou enguirlandées de vignes; des monuments antiques ou du moyen âge, lui donnent un cachet nettement historique. Dans la région étrusque, au contraire, le terrain est montueux, volcanique, escarpé, avec de

vastes solitudes, sévères et mélancoliques, d'aspect presque mystérieux. Le passé n'y a laissé que peu de traces : les tombes souterraines et les nécropoles d'un peuple énigmatique sont les trésors uniques et les uniques monuments de la vieille Étrurie. Ici, l'histoire du pays semble être interrompue et, où elle ne l'est pas, elle manque d'une signification puissante et vive. La complète décadence d'une ville comme Veies et l'absolu abandon de son territoire en tout temps, m'ont toujours semblé les signes caractéristiques de cette extinction historique de l'Étrurie romaine.

Des tours baronnales sans nom, de petits bourgs dépourvus d'intérêt, s'élèvent mélancoliquement sur les éminences en tuf. Les souvenirs, en ces lieux incultes et sauvages, ne remontent pas au delà du moyen âge, vers le onzième siècle, époque où vinrent s'établir ici comme seigneurs, quelques familles féodales germaniques, d'origine franque ou lombarde, telles que les comtes de Galera ou les préfets de villes de la maison de Vico. La puissante influence de l'Eglise elle-même n'eut que peu de prise, le pays étant passé assez tard dans le patrimoine de saint Pierre.

Au delà du fleuve Arrone, émissaire du lac de Bracciano, se trouvent deux grandes métairies : Santa-Maria di Celsano et Casale di Galera, où il est nécessaire de s'arrêter si l'on veut visiter les

ruines voisines du château de Galera; elles font penser à la fabuleuse ville de Ninfa, dans le Latium, qui est ensevelie dans sa tombe de mousse et de fleurs, à l'extrême limite des Marais-Pontins. Galera, résidence d'insolents et féroces seigneurs, qui causèrent de sérieux ennuis à la ville de Rome, est aujourd'hui détruite et nous montre des rues, une église et un château littéralement couverts de lierre. Cependant Galera ne gît pas comme Ninfa dans une profondeur marécageuse, mais, saine et haute, elle se dresse sur une roche escarpée, dominant la gorge rocheuse d'où l'Arrone se précipite en cascades écumeuses.

Sur sa porte démantelée, on voit encore l'écusson des Orsini, c'est-à-dire la rose et les poutres. Derrière les remparts de la ville, on monte dans le pays même, en se frayant un chemin à travers l'épaisseur du lierre, qui barricade les rues. Quelques maisons avec des fenêtres gothiques sont encore debout; la plus grande partie du matériel cependant a été emporté ou forme des tas de décombres entourés de verdure. Galera, du moins à en juger par ce qu'il en reste, n'est pas aussi belle que Ninfa; les murailles du donjon et de l'église principale révèlent seules une époque plus ancienne; les autres constructions sont plus modernes, car c'est vers 1809 que le pays a été abandonné, soit par manque d'eau, soit par appauvris-

sèment de la population. Il est vraiment surprenant que, de nos jours, une ville puisse disparaître, sans être détruite brusquement par un cataclysme, mais seulement par le lent affaiblissement d'une décadence interne. Cela ne prouve-t-il pas d'une manière péremptoire l'absence de principe vital de cette terre étrusque? Galera — autrefois ad Careias — commence seulement à être mentionnée dans l'histoire en 780, année où le pape Adrien Ier fonda sur le fleuve Arrone une colonie de ce nom, pour cultiver l'aride pays de Yeies. Cette colonie prospéra; mais, pour des raisons inconnues, elle se libéra de la domination de l'Église et, au commencement du onzième siècle, les comtes de Galera, fiers ennemis de la Papauté et ardents partisans de l'empire allemand, en devinrent les seigneurs.

Gérard, fils de Régnier — ces noms indiquent bien l'origine allemande — comte de Galera et principal chef de la noblesse impériale de Rome et des environs, était étroitement lié avec les comtes de Tusculum, descendant d'Albéric, et avec les Crescenzi de Monticelli, dans la Sabine. Ces seigneurs, en l'an 1080, élevèrent à Rome, par la force, Benoît X; mais Hildebrandt, le futur Grégoire VII, chef du parti papal et national romain, appela au service de Nicolas II, nouvellement élu, une bande de pillards normands, qui se trouvaient dans les Pouilles, pour combattre les comtes adver-

saires. La ville de Galera où Benoît X s'était réfugié, et d'autres forteresses furent assiégées.

La puissance des comtes de Galera qui dominaient le pays étrusque jusqu'au delà du lac, vers Sutri, fut complètement abattue; mais, malgré cela, leurs descendants se maintinrent encore pendant longtemps dans le pays. Ils disparurent très probablement vers la moitié du treizième siècle, quand Matteo Rosso, de la maison Orsini, le fameux sénateur de la République romaine, devint seigneur de Galera. Depuis lors, les Orsini restèrent maîtres du cbâteau, qu'ils vendirent au pape en 1670.

Le plus grand ennemi de cette région et en même temps le plus puissant obstacle au développement de la culture, est aujourd'hui la malaria. Une brise humide souffle sur cette plaine aride et sur ces collines volcaniques, dénudées, couvertes seulement d'asphodèles.

Peut-être les miasmes de la fièvre s'élèvent-ils du lac lui-même?... Comment pourrait-on le croire, en voyant, des hauteurs de Bracciano, cette nappe d'eau azurée et pourprée? Ce splendide lac, l'ancien lacus Sabatinus, originairement un cratère volcanique, est bordé par une grande chaîne de collines et par des rives délicieuses. Il a une extension de vingt-deux milles environ : sa superficie est donc parfaitement égale à celle de Rome, avec

laquelle il se trouve en communication directe au moyen de l'aqueduc de Yacqua Paola, édifié par Trajan : l'eau qui entre au Transtevère par la porte Saint-Pancrace et s'élance avec un jet magnifique, de la fontaine de Paul V, vient en grande partie de ce lac. après avoir contourné les murailles auréliennes.

Au nord, se trouve une petite montagne boisée, d'où émerge, comme un pic volcanique, haut d'environ deux mille pieds, la roche de Rocca romana, qu'on voit de toute la Campagne étrusque, comme on aperçoit le mont Cavo, près du lac d'Albano, de toute la plaine du Latium. En dessous, près de l'eau, est situé le village de Trevignano; à gauche s'élève la chaîne des collines de Bracciano éloignées d'un mille du lac, sur le bord duquel se dresse, dominant tout le paysage, le grandiose manoir des Orsini, splendide édifice pentagonal, avec cinq tours rondes crénelées. Sa teinte, d'un gris noirâtre, semble s'harmoniser avec la nature volcanique environnante, dont ce château semble être le produit historique. A droite enfin, s'allonge dans les eaux une langue de terre, avec une sombre bourgade hérissée de tours : c'est Anguillara, autrefois résidence des comtes du même nom, branche latérale des Orsini. Là, le fleuve Arrone sort du lac, dont il est l'émissaire.

Ces trois endroits résument toute la vie histo-

rique du lac de Bracciano et de ses environs : à égale distance les uns des autres, ils forment les trois côtés d'un triangle; ils représentent la civilisation humaine et rompent seuls le silence enchanteur de ces rives, sans pourtant troubler la magie de sa solitude. En effet, que sont Bracciano, Trevignano, Anguillara?... Qui a jamais entendu ces noms, excepté ceux qui connaissent familièrement l'histoire particulière de Rome?

Si ce château des Orsini, chronique granitique des terribles temps féodaux, ne dressait pas ses noires tours sur le lac d'azur, on pourrait prendre ces trois petits pays pour de simples villages de pêcheurs. Il est si profondément silencieux, ce lac ! On ne découvre pas une barque sur sa surface lisse; quelques troupeaux de juments apparaissent sur ses bords ou des bandes de chevaux sauvages, le corps dans l'eau, que poursuivent des butteri à cheval, la lance au poing, comme dans les Marais- Pontins.

J'ai trouvé Bracciano plus agréable que je ne m'y attendais de la part d'un pays vassal : c'est une petite ville d'environ 2 000 habitants, avec des rues larges et des habitations modernes, semblable à Marino, où se trouve le château des Colonna, qui lui aussi appartint autrefois aux Orsini. Il n'y a en réalité de bien habitable que la partie neuve du pays, parce que la vieille, celle de la

période baronnale, est serrée comme un noir amas de tuf autour du donjon, dont la masse gigantesque semble couvrir de son ombre tout Bracciano.

Elle devait être vraiment royale la puissance de cette famille, qui a construit dans un endroit aussi écarté ce magnifique château, forteresse inexpugnable et palais seigneurial en même temps ! C'est un des monuments les plus admirables de la Renaissance romaine, un des plus beaux manoirs baronnaux, et dans tout le Latium, il n'y en a pas un qui l'égale. Celui de Spolète, commencé par le cardinal Albornoz et terminé par Nicolas V, est plus majestueux, c'est vrai; mais, ce n'est pas un édifice baronnal, non plus que ceux d'Ostie, de Narni, de Civita-Castellana et de Subiaco.

La vue de ce superbe édifice rappelle avant tout à la mémoire du visiteur, l'histoire de la famille Orsini qui, avec celle de son ennemie héréditaire, la famille Colonna, a rempli pendant presque cinq cents ans les annales de Rome, des gestes et des faits de leurs innombrables membres, parmi lesquels il y eut des papes, des cardinaux et des capitaines de grande renommée. Les deux nobles maisons, l'une guelfe et l'autre gibeline, ont duré plus longtemps que des dynasties de rois et d'empereurs, et elles durent encore dans les châteaux qu'elles ont autrefois possédés.

Le chef de la lignée des Orsini, du nom d'Orso, se perd dans les ténèbres des légendes : on ne sait même pas au juste s'il était germain. Ses descendants s'appelèrent Filii Ursi : c'est ainsi que résonne toujours dans les plus anciennes chroniques le nom des Orsini. Historiquement, ils apparaissent seulement au douzième siècle. Célestin III (1 191-1 198) appartenait à leur maison. Au treizième siècle, pendant les luttes des Hohenstaufen, leur puissance augmenta, à cause du sénateur Matteo Rubens, chef régnant de la république capitoline et infatigable adversaire de l'empereur Frédéric II, et ensuite à cause du pape Nicolas III (1277-1280), fils dudit sénateur. Les Orsini, aussi nombreux que les Colonna, se subdivisèrent dans la suite en plusieurs branches, qui prirent le nom de leurs différentes possessions : Orsini de Monte Giordano et de Campo di Fiore, à Rome; comte et seigneurs de Nola, dans la Campanie; de Tagliacozzo, dans les Abruzzes; de Gravina et Manoppello, de Monte-Rotondo, de Vicovaro, de Sant'- Angelo, de Pitigliano, d'Anguillara, de Bracciano. La liste de leurs châteaux et possessions est conservée dans les archives de la famille, à Rome. Ils étaient aussi puissants dans le royaume de Naples que dans l'empire romain. Tandis que les Colonna. propriétaires eux aussi dans le pays napolitain de grands fiefs et en lutte violente avec leur ennemi

éternel pour les marquisats de Tagliacozzo , d'Alba et de Celano, possédaient dans leLatium le noyau de leur seigneurie, 'de leur côté les Orsini dominaient le territoire sabinsur l'Anio, depuis Vicovaro jusqu'à Nerola et Monte-Rotondo, et tout le pays étrusque depuis Sutri, jusque bien au delà du lac, vers Galera et les bords du vieux Cere. Ils s'étaient établis dans cette terre étrusque depuis le treizième siècle, en s'emparant de Galera.

On ne sait quand ils vinrent à Bracciano, qui fut fondé à une date inconnue, peut-être sur une propriété de la gens Braccia. J'ai trouvé la première mention du Castrum Brassant dans les archives des Orsini : c'est un acte légal du 10 mars 1234, dans lequel Godefroid Amatore et Landolf, fils du préfet Gothifred, paraisssent comme seigneurs de ce château : Domini de Brachiano et de sancta Pupa. Selon cet acte, Bracciano appartenait alors à la famille des Prefettani ou des préfets de la maison de Vico, puissante en Étrurie, qui avait rendu héréditaire depuis le douzième, la préfecture de Rome. Cette famille, allemande d'origine, violente, gibeline et ennemie du pape, s'empara aussi de Viterbe et d'Orvieto, et s'éteignit seulement en 1435, quand le terrible Jean Vitelleschi fit décapiter dans son château de Soriano, Jacques de Vico, le dernier préfet. L'Eglise fît confisquer les biens de la préfecture; celle-ci passa dans les

mains des Orsini, en 143o, enlapersonne de François, premier comte de Gravina, l'ancêtre de cette branche qui, seule du nom, subsiste aussi à Rome.

Les Orsini possédaient déjà Bracciano au quatorzième siècle, Martin V — un Colonna — ayant été obligé de confirmer le vicariat de ce château aux frères François, Charles et Orsino Orsini, en l'an 1419.

La maison de Bracciano brilla au quinzième siècle, grâce à ses deux célèbres capitaines de guerre, Napoléon et son fils Virginio. Napoléon — ce nom de baptême se trouve chez les Orsini depuis les temps les plus anciens — édifia le château de Bracciano, du moins ce qui en reste, et après être devenu le plus puissant des feudataires de son temps, mourut en 1480, à Vicovaro. Virginio hérita de ses biens et de sa gloire, acquit les domaines d'Anguillara et de Cervetri. Il fut grand connétable du royaume de Naples, où il se lia étroitement à la dynastie d'Aragon et fut au service du roi Alphonse II et même du roi Ferdinand II. Il fut chargé d'arrêter la marche de Charles VIII de France à travers l'Etrurie; mais ses fils Giovanni- Giordano et Charles, sur son ordre, ayant remis leurs châteaux au monarque qui allait à la conquête de Naples, cette inévitable défection des Orsini, ouvrit au roi de France le chemin de Rome.

Charles VIII entra à Bracciano. et demeura dans

le château de Virginio du 19 au 31 décembre 1494, d'où il marcha sur Rome avec son armée. Mais à Galera, les ambassadeurs de la ville et ceux d'Alexandre VII l'attendaient, humbles et soumis.

Dans la tourmente de cette guerre, qui devait décider du sort de l'Italie, Virginio fut entraîné à rester au service d'Aragon. Charles VIII le fit arrêter à Naples et l'emmena avec lui, au retour. Orsini s'enfuit dans la fameuse bataille du Taro, et peu après, changea de nouveau de drapeau, en passant sous les ordres de Montpensier, lieutenant de Charles VIII, à Naples. Mais après la déroute de l'armée française, quand les Aragonais remontèrent sur le trône, il fut fait prisonnier, quoiqu'il se fût rendu, et enfermé dans un château-fort en 1496. Ainsi en décida le pape Alexandre VI qui, à la suite de la restauration espano-napolitaine, avait voulu arracher de son territoire tous les barons romains.

Cette guerre contre les Orsini eut cependant un dénouement inattendu et marqua un triomphe éclatant pour cette maison, menacée par tant de ruines. Tandis que Virginio languissait dans son cachot à Naples, où peu après il mourut empoisonné, sa sœur Bartholomée et le mari de celle-ci, le jeune Alviano, défendaient héroïquement le château de Bracciano. Les assiégeants, conduits par le duc Guidobaldo d'Urbin et par le fils du

pape, Jean de Gandie, furent repoussés. D'autres Orsini vinrent leur prêter secours et l'armée papale essuya, en janvier 1497, une sanglante défaite, près de Soriano. Le pape fut obligé de conclure la paix et les Orsini restèrent seigneurs de Bracciano et de tous leurs autres domaines patrimoniaux.

Ils furent encore une fois molestés par César Borgia; mais lui non plus ne réussit pas à les expulser du formidable donjon de Bracciano et enfin la mort d'Alexandre VI délivra les Orsini de tous ces embarras.

Ils durèrent encore pendant deux siècles, tandis que la seconde branche d'Anguillara s'éteignit en 1548. Le pape Pie IV érigea Bracciano en duché, l'année 1560, en faveur de Paolo-Giordano Orsini, homme aux passions violentes, en qui apparut pour la dernière fois la nature impétueuse de sa race. Il combattit glorieusement à Lépante, et avait épousé Ysabelle, fille de Cosme Ier de Toscane, qui vivait presque toujours séparée de lui. Un jour, il l'étrangla de ses propres mains, dans son château de Cerreto, dans le Val d'Arno en 1576. A Rome, il tomba ensuite follement amoureux de la belle Vittoria Accoramboni, femme de Peretti, neveu de Sixte V, qui était encore cardinal à cette époque; une nuit de juin 1583, il fit massacrer Peretti dans le Quirinalet trois jours après, Vittoria s'enfuit avec sa mère dans le palais Orsini,

près de l'assassin de son mari. Grégoire VIII interdit leur mariage et fit enfermer la femme dans le château Saint-Ange, où elle resta jusqu'à la mort du pape, qui advint en 1585. Le jour même de l'élection de Sixte V, Paolo-Giordano épousa Vittoria. Le Saint-Père bannit de ses États le meurtrier de son neveu, et le féroce Orsini mourut peu après en exil. Ses parents haïssaient la jeune veuve, parce qu'elle réclamait une part de l'héritage. Elle fut contrainte de se réfugier à Padoue où, au mois de décembre de l'année 1585, elle fut poignardée dans sa chambre même, par des hommes masqués envoyés par Ludovic Orsini, seigneur deMonte-Rotondo.

Virginio, fils de Paolo-Giordano et d'Ysabelle, continua la branche de Bracciano, qui s'éteignit avec le duc Flavien en 1698, le dernier de cette maison illustre.

Alors, Bracciano fut vendu à don Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XI; Torlonia, à son tour, l'acheta au commencement du dix-neuvième siècle, mais avec la clause de rachat, si bien que le domaine célèbre est revenu aujourd'hui au prince Odescalchi, de nouveau duc de Bracciano.

Entrons dans le château. A ce qu'il paraît, une triple muraille, très solide, construite avec des blocs de basalte, entourait autrefois le manoir, ainsi qu'un large fossé, aujourd'hui comblé. On

peut pénétrer à l'intérieur par deux larges portes, une du côté du village, l'autre du côté du lac.

Le style général de l'édifice appartient à la Renaissance; les parois, les fenêtres encadrées de péperin et les créneaux rappellent le palais de Venise, à Rome, dont la construction est de la même époque. Comme clans celui-ci, la grande cour était ceinte d'un portique à arcades, qui fut muré plus tard. Il reste seulement la cage d'un escalier, appuyée sur des colonnes de tuf, qui conduit à l'étage supérieur : elle montre, comme la porte, de la vieille chapelle, le passage du gothique à la Renaissance. Les cinq énormes tours rondes semblent soutenir l'imposant édifice, comme de gigantesques colonnes. En haut, une galerie couronnée de merlettes les réunit entre elles. Dehors, sur les portes, comme aussi dans la cour, on voit encore les écussons en pierre de la maison Orsini, qui remontent au temps de la première construction du donjon.

Une femme âgée m'accompagna dans ma tournée à l'intérieur du château; nous traversâmes de hautes salles voûtées, des enfilades de pièces, pleines de meubles rococo et d'armoires à glace en bois sculpté, venant de Paris. Ces appartements sont obscurs, et presque inhabitables; mais la vue du lac, du fond de ces étroites croisées, est admirable. Les exigences de notre vie moderne

sont bien différentes de celles de la vie féodale. Ici, une famille baronnale pouvait s'y sentir à l'aise, retranchée derrière ces épaisses murailles, avec ses privilèges, ses droits, ses passions barbares, tandis que la troupe des vassaux dévoués et des serfs esclaves, obéissait au moindre signe du maître, qui leur assurait le vivre et le coucher. Au fond de ce vaste donjon, il ne pouvait s'agiter que des sentiments d'ambition, de puissance et de guerre, et les voix douces de la bonté ou de la poésie devaient s'y élever rarement.

Dans les salles du château sont accrochés^, comme dans presque tous les manoirs baronnaux, beaucoup de portraits de famille, presque tous du dix-septième siècle. Quelques plafonds sont ornés de figures de stuc, mais lourdes et sans goût; d'autres ont été décorés par ordre de Torlonia, ce Rothschild romain, dont l'écusson est plusieurs fois reproduit en différents endroits. Le blason de ce simple marchand d'argent, à côté de celui de la vieille maison des Orsini, semble une ironie du temps moderne sur le passé féodal. Combien de luttes et de combats, quelle longue histoire de guerres, de paix, de traités, de batailles, de crimes et de vertus se sont succédé avant qu'un Orsini édifiât ce donjon et qu'un parvenu prît le titre ducal de Bracciano ! . . . Mais toute cette gloire éclatante ne fut qu'un détail sans importance pour le banquier

Torlonia qui, enrichi par de récentes spéculations, acheta en bloc ce passé illustre en mettant au bas d'une traite ses armes à « quatre étoiles dorées sur des faisceaux de rayons d'or » à côté de la rose pourpre des Orsini ; et, devenu ainsi seigneur de Bracciano, il put se promener en souriant sous les portraits enfumés des ancêtres du château... Le monde n'est peut-être qu'une foire vénale de vieux chiffons et de bric-à-brac ?

La vieille femme me conduisit ensuite sur les terrasses crénelées et sur la plate-forme des tours, qui est dallée. Elle me fit visiter le lieu désolé, où le comte et duc s'asseyait pour rendre justice à ses vassaux et à ses prisonniers de guerre; puis, nous allâmes aussi dans les chambres de torture, dans des prisons fermées par des cadenas formidables et dans d'autres salles encore, d'aspect sinistre et rébarbatif.

Je préférai admirer du haut des tours les eaux bleutées du lac et la cime vaporeuse du Soracte; puis, je laissai le donjon et j'allai flâner sous les vieux chênes du couvent des capucins; après quoi, je m'en fus déjeuner à l'auberge, assez peu fréquentée, car Bracciano n'a aucune industrie, excepté les forges voisines. Je notai seulement des vases de forme étrusque, que les femmes et les enfants portent sur la tête pour aller chercher de l'eau à la fontaine; ces récipients de terre cuite ne sont pas

fabriqués ici, mais à Vetralla, un des châteaux de l'ancien pays préfectoral. Il y avait une imprimerie autrefois à Bracciano où, par un hasard étrange, fut publiée la première édition de la Vita di Cola di Rienzo, une des œuvres les plus remarquables de l'historiographie romaine du quatorzième siècle. Il ne me fut pas possible de trouver aucune trace de cet établissement, installé, on ne sait pourquoi, à Bracciano.

J'avais l'intention de pousser le lendemain matin jusqu'à Anguillara, en suivant les bords du lac; je descendis donc par un sentier sauvage sur le rivage, car cet endroit m'attirait à cause de l'histoire de ses comtes, dont quelques-uns furent de célèbres sénateurs de Rome, au quatorzième siècle.

Orsini, le mécène de Pétrarque, en fut seigneur et comte; c'était un homme instruit et ami des Muses, qui accueillit hospitalièrement le poète dans son château de Capranica et ensuite le couronna au Capitole, en sa qualité de sénateur de Rome. Pétrarque se rendit sans doute de Capranica à Anguillara, et ses yeux virent ce lac délicieux, dont les rives fleuries étaient remplies de rossignols au chant harmonieux. Cent ans plus tard, au temps d'Eugène IV et de Pie II, le comte d' Anguillara était le terrible E verso, ce féroce seigneur d'Étrurie, dont les exploits brigantesques terrorisaient tout le pays. Après sa mort,

Paul II conquit les onze châteaux qui lui appartenaient et fit mettre son fils au château Saint-Ange. C'est ainsi que finit cette famille, mais Anguillara passa ensuite à Virginio Orsini et à Charles, son bâtard.

L/écusson des comtes d' Anguillara porte deux serpents ou anguilles entre- croisés; d'abord, je crus que le nom provenait de la présence de ces poissons dans le lac; mais, en revenant à la ville, je dus convenir de mon erreur, car on me dit que, dans ce clair miroir d'azur, il n'y avait que des carpes et des brochets; j'appris alors que le véritable nom d' Anguillara devrait être Angularia, car le château est bâti sur un promontoire qui fait un angle sur la vaste nappe d'eau de Bracciano.

En suivant la rive, dans la direction d' Anguillara, et après avoir traversé plusieurs passages difficiles, je tombai sur un gros troupeau de splendides taureaux, qui me barraient la route. J'appelai un gardien à mon aide et celui-ci m'accompagna pendant un bout de chemin, menaçant ces beaux animaux de sa lance, leur criant des paroles de commandement. Cet homme, qui était de Spolète et faisait le buttero pour vivre, me conduisit dans un endroit où il avait établi sa demeure solitaire : c'était une espèce de grotte, abritée par un arbre. Je m'assis et j'admirai le lac d'un bleu si doux, dans lequel s'ébattaient des poissons d'ar-

gent, tandis que des chevaux et des juments paissaient alentour, s'agitant parfois sous les piqûres malignes des mouches de marais — les taons de la nymphe Io.

Je renonçai de mauvaise grâce à mon excursion à Anguillara, parce que ce pays, quoiqu'il me semblât proche à cause de la transparence de l'onde, était au contraire fort éloigné, et j'aurais dû m' ouvrir un chemin à travers le marécage et le fourré qui entourent Mondragone. Je retournai donc à Bracciano en suivant la voie solitaire où, au milieu des bosquets idylliques, le rossignol étrusque chantait aussi harmonieusement que son frère du lac Nemi.

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