‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 5 sur 23 · PROMENADES L 1 T T É R A I H E S · texte numérisé non relu

PROMENADES L 1 T T É R A I H E S

Usée. Il me semble voir une précieuse vitrine où Ton aurait rangé toutes sortes de ces clochettes de bronze que Ton s'amusait jadis à ciseler avec soin, quand on les retirait de la fonte : dès qu'on y touche, il en sort une musique. Voici aussi des figurines d^ivoire, pareilles à F Andromède de Gellini; en voici d'argent : un centaure au galop, Ariane, qu'un désir pâme au dos de son tigre. Voici un flacon de cristal cerclé d'or et une coupe toute en or, Bacchus vendange, aux flancs du vase, les grappes qu'il écrase sur l'orbe de la coupe d'or; mais ce sont des jeux et des figures : le vin n'a jamais rempli ce flacon trop beau, et la coupe est faite pour les yeux et non pas pour les lèvres.

L'idée de la Légende des siècles appartient â Leconte de Lisle. Et non pas seulement l'idée, car les Poèmes Antiques et les Poèmes Barbares, s'ils ne servirent pas de modèle, servirent de guide à Victor Hugo. En toutes ses œuvres, Hugo eut des initiateurs ; il n'a guère créé que sa langue ; il n invente pas, il reprend et refait : Vigny lui inspire son théâtre ; Lamartine, ses poésies intimes ; Eugène Sue, ses romans sociaux; Leconte de Lisle, enfin, son épopée fragmentaire, la Légende des siècles. Les Trophées, de M. de Heredia, qui sont

M. DE HEREDIA ET LES POETES PARNASSIENS

une « légende des siècles » en raccourci, procèdent de Leconte de Lisle, qui fut, décidément, bien plus qu'on ne Ta cru jusqu'ici, un fleuve nourricier. Les motifs des sonnets sont à peu près ceux des Poèmes antiques ou barbares; mais M. de Heredia étendit sa conquête jusqu'à l'Amérique, qui était la moitié de sa double patrie; Leconte de Lisle, pareillement créole, avait annexé l'île Bourbon à la poésie française ; M. de Heredia l'enrichit de quelques paysages des Antilles. Il y avait déjà un peu d'exotisme, très peu, dans le pâle Léonard, dans l'incertain Parny, que Lamartine aima : avec Leconte de Lisle et Heredia, une nouvelle lumière, celle des midis sans ombre, entra dans notre vers français; elle l'éclaira d'abord, puis Paveugla. On désira des nuages; les violettes parurent plus agréables que les fleurs du magnolia et du cactus; les peupliers et les chèvrefeuilles succédèrent aux (( noirs acajous » et aux lianes en fleur.

Les tropiques ne peuvent fournir que des intermèdes à notre théâtre poétique. Il semble que la Grèce y ait, de longtemps, acquis droit de cité. Comme il avait inventé une poésie équatoriale. Leconte de Lisle inventa une poésie hellénique. Vers i846, on publiait à Paris une traduction du

Dictionnaire mythologique de Jacobi : plus de Jupiter, plus de Junon, plus de Vulcain, plus de Proserpine, mais Zeus, Hera, Hephaistos, Koré. On crut découvrir la Grèce et ces noms enchâssés dans des vers comme autant de pierres fines, éblouirent les poètes^On sait Fabus qu'en a fait Leconte deLisle^non seulement dans sek vers, mais dans ses traductions d'Homère, d'Hésiode, de ThéôcriLe. Il fallut un dictionnaire grec pour lire un sonnet français. Leconte de Lisle était impitoyable ; il se serait cru déshonoré d'écrire Cerbère ; Kerberos, au contraire, lui semblait très distingué. M. de Heredia, plus modéré, consentait à ne pas ignorer Hercule ; son maître n admettait qu'Héraclès. Après avoir connu, lui aussi, la joie d'appeler Zeus, le Kronide, il y renonça sagement. Il y a très peu, dans ses sonnets, de cette facile érudition mythologique qui rend illisibles certains poèmesde Leconte de Lisle. Des parnassiens,jeunes ou vieux, sont demeurés fidèles à cette méthode, et ils la défendent par des raisons qui ne sont pas i toutes mauvaises. Il estcertain que les Grecs igno- j rèrent toujours Jupiter ; mais ils connurent Her- \ cule, puisque ce mot n'est qu'une manière latine \ de prononcer Héraclès. Il y a là une nuance que

M. DE HEREDIA ET LES POETES PARNASSIENS

M. de Heredia avait très bien saisie. Parmi ses qualités, il y avait le goût.

Faut-il dire que cet homme aux sonnets impassibles et rigides comme des armures était doué d'une sensibilité très profonde et qu'il la cachait ? Ce n'est point mon affaire et je ne veux voir ici que le poète extérieur. C'est un talent limité^ mais très sûr. On le rapprocha de Malherbe, sans doute à cause de ses origines normandes ; mais si Malherbe produisit peu, s'il était fort difficile sur le choix des syilabes, il n'eut jamais le goût de se condenser, comme M. de Heredia, en de petits poèmes, tous pareils. Le Malherbe du xix*" siècle, ce fut plutôt Leconte de Lisle, réformateur têtu et qui, tel l'ennemi de Ronsard, laissera un nom très connu en tête de poésies qui ne le sont guère, quoique fort belles. Si le goût des parallèles était encore de mode, on mettrait plutôt M. de Heredia en balance avec François Maynard. Honneur encore immense, car Maynard, bien moins lu encore que Malherbe, j'entends lu par plais^T, Maynard est un des meilleurs artisans du vers classique, et son ode, la Belle Vielle, demeure encore l'une des plus belles pages de la poésie française: L'âme pleine d'amour et de mélancolie,

Et couché sur des JEleurs et sous des orang-ers, J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie Et fait dire ton nom aux échos étrang-ers.

Il y a un mouvement analogue dans la Belle Viole de M. de Heredia :

Accoudée au balcon d'où Ton voit le chemin Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie, Sous un pâle rameau d'olive, son front plie. La violette en fleur se fanera demain.

II me semble que je préfère ce sonnet apaisé^ ou les deux précédents {sur Ronsard et Pétrarque) et la série des Bucoliques aux vers si souvent cités, (( Gomme un vol de g-erfauts, etc. » Ça et là, malgré sa volonté de paraître absent, M. de Heredia s'est laissé entrevoir derrière Téclatant rideau de pourpre et d'or. Ce sont les moments les plus heureux de sa poésie.

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On peut, je pense^ caractériser ainsi le romantisme : prédominance du sentiment sur la raison. Les romantiques raisonneurs eux-mêmes, tels que Jean- Jacques Rousseau ou Michelet, n'échapperaient pas à cette définition. Elle laisserait sur la frontière un poète tel qu'Alfred de Vigny; elle engloberait au contraire un philosophe qui, comme Théodore Jouffroy, laissa sa raison trembler au frémissement de ses nerfs.

Nous connûmes bien des sortes de romantiques. Il y en eut d'exaspérés, il y en eut de doux. La gamme descend de Victor Hugo à Gérard de Nerval. On n'en vit presque aucun, cependant, et pas même Alfred de Musset, abdiquer toute raison : le plus fou eut ses heures de sagesse, je veux dire des heures où l'intelligence reprenait le gouvernement de la sensibilité. Il n'y a qu'une exception : George Sand.

Je ne voudrais pas comparer M^^^ de Noailles à George Sand : elle ne le mérite pas encore tout à fait, et il faut espérer qu'elle ne le méritera jamais entièrement. Mais enfin, toutes deux sont femmes;^ et elles en abusent. Le mérite de Rr^e Noailles est d'en abuser avec élégance. De plus, elle écrit dans une jolie langue, toute fraîche. Son style à des grâces et même des enchantements : la lisière d'un bois, le matin, avec un pré qui descend vers un ruisseau, et toutes sortes de feuilles, de fleurs, d'herbes, de bêtes, de bruits, de lueurs. George Sand, que Nietzsche a si bien nommée « la vache à écrire », écrivait en effet comme un ruminant; le ruminant passionné n'en est pas moins un ruminant.

Quelques-uns des plus agréables écrivains d'aujourd'hui, en prose ou en vers, étant des femmes, il est difficile de prétendre que la femme n'est point faite pour la littérature. Si ê'est pour elle un métier factice, est-ce donc pour l'homme un métier naturel? L'homme, de même que la femme, est fait pour vivre sa vie et non pour raconter des vies qu'il n'a pas vécues. Il faut une grande habitude de la civilisation pour supporter sans rire l'idée qu'il y a à Paris deux ou trois mille créatures hu-

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maines qui vivent enfermées en de petites chambres, la tête penchée, les yeux vag-ues, une plume aux doigts. Gela est d'autant plus comique que le résultat de ces écritures, hâtives ou fiévreuses, demeure généralement inconnu. Les hommes persévèrent longtemps. Plus pratiques, les femmes désirent toucher rapidement le but. Chaque nouvel éditeur, chaque nouvelle revue, chaque nouveau journal voient venir à eux des martyrs de Fespoir littéraire qui avouent détenir en des tiroirs des douzaines de romans inédils. Il est très rare que les femmes soient aussi tenaces ; cependant, comme lenombrede celles qui écrivent s'accroît sans cesse, le moment approche où, aussi peu favorisées que les hommes, elles devront attendre et vieillir, en pleurant sur les moissons de leur génie. Présentement, elles sont à la mode.

M. Maurras en a compté quatre, dont le talent de poétesse ne le cède au talent de poète d'aucun de leurs contemporains. Quatre, c'est peu. Il y en a d'autres; il y en a quatre ou cinq autres, au moins : je pense que les dieux ont voulu qu'elles soient neuf, comme les Muses. Presque toutes rédigent alternativement des romans et des poèmes; la pins célèbre est IVP'^^^ de Noailles.

Si le romantisme pouvait renaître, Fauteur de la Domination en serait le thaumaturge. Aucun écrivain d'un talent égal n'a paru, depuis George Sand, qui se soit aussi follement laissé conduire par le sentiment et par le caprice. Peu d'hommes, même de ceux qui n'ont pas beaucoup de suite dans les idées, seraient capables de concevoir un roman aussi désordonné et aussi obscur que /a Domination. Mais, concevoir? Qu'y a-t-il de conçu en un tel livre, si ce n'est le titre et les premières pages? C'estun gazouillis d'oiseau lyrique, et presque rien de plus. 11 vole, cet oiseau, il plane, il redescend; il nage alternativement dans tous les azurs, celui des cieux, celui des eaux, celui des âmes, celui des yeux.

Il va au gré de son caprice, ou plutôt au gré de sa logique particulière, car il n'y a point de caprices, même chez les oiseaux, il y a obéissance aux directions mystérieuses d'une nature que les hommes ne comprennent point.

La nature de M"^^ de Noailles semble être de s'arrêter à moitié chemin, de s'asseoir et de songer qu'il est doux d'avoir oublié le but de son voyage. Celui qu'elle vient de nous conter se perd dans les brumes qui ont caché au pèlerin la cime de la mon-

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tagne, mais avec quel charme elle nous les décrit, ces brumes, et que d'azur encore jusque dans ces ténèbres !

La Nouvelle Espérance était l'histoire d'un égoïsme féminin; la Domination aurait pu être l'histoire d'un égoïsme masculin : ce n'en est que l'ébauche, et à peine visible.

C'est un jeune homme qui se croit destiné à conquérir le monde. Son ambition touche à la folie : (( Que mon jeune siècle s'élance comme une colonne pourprée, et porte à son sommet mon image ! » Ayant publié un livre qui est remarqué, il compare ses ivresses à celles qui, sans doute, au même âge, troublaient le « jeune Shakespeare ». Tout cela est exposé longuement, sans ironie aucune; on croit à un essai de caricature, c'est une intention d'épopée.

Cet amant prématuré de la gloire se destine également à être l'amant de beaucoup de femmes : (( Les femmes, dit-il, ne me font pas peur. »

Une troisième ambition doit tenter un homme si ardent. Il médite avec émotion cette phrase célèbre : ce César pleura lorsqu'il vit la statue d'Alexandre. )) Alors, l'éclat de ces deux noms divins, ces larmes, et ce qu'il y a chez le héros d'humain

etde surhumain fondirent le cœur du jeune homme, exaltèrent en lui Torgueil et Tâpre volonté.))

Te] est le thème triple et unique du roman. On songe à Balzac. Mais Balzac lui-même recule. Il y a des limites au génie. Raconter les actes, développer la psychologie d un homme qui va être à la fois Shakespeare, Don Juan et César, qui cela pourra-t-il jamais tenter? Une jeune femme sourit avec nonchalance; elle a lu des contes de fées où il arrive des choses encore plus merveilleuses. Mais dans la Domination^ il n'arrive rien que des histoires d'amour. Le héros de M"^^^ de Noailles n'est même pas Don Juan; il est Tamoureux, le très ordinaire amoureux, celui des aventures qu'il est plus difficile d'éviter qu'il n'est glorieux de les avoir connues.

Depuis George Sand et Musset, Venise est le seul cadre qui convienne aux amours romantiques ; il faut, paraît-il, à certains épanchements, l'abri des gondoles. On ne peut pas être lyrique dans un compartiment de chemin de fer; l'usage s'y oppose ; la gondole, cependant, autorise les plus sublimes divagations. Venise ! Là seulement on peut aimer avec distinction. Il y a aussi Bruges-la-Morte. ]^/|me Noailles n'a pas manqué de faire participer

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cette oîïîbre illustre aux émotions de son héros.

Héros, (lu moins, de ^impertinence, car, chose singulière, ce roman, écrit par une femme, respire le dédain de la femme, créature sans importance et qui n'existeque dans le désir de celui qui les aime. C'est une idée qui n'est pas tout à fait déraisonnable, et les femmes elles-mêmes semblent l'admettre, car elfes sentent bien qu'elles ne vivent plus dès qu'oncesse de vivre pour elles. Elles ont encore plus besoin d'être aimées que d'aimer, encore qu'il leur soit cruel de détester qui les aime. Mais, vraie pour la femme, cette idée serait-elle fausse pour l'homme? Si différentes que soient les manifestations extérieures de la sensibilité dans l'un et l'autre sexe, son essence est la même. On voit d'ailleurs, dans la recherche de l'amour, les femmes montrer une réserve qui prouve que leurs besoins d'affection ne sont pas irrésistibles. Les femmes se laissent séduire; mais les hommes, bien plus encore, et bien plus facilement.

Voici les aphorismes deM"^*^ de Noaiiles sur l'irréalité de la femme.. C'est son héros qui parle, Antoine Arnault :

« Oui, toutes les femmes, toutes ces princesses de la terre, elles ne peuvent que plaire, et, si elles

ne plaisent point, elles sont mortes : voilà leur sort. Elles n'ont pas d'autre réalite que notre désir, ni d'autre secours, ni d'autre espoir. Leur imagination, c'est de souhaiter notre rêve tendu vers elle, et leur résignation, c'est de pleurer sur notre cœar. Elles n'ont pas de réalité, une reine qui ne plairait pas à son page ne serait plas pour elle-même une reine. »

On lisait dans un petit roman, paru il y a quelques années et que je ne nommerai pas : « Le privilège de vivre ! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe^ la seule entre vos pareilles 1 Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait soufFrir. » Les paroles de M°^^ de Noailles résument assez bien ce livre peu connu, et qui passa en son temps pour paradoxal. Cependant, comme tontes les femmes, elle exagère : et puis, ce n'est pas tout à fait la même chose de se réaliser dans la douleur ou de se réaliser dans le plaisir.

L'impertinence d'Antoine Arnaalt n'est ici que psychologique. D'autres hommes, qui ne le valent pas, ont sur les femmes des opinions plus bizarres encore et plus excessives. Où son insolence égoïste dépasse en horreur tout ce que l'on peut imaginer de la dureté grossière d'un amant repu, c'est quand

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il écrit, en la quittant, à une femme qui soufFre déjà à cause de lui : « Quelle part de vous ai-je aimée en vous, je ne sais. Je me suis aimé moimême sur votre douce et claire beauté. » Et ceci encore : « Oubliez-moi, et plus tard, si vous aimez Torgueil, qu'il vous soit cher de penser que c'est vous que, dans Venise, Antoine Arnault a aimée... C'est vous qui chanterez dans mes livres au regard des jeunes hommes. Petite immortelle qui sans moi fût demeurée secrète, une dernière fois je vous contemple comme une créature vivante, et maintenant j'entre avec vous dans le jardin des souvenirs, âme endormie et divine... »

Seulement, la délaissée n'aura pas même la consolation, bien médiocre ipourune femme qui aime, de figurer en quelque roman libertin, thème de descriptions trop claires, car Antoine Arnault n'écrira plus. Il semarie, devient amoureux de la sœur de sa femme et meurt en même temps qu'elle, sans que l'on sache de quoi, ni pourcjuoi, quand l'auteur, ennuyé de ce roman absurde, le clôt brusquement, sans aucune explication.

Des romans absurdes, il en paraît tous les ans des centaines; mais celui-ci a cette singularité de déceler en même temps un très grand talent et

même une sorte de génie du style. On s'est amusé à piquer, ça et là, dans ces trois cents pages, quelques phrases d'une correction équivoque : s'il fallait noter toutes les images délicieuses et neuves dont il est rempli, il serait plus court de transcrire le volume tout entier. Etant donnée l'incohérence de cette histoire, c'est du lyrisme intempestif, mais c'est du lyrisme.

Ainsi que le Visage émerveillé^ on acceptera la Domination comme poème; on en lira quelques pages, en oubliant qu'elles font partie d'un ensemble, car cet ensemble est incompréhensible, a La sensibilité, a dit M. Mâurras,à propos de RP^^^ de Noailles, diffère de l'art; mais elle est la matière première de l'art. » C'est très exact. Ici la matière première est restée à l'état naturel, ou à peu près. On ne nous a pas donné une œuvre d'art, mais seulement les éléments avec lesquels cette œuvre, si les dieux l'avaient voulu, aurait pu être édifiée. Ils ne l'ont pas voulu. Ils ont laissé la femme étouffer le romancier, et le sentiment étouffer dans la femme le peu de raison constructivedont son intelligence était capable.

Ne jugeons pas les femmes qui écrivent d'après les vieux principes, qui furent posés par des hom-

LA PROSE DE MADAME DE NOAILLES

meSj pour des hommes. Il ne faut leur demander que ce que leur nature leur permet de donner. Gela peut très bien être supérieur, en certaines parties, à ce que donneraient les meilleurs d'entre nous. Mais il est surtout nécessaire que cela soit difFérent. Voici une femme qui écrit sans se guinder à imiter le ton des hommes : c'est déjà un grand mérite, et c'est un grand charme.

LE COMTE DE GOBINEAU

Depuis qu'il y a une littérature et une pensée françaises, c'est-à-dire depuis bientôt un millier d'années, presque tous les grands esprits européens ont eu dans la France intellectuelle quelquesunes de leurs racines. Dante s'était nourri de nos poètes et de nos théolog-iens ; nos chansons de geste donnent leurs dernières fleurs dans les épopées lyriques ou ironiques de l'Arioste, de Gervantès, du Tasse; Shakespeare prend à Montaigne sa philosophie : le doute qui grimace dans Hamlet est celui qui sourit dans Jes Essais; Descartes enseigne à Spinoza sa discipline; notre théologie scolastique aboutit à Kant et meurt avec lui, de même que notre génie classique trouve en Gœthe son dernier épanouissement; des observations amères de nos moralistes, Schopenhauer construit son grand drame métaphysique; Pascal et La Rochefoucauld, Stendhal et Gobineau furent parmi les maîtres de Nietzsche.

Le comte de Gobineau, historien, philosophe, poète et romancier, est célèbre en Allemagne; il le devient en France .

11 y a en Allemagne, depuis une dizaine d'années, une « Société Gobineau » (Gobineau-Vereinigiing), fondée pour étudier l'œuvre et les idées de l'écrivain méconnu dans sa patrie. Sur environ deux cents membres, on trouve huit Français, au premier desquels voici M. Paul Bourget et le fondateur de lanthroposociologie, M. G. Vacher de Lapouge. L'attention fut attirée sur Gobineau, en France, à la fin de 1902 , par la publication que fit la Revue des Deux Mondes de trente-quatre Lettrès de Prosper Mérimée au comte de Gobineau. Cependant, dès 1899, M. André Halîays avait risqué sur lui un timide article dans les Débats. D'autres suivirent, puis un livre, puis un cours public dans une Université à côté. Voici maintenant un choix de ses œuvres qui le met à la portée de tout le public lettré (i).

Par un hasard, dont je n'ai, d'ailleurs, tiré nul profit, le nom du comte de Gobineau fut un des premiers noms d'écrivains qui frappèrent mes oreil-

(i) Pages choisies, précédées d'une étude par Jacques Morland (Société du Mercure de France). Un volume in- 18.

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les d'enfant, en même temps que ceux de Joies Janin, de Leroy-Beaulieu et du marquis de Lonlay. Tous les quatre étaient célèbres, mais inégalement, dans les châteaux de l'obscur coin de Normandie où je grandîssaiSj peu soucieux du phénomène littéraire. Jules Janin était le plus estimé; on annonçait sa venue, Tété, comme un événement. Ni deliii, ni des autres, je n'ai le moindre souvenir visuel. M. de Gobineau fit au moins une apparition, sans doute amené par Janin^ car lui aussi écrivait aux Débats^ où il avait publié un roman, Ternove (î), puis des articles. De cette apparition, il resta dans ma famille un petit volume. Souvenirs de uoyage : Céphalonie, Naxie et Terre-Neuve^ auquel je pris un certain plaisir. Jamais je n'oublierai ce petit dialogue entre sa mère, qui ne fait rien, et une jeune fille qui fait de la tapisserie:

« — Maman, ne pensez-vous pas que si je faisais la langue du chien d'un vert plus clair, cela vaudrait mieux ?

(( — Oui, mon enfant ; mais je l'aimerais mieux violette, c'est plus naturel. »

Ainsi M. de Gobineau m'enseigna, dès mon jeune âge, les principes du réalisme.

(i) Ouvrage très rare et dont on ne connaît en France qu'un seul exemplaire. Il a été édité à Bruxelles.

U Histoire des Perses et V Essai sur l'inéff alité des races humaines donnent de Gobineau une autre idée que Céphalonie: mais il serait dommage qu'il n'eût pas écrit ces récits aimables où il y a de délicieuses pages et de très fines observations.

Les Pléiades sont d'un talent plus élevé, mais peut-être plus inégal. Riches d'idées, elles sont également riches de bizarreries. Nietzsche a pu trouver dans ce roman compliqué le germe de sa théorie de l'éternel retour, comme dans la Renaissance le principe de sa Généalogie de la morale et même de sa Volonté de puissance, « La grande loi du monde, dit Gobineau, ce n'est pas de faire ceci ou cela, d'éviter ce point ou de courir à tel autre ; c'est de vivre, de grandir et de développer ce qu'on a en soi de plus énergique et de plus grand. » On interpolerait ce passage dans tel livre de Nietzsche que le critique le plus en éveil n'oserait en soutenir l'inauthenticité.

Mais c'est dans U Essai sur Finégalité des races humaines qu'il faut chercher les idées maîtresses de Gobineau. Nietzsche, qui l'admirait beaucoup, se fit lire ou relire ce hvre par sa sœur, pendant un des hivers qu'ils passèrent ensemble à Baie de 1876 à 1878. Cependant, l'éloge outré des races germa-

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niques, qui remplit F Essai^ était moins fait pour séduire Nietzsche, admirateur de la tradition grécolatine, que Wagner, tout allemand. Avec Wagner, qu^il connut dans les dernières années de sa vie, Gobineau s'entretenait, paraît-il, de la régénération de riiumanité; mais tous deux étaient vieux et las. Nietzsche n'aurait pas beaucoup goûté l'idée d'une rénovation du monde par le germanisme et surtout le germanisme wagnérien.

« Quand on explique une victoire, dit Thucydide, par ceci, que le vainqueur avait pour lui le bon droit, on profère une absurdité, car l'histoire n'est pas la morale (r). » Et il énumèreles causes réelles de la supériorité des peuples dans les batailles, qui sont : les forces matérielles, nombre des soldats et des vaisseaux, armement, argent, d'une part; de l'autre l'intelligence, en tant qu'elle saura pratiquement utiliser ces ressources. Ce sont là des vérités tellement évidentes qu'il ne semble pas raisonnable, tout d'abord, d'en faire honneur au grand historien. Mais au temps de Thucydide, qui était aussi, à peu d'années près, le temps d'Hérodote, ces vérités, loin d'être banales, étaient toutes neuves.

()) Cf. kXÏTtà Cvoi^^i, les Orateurs attiqaes ,

On pourrait, avec des restrictions, faire le même raisonnement, à propos des idées de Gobineau sur la race que Ton appelle aryenne. La supériorité du rameau humain qui a donné au monde les civilisations de FInde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Europe moderne, n'est aucunement contestée. Au temps de Gobineau, cette notion de Tunité ethnique indo-européenne était encore assez vague. Il la précisa, tout en la restreignant. C'était son droit et, même en cela , il a devancé les données présentes de la science, car si Ton admet toujours Tunité linguistique originaire de ce vaste groupe, on est loin d'être d'accord sur l'unité ethnique, a A mesure, dit Gobineau, que les peuples se civilisent, s'agrandissent, deviennent plus puissants, leur sang se mélange et leurs instincts subissent des altérations graduelles. » C'est fort exact, et l'histoire des Romains, pour ne parler que de l'antiquité, justifierait seule celte déclaration, Gobineau donne comme exemple la race française, qui commença à décliner le jour qu'elle subit l'influence méridionale: pour lui, en effet, ce n'est pas l'élément latin, mais bien l'élément germanique (franc), qui a été le ferment de la civilisation française. Il dit fort nettement: « Là où l'élément germanique n'a jamais

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pénétré^ il n'y a pas de civilisation à notre manière. » On sait maintenant que plusieurs desgrands esprit s directeurs de la renaissance italienne étaient d'origine allemande ou franque (i).

Ce qui empêche Gobineau de rendre pleine justice aux civilisations grecque et romaine, c'estqu'il les trouve entachées de sémitisme. Les dernières recherches historiques semblent lui avoir donné raison. Les Grecs subirent de très bonne heure Tinfluence des Phéniciens. La trace en est visible dans rOdyssée. Quant aux Romains, il est certain qu'à l'époque impériale il y avait, à Rome et dans tous les centres de civiHsation romaine, un très grand nombre de Sémites: ies premiers chrétiens d'Italie se recrutèrent très probablement dans la colonie juive.

Gobineau n'admire complètement que les anciens Perses et les Germains. La supérioritédesGermains il la voit dansFinstinct de propriété: tout Germain primitif s'attachait à Vodel^ domaine inviolable où il était maître absolu. Ce trait continue, aujourd'hui encore, à marquer toutes les races germaniques, ou touchées par le germanisme, tandis que

(i) Cf. WoUiïiann, die Germanen und die Renaissance in italien (1906), et A. Van Gennep, le Rôle des Germains dans la Renaissance italienne {Revue des Idées, février 1906).

les races du midi, plus ou moins empreintes de sémitisme, ont une tendance au communisme. Gobineau oppose la stabilité du véritable Aryen, qui veut une maison, à Fétat nomade et vague du Sémite, qui se déplace volontiers, lui et sa tente, et qui, même quand il a connu la maison, resté encore nomade. Cependant TAryen, lui aussi, change volontiers de demeure et même de climat, mais c'est avec la volonté de se construire un nouveau foyer, un nouvel odeL

Tout cela n'est pas péremptoire. L'a théorie générale de Gobineau est restée nuageuse, mais comment en serait-il autrement, quand il s'agit, en somme, de faire la synthèse de l'histoire de l'humanité? Et comment pourrions-nous suivre, sans de perpétuelles objections intérieures, le développement d'une idée historique qui ne tient compte que des races et néglige le milieu, le sol, sans lequel est impossible la formation d'une race?

Il faut lire son livre, non pour l'ensemble, mais pour les détails, pour les remarques ingénieuses et très souvent justes dont il est parsemé.

Si on est obligé de protester contre des affirmations, telles que : « Dans le progrès ou la stagnation, les peuples sont indépendants des lieux qu'ils

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habitent, »on ne demande, au contraire, qu^àtrouver des sujets de méditation en des affirmations comme celies-ci : « Les races humaines sont intellectuellement inégales; l'humanité n'est pas perfectible à l'infini . — Les races métisses ont des civilisation métisses. »

Le livre de Gobineau qui fut, de son vivant, le moins inconnu, porte un titre très séduisant pour tous les curieux d'idées etdemœurs : les Reliffions et les philosophies dans F Asie centrale. L'auteur, bien instruit par un long séjour en Perse, nous montre comment l'islamisme est superficiel chez tous les peuples non sémites qui ont adopté cette religion. Il y avait de son temps, aux environs de Trébizonde, une population accommodante qui entretenait à la fois des mollahs et des popes (ou Péquivalent); les uns luilisaientle Coran et les autres l'Evangile. Fréquentant la mosquée, le vendredi, ces gens trop dévots ne manquaient aucun des offices dominicaux. On retrouve, paraît-il, un mélange analogue de croyances chez presque tous les Asiatiques occidentaux. Ces hommes, que l'on nous représente comme esclaves d'une civilisation purement traditionnelle, sont au contraire très épris de toutes les nouveautés ; mais, légers, indécis, ils

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liront jamais la force de faire entièrement peau neuve et ils accumulent dans leurs cerveaux troublés les notions religieuses ou philosophiques les plus contradictoires.

... Je songe, enpassant, qu'un Persan, qui aurait !a perspicacité de M, de Gobineau, ferait assez facilement parmi nous des remarques analogues...

Fils de Tantiqne peuple iranien, qui avait créé cette belle et pure religion de Zoroastre, ces admirables poèmes religieux de VAuesta^ le Persan ne s'est jamais bien accoutumé aux pratiques du mahométisme. Il y a un désaccord certain entre la race et la rehgion offîcielie. De là un scepticisme latent qui se traduit par des formules^ telles que : « L'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs. » C'est parmi les « rairzas», les fonctionnaires, que règne surtout cette «sorte d'incrédulité candide. Ils ne sont pas tout à fait ignorants des affaires intellectuelles de l'Occident. Les Russes leur apportèrent des lumières. Ils savent qu'un personnage singulier exista, qui s'appelait Voltaire, et voici ridée qu'iiss'en font, ou qu'ils s'en faisaient du temps où M. de Gobineau était ministre plénipotentiaire à Téhéran,

(( Valatèr était un écrivain français, mais quel

LE COMTE DE GOBINEAU

homme! un vrai chenapan! Il se promenait dans les bazars, le bonnet sur Toreille et la chemise déboutonnée, une main sur îe gama,le poing sur !a hanche. Il passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et ses nuits ailleurs. Ce qu'il avait surtout en haine, bien qu'il fit des malices à chacun, c'étaient les moullas (prêtres). Oh! pour les moullas, il n'était misères dont il ne les assommât. Aussi ne Faimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours de lui au chef de police. Mais il était madré: il échappait sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de bonne humeur,il a composé une quantité de chansons qu'on lit encore : les unes sont sur ces infortunés moullas, qu'il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin des Arméniens et les charm.es des femmes qu'il fréquentait. C'était un terrible vaurien ! »

Ils parlent également de Napoléon, qu'ils nomment Naplyourij a prince, disait un haut fonctionnaire, d'une valeur, d'une sagesse et d^one science incomparables » ; mais ils n'ont retenu de son histoire que des anecdotes déformées, pleinement ridicules.

En écrivant les Religions et les philosophies de F Asie centrale^ M. de Gobineau a voulu montrer

que rislamisme n'empêche pas ces peuples d'avoir une certaine liberté d'esprit; les exemples qu'il en donne nous inclinent plutôt à considérer ces races comme tombées ou retombées dans l'enfance. Elles sont capables d'une certaine finesse, mais non de jug-ement.

Les livres de Gobineau dont il a été question dans cette étude rapide valent tous la peine d'être lus. Tous font réfléchir, soit qu'ils suggèrent des contradictions motivées, soit que l'on y trouve de ces idées nouvelles, qui paraissent anciennes, dès qu'on les connaît, tant elles sont justes et saines.

Gobineau est un écrivain original, mais très inégal. Un choix parmi son œuvre était nécessaire. Celui que vient de nous donner M. Jacques Morland est très satisfaisant. Il a d'ailleurs été bien accueilli du public lettré, qui commence à rendre justice à ce philosophe, encore méconnu hier, et que voilà maintenant mis àsa place parmi nos meilleurs esprits du dix-neuvième siècle et parmi ceux qui ont porté à l'étranger la pensée française.

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