‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 6 sur 23 · BAUDELAIRE ET LE SONGE D'AÏHALIE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE ET LE SONGE D'AÏHALIE

Que Baudelaire ait imité le songe d'Athalie et que cette imitation soit devenue les Métamorphoses du Vampire, voilà de quoi surprendre. Rien n'est pourtant plus véritable.

On sait que Baudelaire afFectait d'admirer les poètes du g-rand siècle, et même Boileau ; mais on sait beaucoup de choses qui n'ont qu'une très faible apparence de vérité. Ce goût pour Boileau, pour Racine n'était pas, chez Baudelaire, une affectation, et il le prouva bien en écrivant ses poèmes, dont la forme, très peu romantique, ne fut pas sans donner à Victor Hugo quelques inquiétudes. 11 y avait autre chose dans les Fleurs du Mal qu'un (( frisson nouveau », il y avait un retour au vers français traditionnel. Après les caprices orientaux, on revoyait des cavaliers bien assis sur un cheval solide, sûrs d'eux-mêmes et de leur monture, prêts

à tous les exercices utiles ou esthétiques, nullement disposés à la vaine parade.

.Jusque dans le malaise nerveux, Baudelaire garde quelque chose de sain ; on sent assez souvent FefFort que le poète s'impose pour garder l'équilibre, mais il y a équilibre. Ses poèm.es sont composés. Il veut dire quelque chose et il le dit. Ses miétaphores sont cohérentes ; surtout, elles sont visibles et donnent des visions logiques :

Sois S3ge, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille, Tu réclamais le Soir: il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

(Recueillement.)

Habitué des poètes raisonneurs du xvii^ siècle, il Tétait aussi des théologiens et des morahstes catholiques. Cet homm.e, que les magistrats condamnaient tel qu'un monstre d'impiété et de luxure, s'agenouillait très sincèrement, après une belle débauche, pour demander pardon, et il acceptaitle châtiment :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la soufrrance Comme un divin remède à nos impuretés.

{Bénédiction.)

Attribuer cette attitude à quelque besoin para-

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doxaî de contradiction, ce serait avouer que Ton connaît bien mal Baudelaire. On n'a qu'à lire les Fusées et Mon cœur mis à nu, cahiers qu'il ne destinait pas sans doute à une publicité immédiate. La religiosité qu'il y avoue, pour lui seul, provisoirement, a même, par son ingénuité, quelque chose de pénible. Mais n'est-ce point déjà sensible dans les Fleurs du MalTW y abuse vraiment de la morale ciirétienne. Presque toujours, quand il a dit quelque chose d un peu for!:, i! éprouve îe besoin de s'en excuser par une conclusion morale. Cette faîblesse n'avait pas échappé à ses accusateurs publics. Ils disent, dans Tavant-propos de la condamnation :

« En ce qui concerne la prévention d'offense à la morale publique et aux bonnes mœurs :

(( Attendu que l'intention du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de sLyle qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait déiruire 1 effet funeste des tableaux qu'il présente au lecteur et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur. »

En ouvrant pour une recherche, au tome deuxième, le Génie du Christianisme, je tombe sur le chapitre XI, Suite des Machines poétiques : Songe d'Enée, Songe d'Athalie, Je lis le Songe d'Enée, traduit par un des amis de Chateaubriand, sans doute Fontanes, et le morceau me paraît et d'une valeur nulle et d'une laide platitude. Cependant, confronté avec le Songe d'Athalie, il a cet intérêt d'en paraître le prototype. Mais Racine Fa beaucoup perfectionné, surtout en mettant en scène le revirement qui, dans Virgile, est antérieur au songe lui-même. Dans Racine, c'est un véritable tableau vivant : on voit la métamorphose. Le quantum mutatus ab illo s'opère sous les yeux dn lecteur, qui en a la claire vision.

Chateaubriand, dans toute cette partie de son livre, émule, presque malheureux, de La Harpe, rédige sur ce morceau de littérature artificielle un commentaire très serré, feint d'éprouver à cette lecture banale une intense émotion. C'est à peine s'il ose avouer combien il trouve supérieure, en cette rencontre, du moins, la poésie de Racine. Très soumis à la hiérarchie des admirations, il trouve « malaisé de décider ici entre Virgile et Racine ». Cependant il note le revirement, « une

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sorte de changement d'état, de péripétie, qui donne au songe de Racine une beauté qui manque à celui de Virgile » .

Ce revirement, Baudelaire, un jour qu'il relisait Athalie, en fut très frappé et, prenant la scène, rincorporant dans un rêve de mauvais amour, il écrivit les Métamorphoses du vampire.

Transcrire les deux morceaux à la suite Fun de Tautre évitera beaucoup de remarques. Les voici :

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit ; Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée^ Gomme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté : Même elle avait encor cet éclat emprunté^ Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visag"e, Pour réparer des ans l'irréparable outrag-e. (( Tremble, m'a-t-elle dit, fille dig-ne de moi^ (c Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi ! (( Je le plains de tomber dans ses mains redoutables, (( Ma fille » . En achevant ces mots épouvantables, • Son ombre vers mon lit a paru se baisser, Et moi, je lui tendais les bras pour Tembrasser ; Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traîoés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang* et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

{Athalie, 11, 5.)

Le poème de Baudelaire est en parallélisme parfait avec le poème de Racine. Tous les deux sont

en trois actes (le troisième acte de Baudelaire ayant deux tableaux). Premier acte : description du lieu et de la figure qui apparaît; deuxième acte: mouvement de sympathie vers l'apparition à laquelle on veut donner un baiser ; troisième acte : la métamorphose s'est accomplie pendant ce mouvement et Ton en voit le résultat. Bien entendu qu'il faut tenir pour un songe le r'écit de Baudelaire; son caractère fantastique l'exige absolument, bien que le, poète, pour augmenter l'impression d'effroi qu'il veut donner, présente la scène telle que réelle, c'est-àdire telle que vue en état d'hallucination.

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