MADAME RÉCAMIER
d'un commentaire interprétatif. Il ne dit pas son opinion. C'est au lecteur à s'en faire une, à ses risques et périls.
La mienne, et, si on l'accepte, le mystère Récamier est résolu, est que Juliette céda à René. Elle l'aima passionnément. « Il était impossible, disaitelle plus tard à un ami, d'avoir la tête plus complètement tournée que l'était la mienne, du fait de M. de Chateaubriand. Je pleurais tout le jour (i).)) Malgré sa réserve, M. Herriot ne peut s'empêcher de citer, en l'approuvant, ce passage de Schérer : « René, en vrai conquérant qu'il était, n'eut qu'à se montrer pour vaincre. La pauvre Juliette avait enfin rencontré l'arbitre de sa destinée... Sa froideur, ou son orgueil, fondait au feu d'une passion dont elle s'était crue elle-même incapable. » ^ Ils s'aimèrent pendant trente ans, c'est-à-dire jusqu'à leur mort, qui arriva en i848 pour Chateaubriand et Tannée suivante pour Juliette. En 1847, Chateaubriand, étant devenu veuf, offrit son nom àM"^^ Récamier. Il était bien tard. L'un était presque éteint, sourd, impotent ; l'autre était aveugle, toute tremblante. Cette idée, cependant, leur
(i) Madame Récamier, with a sketch of society in France, bij XXX ; Londres 1862. — L'auteur est M^^o MohL
agréait. On ne sait trop ce qui les en détourna ; Louis de Loménie rapporte plusieurs motifs qui ne semblent pas péremptoires. Les véritables furent assurément leur extrême vieillesse et leurs infirmités.
M"^^ Récamier est à la fois célèbre par sa beauté, par sa liaison avec Chateaubriand et par son influence littéraire.
Sa beauté demeure prouvée par plusieurs portraits dont un, des plus agréables, reproduit dans le livre de M. Herriot, est Tœuvre de Massot, de Genève. L'influence littéraire du salon de l'Abbayeau-Bois fut assez restreinte; elle ne s'exerça que dans un cercle étroit et, encore, grâce à Chateaubriand. Jusqu'à son règne, M^^ Récamier se tient, assez eff^acée, dans le sillage de M"^e Staël; et longtemps encore, même quand Chateaubriand est le dieu visible de la maison, elle reste sous la domination de Corinne. Sans ces deux êtres supérieurs, Juliette ne serait rien, peut-être, qu'une jolie femme. Et cela est si vrai que l'intérêt du livre de M. Herriot diminue à la mort de M°°® Staël, pour reprendre à la venue de Chateaubriand. Chacun des deux volumes pourrait porter, en sous-titres, l'un de ces deux noms.
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND (i)
Frédéric Chopin arriva à Paris dans les premiers jours d'octobre i83i. Il venait de Vienne avec un passeport pour Londres par Paris. Son voyage dura dix-sept ans. En voici l'itinéraire : Paris, 27, boulevard Poissonnière ; 5 et 38, chaussée d'Antin ; Aix-la-Chapelle, Carlsbad, Leipzig, Heidelberg, Marienbad ; Londres ; Majorque ; Paris, 5, rue Tronchet; 16, rue Pigalle; 9, square d'Orléans; Londres, Edimbourg, Manchester, Glascow, Edimbourg, Londres ; square d'Orléans ; rue Chaillot ; 12, place Vendôme. Ces déménagements fréquents parurent à ses contemporains un indice de fébrilité ; M. Huneker partage leur avis. Il n'est pas douteux du moins que Chopin tenait difficilement en place ; il déménageait plutôt par inquiétude que par néces-
(i) James Huneker : Chopin, the man and his music; New-York, Charles Scribner's sons, 1900.
PROMENADES LlTTÉnAIllES
sité, surtout dans ses dernières années. On dit que beaucoup de poitrinaires sont ainsi.
Le Paris de i83i était une ville de littérature et d'art malgré les récents bouleversements politiques. On aime à voir, dans le livre de Huneker, Tidée qu'un lettré américain d'aujourd'hui se fait de la plus brillante période du dix-neuvième siècle. Le romantisme évolue dans un décor d'opéra. Il ressent de sincères passions, mais les pousse à l'extravagance. Victor Hugo est le roi de ces acteurs fougueux autant que maniérés. A côté de lui, voici Heine à la douceur enfiellée, Musset chantant à la lune, Th. Gautier écartant les Don Diègues du classicisme par 1 éclat impertinent de son gilet rouge. Tels sont les traits universellement connus qui signalent le romantisme. Que Théophile Gautier eut donc de l'esprit le jour qu il imagina de ceindre d'écarlate son torse puissant !
Chopin connut ces hommes célèbres et bientôt tout le monde. Il donna son premier concert le 26 février i832, et fut incontinent promu à la dignité^ maintenant abolie, ce de lion ». Cependant ses lettres de cette époque étaient, dit-on, mélancohques ; comme elles ont été détruites dans un incendie avec son portrait par Ary Scheffer et son premier
LES AMOURS DE CFIOPIN ET DE GEORGE SAND l3l
piano, il faut s'en rapporter sur ce point au seul de ses biographes qui les ait lues, Karasowski (i). Malgré ses succès artistiques, il manquait d'argent, songeait à une tournée en Amérique. Un jour, il se rencontra dans la rue avec le prince Valentin Radziwill, qui l'introduisit en divers salons; des élèves payants le tirèrent d'inquiétude. Son génie se développa plus librement. Il joua fréquemment en public. On voyait réunis sur des programmes de concert ces noms : Liszt^ Heller, Herz, Osborne, Thalberg, Chopin. D'ailleurs, tous ces pianistes se jalousaient, se faisaient une guerre d'épigrammes.
En î835, Chopin, au cours de son voyage en Allemagne, manqua de se marier. Il avait rencontré, à Dresde, les Wadzinski, ses amis d'enfance, et était tombé amoureux de leur sœur Marie. Le projet alla fort loin, jusqu'aux aveux réciproques, et Chopin se voyait déjà établi à Varsovie, professeur de musique composant dans ses loisirs des sonates et des fugues! Les hommes rêvent toujours de ne pas suivre leur destinée. Cela serait si agréable de ne pas obéir au destin! La musique avait besoin d'un Chopin qui ne fût pas enterré sous les neiges
(i) Life and Leîlers of Frédéric Chopin; transiated from the russian by Emily Hill.
du mariage et de la Pologne. Le père de Marie objecta ce qu'objecte tout père de jeune fille bien dotée. Chopin n'avait d'autres rentes que les revenus incertains de son génie. Le roman fut interrompu. Marie Wadzinski épousa le comte Frédérique Skarbek, et cela finit par un divorce. Peutêtre, comme le dit M. Huneker, la dame jouait-elle trop de Chopin !
Revenu à Paris en iSSy, l'amant malheureux allait trouver la plus dangereuse des consolatrices, George Sand. La « terrible vache à écrire (i) »
(i) Nietzsche, Flâneries înactaelles, 6. Cf. Baudelaire, Mon cœur Mis à nu, xxii. On sera bien aise de lire ces deux passages, dont l'un est assez difficile à trouver.
Baudelaire : « La femme Sand est le prud'homme de l'immortalité. Elle a toujours été moraliste. Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale. Aussi elle n'a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois. — Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues. Ce qu'elle a dit de sa mère: ce qu'elle dit de la poésie. Son amour pour les ouvriers. — George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches. — Voir la préface de Mlle la Ouintinie où elle prétend que les vrais chrétiens ne croient pas à Tenfer. La Sand est pour le Dieu des bonnes gens, le dieu des concierges et des domestiques filous. — Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l'enfer. »
Nietzsche : « George Sa>-d. — J'ai lu les premières Lettres d'un voyageur : comme tout ce qui tire son origine de Rousseau, cela est faux, factice, boursouflé, exagéré. Je ne puis supporter ce style de tapisserie, tout aassi peu que l'ambition populacière qui aspire aux sentiments généreux. Ce qui reste cependant de pire, c'est la coquetterie féminine avec des rivalités, des manières de
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND
était une non moins redoutable goule. Baudelaire a écrit sur ses capacités luxurieuses une phrase que M. Grépetn'a' pas osé copier; mais on la retrouvera un jour ou l'autre, afin que l'histoire littéraire de notre temps cesse d'être un roman universitaire et une collection de drôleries pour la moralisation de la jeunesse. En abordant cette partie de la vie de Chopin, M. Huneker dit, par une excellente comparaison musicale : « Ici nous entendons pour la première fois le sinistre motif George Sand. »
Par une déférence tout ironique pour M. Hadow (i), M. Huneker ne qualifie pas de liaison les relations de Chopin et de Sand. Ce n'était pas d'ailleurs une liaison^ au sens strict du mot. Ce fut
^amin mal élevé. - Combien elle a dû être froide avec tout cela, cette artiste insupportable! Elle se remontait comme une pendule — et elle écrivait... Froide comme Victor Hugo, comme Balzac, comme tous les Romantiques, dès qu'ils étaient à leur table de travail, ht avec quelle suffisance elle devait être couchée là, cette terrible vache à écrire, qui avait quelque chose d'allemand, dans le plus mauvais sens du mot, comme Rousseau lui-même, son maître, ce qui certainement n'était possible que lorsque le goût français allait a la dérive ! — Mais Renan la vénérait... »
Mon cœur mis à nu, 1861, fait partie des Œuvres posthumes et correspondances inédites, publiées par Eugène Grépet (Quantm,
1887); et les Flâneries inactuelles (1888), du Crépuscule des Idoles, traduit par Henri Albert (Société du Mercure de France,
(ilQui a traité cette question dans ses Studies m modem music.
PROMENADES LITTERAÎIIES
plutôt une possession où Fincube ne fut pas le frêle musicien. Avant d'avoir été envoûté par elle, Chopin détestait « la femme à Fœil sombre ». Sa réputation spéciale était très mauvaise et n'avait rien qui pût séduire une créature toute de tendresse et d'esprit. Quelques écrivains anglais, ignorants de notre histoire, ou dupés par Thypocrisie des derniers jours où se prélassait la « bonne dame » enfin lasse, ou intéressés à mentir pour propager leurs idées protestantes et rationalistes sur l'union nécessaire du génie et de la moralité, les solennels George Eliot, Matliew Arnold, Elizabeth Barrett Brov^ning ont affirmé que George Sand n'était rien moins qu'une c( sainte calomniée ». M. Huneker, qui fait de la psychologie et non de la morale, qui a le cerveau d'un critique et non celui d'un maître d'école, n'est pas dupe de ces simagrées et il raille M. Hadovv^ repoussant avec indignation tout ce qui fleure l'irrégularité dans les relations de Chopin et d'Aurore Dudevant, Comme on ne peut croire que tous les contemporains de l'aventure se soient donné le mot pour mentir, il faut bien admettre V irrégularité (salut, vieille pudeur!) et renvoyer le naïf critique en sa chaste utopie. D'ailleurs, pourquoi Sand n'aurait-elle pas un apologiste ?
LES AMOURS DE GïIOPlN ET DE GEORGK SAND I.>D
L'apologiste est l'accompagnateur naturel des réputations détériorées. Il est donc ridicule de parler ici d'union idéale, d'amour platonique, de rencontres d'âmes ; cependant ces expressions, qui n'auraient aucun sens du côté Sand, exprimeraient assez bien les aspirations secrètes du fragile Chopin.
La célèbre a polyandre » lui faisait peur. Au premier contact il recula. La passion de la dame se manifestait par des airs dévorateurs. Mais elle était son aînée (de cinq à six ans) ; elle était illustre ; elle savait prendre avec ses victimes des airs maternels ; Chopin, malgré son génie, n'était encore qu'un pauvre pianiste; il fut aspiré comme un fétu par le fluide sexuel.
Paris était plein d' « irrégularités ». M. Huneker cite ce couple d'habitude, Liszt et la comtesse d'Agoult, et ce couple d'aventure (un peu plus récent) Flaubert et Louise Colet; mais on en trouverait cinquante à ces dates, i83o-i 848, époque où la littérature ne s'était pas encore prostituée à la bourgeoisie riche et où Técrivain se vantait d'une morale particulière, de la morale qui s'est exposée dans l'admirable préface de Mademoislle de Maupin. Pour faire passer décemment ces contestations, M. Huneker
invoque la transmutation des valeurs de Nietzsche et le (( par delà le bien et le mal » dont les mœurs de cette époque donneraient un avant-goût. Cette liberté d'allure était une tradition. En i835, il y avait encore des survivants du dix-huitième siècle. La réaction religieuse n'avait atteint que le peuple, îe triste peuple qui, en s'élevant vers le pouvoir avec le suffrage universel, devait propager dans toute l'Europe sa morale de domestique; enfin, et surtout, Tesprit protestant, aggravation de l'esprit catholique, était sans influence sérieuse, quoiqu'il exerçât déjà par d'habiles publications populaires ses ravages dans la classe moyenne, George Sand n'était pas une exception; elle suivait des mœurs traditionnelles; miais en y mêlant quelque chose de brutal, de barbare, très en dehors du goût français. Nietzsche a bien vu tout ce qu'il y a d'allemand dans cette femme que nos professeurs nous signalent comme un génie particulièrement français. Sa débauche eut aussi quelque chose de cette lascivité animale, sans grâce ni intelligence, toute charnelle, des fortes filles aux yeux bleus et aux larges mamelles.
Chopin s'abandonna, non sans souffrir. Il est la femme. îl a des scrupules, et parfois des remords.
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND 187
Il songe à sa famille, dont il a peur. Les premières années de cette liaison cependant ne le troublèrent pas au point de contaminer sa musique. C'est même à Nohant et à Majorque qu'il écrivit quelquesunes de ses plus belles pages. Quant à George Sand, elle rajeunissait près de ce cœur candide. Ses dernières amours .connues étaient Musset et Pagello : la naïveté sentimentale de Chopin amusait sa perversité. Elle le traitait comme un enfant, comme une poupée, mais tirait de lui habilement avec tout ce qu'il contenait de volupté tout ce que la poupée avait dans le ventre de matière à littérature. Elle ne jeta au panier ce joli jouet qu'après l'avoir très proprement dépecé. Et tout cela avec quels élans de cœur, quels gestes maternels ! Elle fut maternelle jusqu'à sa dernière heure; elle mourut en berçant des adolescents et après avoir pouponné le pauvre Flaubert. Mais Flaubert était venu trop tard. Il n'avait connu que les bas bleus déteints de l'inférieure Colet et il croyait prendre sa revanche en baisant la mitaine du monstre. Chopin l'avait vue de plus près, le monstre, le crocodile : « Si je ne crois plus aux larmes, c'est que je t'ai vue pleurer. » Correspondance délicieuse des derniers temps t La Sand, ayant conduitson amant
jusqu'à la tombe, lui répondait amoureusement : « Mon cher cadavre (i) ! »
La Sand de ces années-là était courte et grosse avec une large face bovine, mais éclairée par des yeux extraordinaires, immenses, d'un noir mat, comme du velours, dit Édouard Grenier. Ces yeux faisaient toute sa beauté, car le bas de la figure était lourd, labouche vulgaire, le m.enton nul. Elle avait l'air froid etreposé,parlait lentement et simplement. Cette tête placide devait plaire surtout parce que célèbre. Chopin était plus agréable, mais moins caractéristique. Est-ce la musique qui attira Sand? C'est peu probable. Elle n'y comprenait rien (car c'était la mode de mépriser la musique) et elle avait déjà eu Liszt. Enfin elle l'emmena à Nohant, puisa Majorque, puis à Gênes. Sand, dit joliment M.Huneker, eut le plaisir subtil et bien féminin de parcourir avec Chopinune ville qu'elle avait visitée six ans auparavant avec un autre amant. Le bien -aimé de i836 était cependant assez souffrant; il avait même été fort malade à Majorque, fièvre et toux, signes avant-coureurs. Il dut, à son retour, prendre des habitudes peu compatibles avec l'amour, surtout l'amour à la Sand, se vouer enfin à « la fru-
(i) Huneker, page 71.
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND iSq
galité des émotions ». Dès ce moment, la dame commença de se refroidir, quoique ses lettres de cette époque soient pleines des plus curieuses effusions sur son rôle d'amie dévouée, de tendre mère, de garde-malade, de sœur decharité.En réalité, ce malade Fennuyait. Chopin devenait d'ail-' leurs capricieux et presque hargneux. Il passait des journées à écrire, d'autres journées à raturer sa mU' sique, à la surcharger, finissant par déchirer le papier en mille morceaux. Sand était alors fort dépensière. Il y eut des embarras d'argent auxquels Chopin faisait difficilement face. Alors, il tourmente tout le monde, ses amis, ses éditeurs, ses élèves, allant, dans sa nervosité, jusqu'à Finjure grossière, traitant ses protecteurs, les Leos, de « juifs et de cochons (i) ».
Sand et Chopin se supportèrent cependant pendant dix ansJlsne se séparèrent qu'en 1847. L'initiative du divorce vint de George Sand, mais Chopin le désirait autant qu'elle, bien qu'il n'eût jamais eu ni le courage ni la volonté d'en parler le premier. Ce ne fut donc pas cette séparation qui tua Chopin ; ce fut la liaison elle-même. Il n'y a rien de plus dangereux que les sœurs de charité qui ont des
(i) Huneker, p. 56.
yeux de velours noir. La cause finale de la rupture est sans intérêt. George Sand ayant eu une violente querelle à Nohant avec son gendre, Clésinger et sa femme se réfugièrent chez Chopin, qui les reçut volontiers. Voilà la cause. Prétexte de belle-mère, plutôt que de maîtresse. Elle fut d'ailleurs une bellemère terrible et bien selon la tradition^ car elle contribua certainement par ses exemples, et peut-être ses mauvais conseils, à défaire le mariage qu'elle avait ordonné elle-même; il dura à peine quatre ou cinq ans. Il n'est pas douteux que si Clésinger, qui était irascible, eut quelques torts vis-à-vis d'elle, elle en eut de plus grands et d'impardonnables ; habituée à faire l'homme et à toujours commander, elle n'eut d'autre ressource que la colère contre une volonté qui ne voulait pas plier à tous ses caprices. Mais quelle femme pratique et avec quelle sûreté de coup d'œil elle juge des situations, et comme elle sait profiter des circonstances ! Quel délicieux sourire dans les yeux de velours noir quand elle apprend que Solange et son mari ont été bien accueillis par son amant ! Chopin lui était devenu inutile. Outre d'innombrables paragraphes dans ses livres de cette période, il lui avait suggéré tout un TomariyLucrezia Floriani, oix il figure sous le
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE S AND
masque du prince KaroL c Cher monsieur Chopin, lui demandait un jour Solange, avez-vous lu Lucrezia? Maman vous y a mis. » Quel cimetière que cette littérature de Sand, que d'ossements, que de suaires ! Karorn'est qu'une caricature. D'ailleurs George Sand n'a jamais fait que des caricatures ou des fantômes. Aucun de ses personnages n'est vrai ni vivant ; aucun n'a laissé la moindre trace dans les souvenirs de personne. Elle avait d'autres griefs que cette inutilité. Elle était jalouse de l'affection qu'il manifestait pour Solange et cette jalousie se traduisit plusieurs fois par des scènes qui contrariaient beaucoup Chopin. En un certain sens la rupture fut pour lui une délivrance, mais il ne tarda pas à en souffrir, car il se retrouvait dans la solitude et dans un abandon cruel pour un homme aussi impressionnable et aussi affaibli.
Un écrivain anglais, M. A. B. Walkley (i), a joliment résumé l'histoire de Sand et de Chopin. Après avoir déclaré qu'il eût volontiers vécu dans le Paris de Balzac, il continue ainsi : « Alors on eût eu la chance de voir George Sand dans toute la ferveur de ses amours. Ceux qui l'ont connue dans sa vieillesse, Flaubert, Gautier, les Concourt, nous ont
(i)Gité par M. Huneker.
laissé de nombreux détails sur sa bizarrerie, son goût pour la cigarette, la vie étrange qu'elle menait à Notiant. Mais alors ce n'était plus qu'un a volcan éteint » ; elle avait dû être bien plus intéressante au temps de ses éruptions. De cette période, celle de Musset et de Pagello, elle nous a conté elle-même quelque chose dans Elle et LiiLet on nous en a récemment conté bien davantage. Mais selon moi le chapitre le plus captivant de sa vie c'est le chapitre Chopin, celui qui s'étend sur la dernière décade, celui qui chevaucha sur la quarantaine. Elle en a parlée naturellement à son propre point de vue, dans Lucrezia Floriani (1847^; cesi un des traits les plus caractéristiques de Sand qu'invariabîementelle met ses amours en copie. Cette mixture de passion et d'encre d'imprimerie forme un des plus curieux ragoûts offerts aux palais des gour» mets.^Mais cela a vraiment donné à la dame trop d'avantages devant la postérité. Elle a trop de facilités pour défendre sa cause. Cette réflexion s'applique particulièrement au chapitre Chopin. Avec Musset elle avait affaire à un éci^ivain; la Confession a un enfant du Siècle répond k Elle et Lui. Mais le pauvre Chopin, qui n'était qu'un musicien, était inhabile à la copie. Les émotions qu'elle lui
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEOHGS SAND
avait données, il les traduisait en phrases musicales ; or, ces phrases, délicieuses comme musique, sont insuffisantes comme document littéraire. Que l'on voudrait donc avoir son récit, à lui, son récit complet et véridique des six mois de Majorque ! Quelques-unes de ses lettres de cette époque nous feraient volontiers croire que la dame jouait le rôle de l'homme dans l'aventure. C'était Chopin qui pleurait et faisait les scènes, Sand qui consolait et protégeait. Liszt nous a conté, sur ce séjour, une amusante anecdote. Nous voyons George Sand, en pleine exubérance de santé et d'entrain, s'en allant en excursion parmi Forage, pendant que Chopin demeure à la maison, subit une attaque de nerfs, se soulage en composant un prélude (oh ! ces « tem» péraments artistiques » !), et tombe en syncope aux pieds de la dame qui rentre calme et sereine. II n'y a aucun doute, Sand était Fhomme, et au point que c'est elle qui en eut assez la première. Et comme le pauvre Çhopin passait la moitié de son temps à tousser et à défailhr, il n'y a pas là de quoi nous surprendre. Mais elle ne le congédia que bien plus tard, heureuse de se donner l'attitude d'une tendre mère pleine de pitié et d'attention pour un enfant malade.
(( Beaucoup des lettres de Chopin sont. datées de Nohant. Elles sont toutes assez tristes. Chopin composait au clavier. Il détestait Tencre et le papier. Ses lettres d'amour devaient être assez gauches, et George Sand était un terrible critique en ces matières : elle en avait tant lu et tant écrit ! Du moins, la rupture accomplie, Chopin ne rédigea pas, comme Musset, de pleurnicheuses récriminations. La vraie idée qu'il se faisait d'elle nous ne la connaîtrons jamais... »
Chopin donna son dernier concert à Paris, le i6 février i848, chez Pleyel. îl était malade, mais il joua magnifiquement, quitte à s'évanouir en quittant Testrade. Pauvre petite femme ! Peu de temps après, le 21 avril, il arrivait à Londres. Il n'y fut pas très heureux. Oscar Commettant, dans son livre si curieux, Musique et musiciens, dit à ce propos : (( J'ai entendu dire à Chopin qu'il n'aurait pu vivre ailleurs qu'à Paris. Que fût-il donc devenu, ce cher poète, si la nécessité Feût contraint à se faire entendre dans certains salons aristocratiques de Londres, où les artistes, quelle que soit leur renommée, quel que soit leur talent, fussent-ils un autre Beethoven, sont parqués comme des lépreux dans un endroit désigné, d'où ils ne doivent
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND
sortir que sur Tordre du maître de la maison et pour venir se faire entendre au milieu de la conversation g-énérale de l'impertinente assemblée ? » Il ne semble pas que Chopin ait eu à subir ces humiliations par lesquelles les Anglais affirment si noblement leur supériorité intellectuelle. Une donna à Londres que des concerts payants, d'où il retira du moins un peu d'argent. Il écrivait à cette époque à son amie, Solange (i) :
3o juin 48.
J'espère que vous êtes bien portante et votre mari aussi. J'ai bien pensé à vous — vous habitez si près de la barrière où il y avait tant de sang versé ! — J'espère que vous n'avez pas des amis parmi les victimes de ces derniers jours. Donnez-moi je vous prie de vos nouvelles. Etes-vous toujours décidée de quitter Paris ? — Il me semble que c'est changé — en tout cas — comptez sur des excellentes lettres de ma part, — excellentes autant que cela paraît de loin, ^ je les ai demandé à une de mes élèves, qui est venue ici pour quelques temps — et qui m'en a envoyé. — Vous me direz si vous n'avez pas changé de projet.
Je vousécris très à la hâte sans plume — sans encre possible — Je suis dans un accès de spleen. Je renvoie mon italien de valet inventeur et câlin sans compter
(i) LeUre inédite.
autre chose. — Il sait l'anglais comme moi. — Dieu vous bénisse — et vous donne la santé à tous deux.
48, Dover Street, Piccadilly.
Pardonnez mon style — Le style c'est l'homme Mon style est bien bête.
J'ai donné une matinée. Le beau monde y était — Mario a chanté 3 fois — j'ai joué 4- — Gela a eu du succès — cela m'a rapporté ï5o guinées — il n'y avait que i5o places et la veilles toutes ont été prises.
De Londres, il gagna î'Écosse, puis revint mourir à Paris. En chemin, il montra à M. Niedzwiecki un troupeau debœufs, disant : « Ça a plus d'intelligence que les Anglais. » Quelque temps auparavant il écrivait à Grzymala : « Je n'ai jamais maudit personne, mais je suis si las de la vie que je maudirais volontiers Lucrezia. Mais elle souffre de sa méchanceté qui augmente avec les années. »
Pendant que Chopin agonisait, Lucrezia jouait à la grand'mère avec une grande conviction. Elle écrivait à sa fille (i) :
Je n'ai rien reçu pour Nini. Il faut donc y renoncer,
(i) Lettre iaédite. Reproduite, comme celle de Chopin, avec son orthographe exacte.
LES AMOURS DE CHOPIN ET DE GEORGE SAND
Je lui ai acheté un chapeau de paille pour le jardin, quatre robes du matin, — chaussures, etc. Il ne lui faudrait qu un chapeau aussi simple et aussi bon marché que tu voudras, mais qui, du moins, ne sera pas dans le g-out atroce de îa Châtre. — Je lui~trouverais bien aussi une petite seconde-robe de toilette quant à l'étoffe dussèje faire venir de Ghateauroux, mais quelle façon veuxtu lui-donner, pour robe d'été? envoie au moins une coupe de corsage. Quant aux g-ants nous en avons trouvé. — Donc chapeau et façon de robe, voilà tout, dépêche toi. J'ai acheté aussi des bas. Les guimpes et pantalons sont faits.
Notre fillette est charmante, toujours mirobolante de santé, et lisant avec assez d'attention, nous sommes toujours inséparables de midi à 9 h. du soir. Le matin elle est avec Manceau qui l'adore.
Vous devez avoir une fîère chaleur à Paris, car ici on cuit. Nous passons la soirée avec Nini au chalet, nous attendons Maurice pour abandonner la vie champêtre. Je me porte assez bien, sauf les migraines continuelles par le vent d'est.
Bonsoir ma g*rosse. Je te big-e. Ta fille te prie de lui envoyer six de tes cheveux pour mettre dans un médaillon que je lui ai donné. Je pourrais lui en donner, de tes cheveux, mais ça fera plus d'effet, venant dans une lettre...
La femme la plus compliquée est plus près de la nature que Thomme le plus simple.
LA POÉSIE DE LA NATURE
Très peu de poètes méritent le nom de poètes de la nature. Le romantisme nous a donné cette illusion d'être un retour à la nature; peut-être, par comparaison avec les temps qui précédèrent immédiatement J.-J. Rousseau, et encore ! Garces temps comprennent Buffon. Pour s'en tenir aux poètes, on peut convenir maintenant que ^Ronsard a senti la nature plus vivement que Victor Hugo et aussi qu'il Fa connue de plus près, plus familièrement; et on ne refusera pas au dix-septième siècle luimême d'avoir éprouvé une certaine émotion devant les phénomènes naturels/
L'insensibilité aux choses de la nature ne se rencontre que dans les civilisations envoie de fondation et pour lesquelles le grand obstacle, le grand ennemi est la nature même. Un voyageur désintéressé comme Humboldt admire de toute son âme la splendeur des forêts de l'Amazone, mais le colon
qui doit, pour vivre, en défricher un coin tous les ans, préférerait une concession dans les laides plaines de la Beauce. Pareillement, le goût de la nature ne peut se développer tout [entier que dans les civilisations faites, celles qui ont vaincu ou qui croient avoir 'vaincu la terre. Un poème comme celui d'Hésiode, que les professeurs situent à la naissance d'une civilisation, affirme au contraire l'antiquité de la société où il a pu naître. Les Géorgiques confirment pleinement cette manière de voir.
Virgile ! Voilà celui qui reste le plus dévoué amant de la nature ; mais Lucrèce fut son amant le plus fougueux. C'est parce qu'il lisait ces deux poètes que le dix-septième siècle n'osa aborder la poésie de la nature; ne pouvant faire mieux, il n'eut pas l'idée de chercher s'il n'y avait pas à essayer quelque chose de différent.
Chaque fois que je lis un recueil de poèmes où la nature est aimée et comprise, je songe et je reviens aux Géorgiques, C'est vraiment, malgré la différence des climats, la bible de tous ceux qui aiment les champs, les bêtes et la liberté des solitudes ou des cultures. Mais les Géorgiques sont difficiles à déchiffrer; il faut un long travail, et qui
LA POÉSIfi DE LA NATURE
n^est pas à la portée de tous, pour faire coïncider les noms latins des plantes et leurs noms français. Les traducteurs généralement ignorent tout ; ils ont de plus le goût noble et ils essaient de nous faire croire que les agneaux sevrés étaient, au temps de Virgile, nourris de (( cytise et de lotus » ! Oui, je sais, il y a en latin : cytisum lotosque fréquentes : mais cela veut dire en français : du trèfle et de la luzerne en abondance. Avec la même naïve simplicité, ils se refusent à croire que coluber puisse signifier vipère; ou Procne^ le rouge-gorge; ou casia viridis^ la cassie; ou violaria^ la giroflée; ou viola nigra^ lajacinthe; ou cerintha^ la pâquerette; ou acanthus^ Fartichaut (i). îl ne dira pas, pour funda^ Fépervier, mais le tramail, ce qui est romantique: rubigo^ cela ne saurait être la rouille, il dit la nielle; les auenœ stériles demeurent les avoines stériles, ce qui n'a aucun sens. Osera-t-il traduire tribulum par rouleau? Non, il hésite entre (( herse à roue » et « madrier roulant ». Pauvre homme, il n'a peut-être jamais vu rouler le blé ? Alors, pourquoi entreprend-ii les Géorgiques ? Ros est la manne ou la gomme et non le Tomsinn;picea
(i) Dans un autre passage [Géorg., ïî, îig), acanihus se traduit par branche-ursine.
est le pignet, en italien pezzo, et non le pin ; soi'biim acidiim est la corme, et non la sorbe, qui n'est pas acide.
Voilà des fautes que ne commettrait pas M"'^ Marie Dauguet, si elle traduisait les Géorcfiqiies ; en traduisant la nature qui vit sous ses yeux, elle n'en commet aucune. Tout lui est familier ; c'est une fermière et une botaniste en même temps qu'un poète. Elle aime toutes les plantes et leur donne à toutes une place dans ses vers ; voici la véronique et les raves, les prêles et les ronces, le chanvre, les choux et les salades. Il n'y a point pour elle une nature poétique et une nature vulgaire ; tout lui est poésie, parce que tout émeut sa sensibilité. Et cette émotion, devenant aussi verbale, s'exprime dans les termes les plus nouveaux et les plus personnels. On y sent une intimité de chaque minute avec les choses de la forêt, des champs et de la ferme.
Les choses les plus simples et, pour les citadins comme pour les paysans, les plus laides, deviennent, vues et sentiespar ce poète fée, exquises :
Je connais une arrière-cour Toute pleine de poésie Et d'humidité verte, avec sa chambre à four Dont branle la porte moisie.
LA POÉSIE DE LA NATURE
Cela c'est Texpressioii naïve. Voici Texpression raffinée :
L'herbe se tait, sentimentale.. .
La lune^ avec ses cheveux froids...
Le rêve frissonnant des coudriers sur l'eau.. .
La mare s'embellit de roses illusoires...
Du purin, noir brocart, s'étale lamé d'or.
[Le marais], où l'eau mélancolique râle...
Ces vers donnent des images visuelles, relevées d'un peu de chimère. Le livre en est plein, et c'est une joie de les entrevoir, çà et là, fleurs singulières. Mais celles qui m'ont le plus charmé sont d'essence plus rare. Comment dire ? Ce sont des images « odorales », soit que des odeurs champêtres y soient notées directement, soit qu'une métaphore ingénieuse les suggère. Est-ce volontairement, ou spontanément, que M"^^ Dauguet aime avec tant d'intensité ces parfums innommés qui s'organisent dans les prés, les bois et les jardins en obscures symphonies ? Je crois qu'elle a cultivé une sensi-
bilité naturelle, qu'elle a développé par Texercice un don quin'est pascommun. La « cécité odorale » se rencontre, surtout parmi les femmes. Ordinairement elles sont peu sensibles aux odeurs ; les hommes ne le sont guère davantage, surtout s'il s'agit d'odeurs exceptionnelles. L'éducation de ce sens est en formation ou en régression. Nous n'avons guère que deux ou trois termes, d'une extrême banalité, pour caractériser les innombrables odeurs que nous offrent la nature et la civilisation. C'est que, sans doute, la différenciation des odeurs, hormis les catégories bon et mauvais, ne nous est pas d'une grande utilité. Ces deux catégories, d'ailleurs, correspondent à des effets physiques très opposés, les bonnes odeurs étant excitantes et les mauvaises, dépressives. Toute odeur excitante, quelle que soit sa qualité, sera donc nécessairement pour nous une bonne odeur; mais nous ne l'avouerons pas toujours, car il y a une hypocrisie de la sensation.
]y[me j)auguet avoue son goût pour les « parfums )> du fumier « trempé d'aube », dans la « cour sereine des fermes ». C'est de la belle sincérité. Mais le mérite est dans l'aveu, et non dans la sensation, car le fumier de ferme répand une odeur assez réjouissante ; quant à la bousé de vache, c'est de
LA POÉSIE DE LA NATURE
la vanille : le petit Jésus n'avait pas mauvais ^oût en choisissant de naître dans une étable, et j'approuve ce vers :
Une odeur de bétail velouté Tair du soir.
En faisant porter son attention sur les sensations que donne Fodorat, M^^ Dauguet est arrivée à percevoir des odeurs qui resteront pour beaucoup de ses lecteurs des mystères; ainsi Todeur Des sarrasins meurtris qu'écrasent les fléaux.
On sentira plus facilement Fodeur de la margelle d'un vieux puits; celle des murs de l'écurie, qui est à la fois de cuir vivant et de cuir mort, avec plusieurs autres éléments très piquants et qui sont généralement appréciés.
Les odeurs, M"^e Dauguet les connaît par un sens si juste qu'elle arrive à les dissocier pour en recomposer des mélanges nouveaux. Voici L'accord des buis amers et des œillets musqués,
et vraiment on la respire avec joie, cette union fraîche, si bien jardin de curé ou de fermière; mais le poète, cependant, a raison d'y apercevoir le « désir embusqué » : n'est-ce point, plutôt que des plantes innocentes, de la chair amoureuse qu'il a
cru respirer ce matin-là ? Mais ce n'est pas seulement derrière les odeurs communément agréables que s'embusque le désir. En voici de terribles a qui sont des mains tenaces » : et M^^ Dauguet nous dit l'influence de ces parfums étouffants que dégagent l'herbe rouie, les bourbiers, les feuilles décomposées, les champignons phosphoreux, cette vapeur de pourriture dont on s'exalte et qui fait que Ton se couche comme près d'un corps convoité le long de la berge d'un étang croupi. L'odeur sombre de la mousse et tous ces relents de dissolution qui soilt les signes des mouvements secrets de la nature, ce goût de mort qui monte du bois corrompu ou des fontaines rouillées, tout cela, peut-être, nous rejette violemment vers la vie.
Parfois, M^^ Dauguet éprouve à sentir ces parfums « aux mains tenaces «des impressions moins vigoureuses, et, nous menant dans les forêts, en octobre, elle nous conte
le mélancolique
Encens qu'exhalaient vers les cœurs endoloris Les fossés vaseux et les champignons pourris. Les hêtres s'efFeuillaient. Toute une âme sauvage Respirait; et des mousses et des saxifrages Et des taillis, tout dégouttants d'humidité, Montait aux lèvres une odeur de nudité.
LA POÉSIE DE LA NATURE
Et cela ne va pas plus loin. Le désir reste embusqué; il ne se montre pas : peut-être parce que la terre est molle et la mousse mouillée.
Le poète des odeurs en perçoit même, ou en veut percevoir, qui nous sembleront plutôt chimériques: « Lune aux odeurs suaves!... 0 Lune aromatique 1 » On lit cela dans les Cantiques à la Lune^ qui sont d'ailleurs parmi les plus beaux poèmes du livre ; en voici un cours fragment :
Lune, voici mon cœur^ brin séché de fougère, Perdu dans l'épaisseur des bois enténébrés ; Lune, voici mon cœur, sombre rameau de lierre, Au pan de ce mur noir doucement enserré.
Lune, verse sur lui, comme aux branches des hêtres, Ton calme enchantement et ta sérénité.
Ces remarques particulières et ces brèves citations ne donnent pasune idée complète du livre de M°^^ Dauguet, qui est un hymne panthéiste d'une inspiration à la fois sentimentale et sensuelle, ardente et mélancolique. Ce n'est pas un recueil de sensations désintéressées; l'auteur n'est aucunement dilettante. Ce qu'il cherche dans la nature, c'est l'apaisement de ses désirs, de ses inquiétudes, la réalisation d'un rêve tout humain de bonheur.
La philosophie de Par l'amour est donc très personnelle ; elle est également assez optimiste. La nature, dont l'insensibilité est absolue, développe la sensibilité de qui la contemple. C'est qu'en même temps que toute indifférence elle est toute amour. Tous ses mouvements sont génésiques. Elle ne se repose que pour mûrir son enfantement prochain. C'est cela qui a touché M'"^ Dauguet, et qui lui a donné le désir de se confier à ce sein tout de même maternel, dont le rythme régulier dit la force, le calme et la sagesse.
M'"« Dauguet répond admirablement à l'idée que l'on se fait d'un poète de la nature, chez qui toute pensée, avant de" se particulariser, a besoin de s'aller tremper dans les ombres forestières ou dans les herbes ensoleillées, parmi les feuilles vertes ou les feuilles mortes. D'instinct, elle fraternise avec la vie végétale et c'est là qu'elle prend ses rimes et ses métaphores, sa philosophie et sa mélancolie. Et tout cela est simple : en somme, accepter la vie, puisque tout est vie; la mort, puisque tout est mort; cela se résume en un mot: communier avec la nature, ce qui est la manière la plus profonde de l'aimer.
Et quand on aime la nature, elle rend amour
LA POÉSIE DE L4 NATURE
pour amour. « Elle est toujours fidèle, comme dit Emerson, — qui fut bien aussi un poète de la nature, — à celui qui se confie à sa fidélité. » Mais il y a dans ce mot je ne sais quelle religiosité qui est heureusement tout à fait absente de la poésie de M^* Dauguet. Elle ne sent jamais le besoin de personnifier la nature, d'en faire une divinité mystérieuse. En réalité, c'est moins la nature qu elle aime que les choses, que les impressions que lui donnent les manifestations multiples de la vie. Nul mysticisme, malgré quelques tentatives. La femme est trop sérieuse, le poète est trop sain pour se complaire à des effusions sentimentales, et pires, puisqu'elles seraient sans objet réel. C'est au contraire une perpétuelle recherche de la réahté, un effort ingénu ou conscient pour sentir la vie champêtre telle qu'elle est, avec toutes ses suggestions, toutes ses invitations.
LA BEAUTÉ DE LA MER
Si Ton demandait quelle est la plus originale création du xix® siècle, il faudrait peut-être répondre : c^est la mer.
Cette eau verte et bleue^ dont les vagues sont le sourire ou la colère, ces blondes plaines de sable, ces rochers gris ou jaunes, tout cela existait il y a cent ans, et personne ne le regardait. Devant un spectacle qui enchante jusqu'à Tenivrement les sensibilités d'aujourd'hui, les sensibilités d'hier restaient froides, ennuyées ou mêmes peureuses. Le paysage marin, loin d'être recherché par les hommes, était fui comme un danger ou comme une laideur. Tous les villages anciens, le long des côtes de France, sont situés assez loin de la mer ; toutes les vieilles maisons, dans les villes maritimes, tournent le dos à la mer. Les marins eux-mêmes et les pêcheurs s'écartaient de la mer, quand ils n'avaient plus besoin d'elle. Quant à l'homme des
terres, il ne s'approchait de la mer qu'avec terreur. Jusque vers i85o, le mont Saint-Michel fut considéré comme à peine bonàloger des prisonniers :on n'y envoyait que ceux dont on redoutait Févasion.
A quel moment le paysage marin a-t-il commencé à être aimé, à être senti comme une chose émouvante et belle ? C'est ce qu'il est très difficile de dire d'une façon exacte. Le goût de la mer s'est développé sousle second empire, grâce aux chemins de fer : mais les poètes, bien avant cette époque, avaient chanté la mer. En somme, les plages d'Europe ont été créées et peuplées par Byron et Chateaubriand. Le tommbeaude Chateaubriand, accroché au rocher du Grand Bé, à Saint-Malo, est rigoureusement symbolique de cette évolution de notre sensibilité, et il est juste que dorme là celui sans lequel les rivages de la mer de France ne seraient peut-être visités que par les pêcheurs et les oiseaux.
Au xvni^ siècle, la mer était encore, comme source de plaisir, absolument inconnue. On voyageait déjà cependant; on faisait, de Paris, des voyages bien plus longs que le trajet vers Dieppe ou le Havre ; on commençait même, sous le règne de Louis XVI, à goûter lacampagne, la montagne;
LA BEAUTÉ DÉ LA MER
on ignorait la mer. Je ne sais quel est Técrivain de ce temps- là qui s'indignait contre le mouvement de Tocéan. ces absurdes marées^^isait-il qui empêchent les bateaux de pouvoir accoster à leur gré, et aussi qui créent le long des côtes une large bande de terre improductive. A la rigueur, on tolérait la Méditerranée, parce que c'est un lac plutôt qu'une mer ; on lui savait gré de son immobilité, de la constance du spectacle uniforme qu'elle offre aux regards rassurés:
Voici l'usage que les Parisiens faisaient de la mer, au temps de Louis XIV : ils envoyaient au Havre les personnes mordues par un chien enragé et là, on les jetait dans la mer du haut d'un rocher. C'était le grand remède de la rage. M'^® de Sévigné parle d'une de ses amies que Ton a ainsi précipitée dans la mer. Et sans doute qu'une personne saine, si elle avait eu l'idée d'entrer volontairement dans cette eau redoutée, de prendre un bain de mer, eût été tenue pour folle ou, tout au moins, un peu simple d'esprit. On n'allait à la mer, en ce temps-là, que lorsqu'on était enragé. L'idée de la mer était liée, dans l'esprit de M""^ de Sévigné, avec l'idée d'une des plus redoutables maladies.
Quel est le premier Anglais ou le premier Français qui osa venir passer Tété au bord de la mer, qui fit construire, près du flot, la première maison de plaisance? Car il y eut un commencement à cette mode, comme à toutes les modes. Etait-ce un poète ou un savant, un grand seigneur ou un petit rentier ? Lui aussi mériterait, sinonune statue, du moins, une plaque au coin d'une rue. Quelle que fût sa profession, c'était à coup sûr une âme originale, un esprit hardi. Un jour peut-être on écrira son histoire, et peut-être aussi que les poètes le chanteront, comme Horace a chanté le premier navigateur.
On a réellement peine à comprendre | comment la beauté de la mer a été si longtemps méconnue. Mais à rinversejl est peut-être encore plus difficile de comprendre comment notre sensibilité a si vite évolué, comment les hommes d'aujourd'hui trouvent tant de plaisir dans un spectacle qui jadis leur eût semblé absurde ou ennuyeux. Il faut bien l'admettre, la sensibilité humaine obéit à la mode. Elle vibre selonla note qu'on lui donne. Cependant, quand une de ces notes a été éveillée, elle ne s'endort plus tout à fait. La sensibilité a fait une conquête qui ne peut plus périr entièrement ; elle s'est
LA BEAUTÉ DE LA MER
annexé une province nouvelle dont elle gardera éternellement les principaux territoires. Il se peut que le goût du paysage marin n'augmente plus guère, il se peut même qu'il diminue légèrement, il ne disparaîtra jamais. Il est entré en nous, il fait partie de nos besoins esthétiques et même sentimentaux, comme la musique ou la littérature. Sans doute, il n'est pas universel. Beaucoup de personnes se passent de la mer ; mais ceux qui Font aimée une fois l'aimeront toujours. Elle est la maîtresse dont on ne se lasse pas et dont la voix, dès qu'elle est entendue, se fait doucement obéir.
Peut-être bien que la mer fût indifférente ou hostile aux générations d'autrefois, y a-t-il dans l'amour que lui portent aujourd'hui certains hommes, d'obscures influences héréditaires. Un déraciné, — ou un transplanté — dont la famille a toujours vécu au bord de la mer, se sentira peut-être, plus qu'un autre, attiré par les grèves et par les vagues. Peut-être aussi que s'il ne s'était pas déraciné, il regarderait avec indifférence le paysage qu'il contemple avec ferveur. H y a des spectacles de beauté que Ion goûte mal lorsqu'on y est soimême acteur; il faut sortir, il faut s'éloigner pour en sentir vraiment le charme.
La mer nous plaît donc pour Tune de ces deux causes : ou parce que c'est une chose toute nouvelle, toute fraîche dans notre sensibilité ; ou bien parce que c'est une chose très ancienne, un vieux souvenir atavique retrouvé tout au fond de nousmêmes.
Mais que la mer devait être belle, quand elle était inconnue, quand elle était solitaire ! Maintenant, elle a trop d'amants ; princesse trop adorée, elle a une cour trop ^lombreuse. Très peu d'hommes et quelques femmes seulement embellissent les paysages. La nature s'accommode mal d'une foule hébétée qui vient à la mer comme on vient à la foire. On peut s'abstraire» Il faut s'abstraire, tel un fidèle qui, à l'ég-lise, oublie ses voisins, et parle avec Dieu.
Dieu ne répond pas à tout le monde ; — la mer non plus.
igoS.