‹ Promenades philosophiquesChapitre 10 sur 40 · LA LOGIQUE D'UN SAINT G · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE D'UN SAINT G

littérature chrétienne. Siméon, par ses excentricités, a popularisé la manie des stylites. Vivre au haut d'une colonne était regardé comme un acte de erande sagesse. Beaucoup de stylites devenaient idiots ; Siméon se balançait continuellement à la manière de certains derviches, en chantant; on venait de fort loin le contempler et des foules campaient autour de sa pyramide.

Le stylisme avait été choisi pour la certitude d'isolement qu'il offrait, rien n'étant plus difficile que de trouver, même dans un monde à demi désert, une véritable solitude. On voit des ermites désespérés fuir, toujours fuir, devant la vénération qui attire vers eux le peuple et les imitateurs. La plupart des ermitages devinrent le noyau d'un monastère. Plus tard, il y eut les reclus, prisonniers volontaires qui se faisaient murer dans une cave.

Je ne sais si les solitaires furent de véritables contemplateurs. Il est probable que très peu d'entre eux eurent la tête assez forte pour résister à l'isolement absolu. Les tentations de saint Antoine sont la légende d'une vérité. D'après saint Jérôme, !e seul désir humain d'Antoine fut, après s'être nourri de dattes pendant plus de soixante ans, de manger un morceau de pain ; d'autres ermites en

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eurent de plus vulgaires et beaucoup, ayant voulu une vie de paix et de silence, ne trouvèrent dans leur caverne que le trouble et les hennissements de la chair. On aime, dans les vieilles images, à les voir inclinés sur une tête de mort : malgré que dans ces temps rudes les crânes gisants fussent sans doute assez communs, il ne faut trouver là qu'un symbole, mais assez terrible. A de certaines époques, la vie fut si épouvantable aux faibles que l'idée de la mort se confondait avec l'idée même de la vie.

Les vrais contemplateurs vécurent dans les cloîtres, à l'abri de la douce civilisation monacale; et les plus grands, dans les cloîtres des cités, comme Hugues, comme Richard et ces Victorins qui élevèrent si haut la philosophie mystique. La pensée et le silence même ne sont possibles qu'au milieu des hommes.

Les saints ont nécessairement pratiqué la pauvreté, puisque la richesse est ce que l'homme désire le plus, et puisque le saint ne fait rien comme les autres hommes. François d'Assise, le premier, fit de la pauvreté une sorte de noblesse. Le jour qu'au milieu du peuple il se dépouilla de tout vêtement, on vit, peut-être pour la première fois un homme mettre d'accord son geste et sa pensée. Les plus

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Yéricliques parmi les plus convaincus permettent souvent que l'un fasse à l'autre quelques concessions et il est beau, déjà, que la vie d'un réformateur ne soit pas la négation directe de ses principes. Sans doute, puisque la pensée et l'action, quoique nées d'un même générateur, évoluent selon des plans divergents, un tel accord n'est pas indispensable, mais une mauvaise éducation logique nous le fait regarder comme très heureux; nous y sommes si peu habitués que la surprise pourrait nous enivrer. L'acte de saint François aurait peut-être été le principe d'une révolution dans les mœurs, si les mœurs n'étaient éternellement déterminées par la nature humaine. Il en atténua un peu l'illogisme, cependant, en créant une vaste fraternité qui porta partout, pendant quelques années, l'exemple du désintéressement social et du souci spirituel. Les frères, successeurs des moines, ont un esprit fort différent. Ils sont ignorants , ignorant jusqu'au bréviaire (que saint François n'exigeait pas), ne travaillent que peu et à des métiers domestiques, bientôt tombent à la mendicité. Loin d'être une force créatrice, les Franciscains, dès la mort de leur fondateur, se dressent comme un reproche en face de l'Eglise opulente. Ils préparèrent la Réforme, avec une grande innocence, et se trouvèrent trop

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faibles pour opposer au mouvement la moindre | digue. A ce moment leur rôle est épuisé; ils ne sont plus qu'une des étapes visibles dans la longue sécularisation des ordres religieux à laquelle l'église romaine travailla sans relâche jusqu'à une époque récente.

Saint François ne destinait pas ses frères au service politique de l'Eglise; il ne semble avoir eu d'autre but que de vivre humble, pauvre et joyeux, parmi la tristesse des malades et des pauvres. On retrouve perpétuellement en lui ce goût, si particulier aux saints, de faire le contraire de ce qui séduit l'ordinaire humanité. De là son dédain pour l'argent : « Vrai ami et imitateur du Christ, François, méprisant absolument toutes les choses du monde, exécrait par-dessus tout l'argent ; il induisit ses frères par la parole et par l'exemple à fuir l'argent comme le diable (i). »

Un jour qu'une pèlerine avait laissé dans l'église de la Portioncule une offrande d'argent, François s'indigna, envoya un frère jeter la bourse sur le fumier (2). Ainsi tous ses actes sont des exemples et

(ï) Spéculum, p. 3i : « Verus amicus et imitator Christi Francisais omnia quae muodi sunt perfecte despiciens super omnia execrabatur pecuuiam, ad fugiendum ipsara tanquam diabolum fratres buos verbo et exemplo induxil. >»

(a) Spec, ibid. : « Super ftercus asiD' *>

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toutes ses paroles sont des actes. La pauvreté qu'il avait choisie n'était aucunement figurative ou symbolique; elle était réelle. Il rougissait de rencontrer un pauvre plus pauvre que lui-même (i), et jamais il n'accepta une aumône dépassant son besoin immédiat. Il ne voulait pas que l'on pensât au lendemain, n'admettait ni l'épargne ni les provisions (2). Saint Bonaventure, qui vivait en un temps où son ordre était déjà en décadence, fait de la mendicité franciscaine une oeuvre pie qui confère une sorte de grâce particulière, même au cas où on mendierait pour la forme (3). Rien de plus opposé aux idtes de saint François qu'une telle pratique ; il l'aurait jugée sacrilège et hypocrite, s'il avait pu la comprendre. Cette attitude l'eût consterné; il eût déclaré indigne de vivre près de lui et eût doucement écarté de son bercail celui de ses frères qu'il aurait surpris à recevoir une aumône sans la nécessité absolue du morceau de pain. La glorification de la mendicité, que l'on voit encore traîner dans la vaniteuse littérature de tel faux pauvre, n'est pas une idée franciscaine. François se veut pauvre

(1) Spec. Cap. 17 : « Quod verecundabatur ridere aliquem se pauperiorem. »

i3 Spec. Cap. ig : « Quod nolebat fratres esse soiJicitos et providos de crastino. »

(3j Spec, p. 41. Note de M. Sabatier.

pour réconforter les pauvres; il supporte joyeusement sa misère volontaire; il traverse le monde comme une espérance et non comme une ironie. De telles idées sont devenues difficilement accessibles aux hommes d'aujourd'hui ; elles gardent cependant leur valeur, même philosophique, puisque la plus haute richesse et la plus basse pauvreté sont des états égaux devant l'absence de besoins et l'absence de désirs. La pauvreté n'est plus un idéal, peut-être parce que la liberté n'est plus une passion.

Saint François d'Assise fut un très libre esprit; il était doux et humble, mais ferme et volontaire. Aucunement théologien, peu instruit et seulement par la littérature populaire, les légendes et les romans de chevalerie, il respecte beaucoup l'autorité ecclésiastique, mais il la redoute encore davantage. Il n'est pas l'homme de la tradition ; il imagine, il innove, il crée; il n'a pas peur d'être original. On le représente toujours tel qu'un béat, les yeux au ciel et les mains dans ses manches; je crois qu'il avait plutôt le ton d'un gueux royal, avec quelque chose de surhumain dans le regard, dans la voix, dans le geste. « Fils de marchand, dit M. Paul Sabatier, François avant sa conversion stupéfiait ses concitoyens par ses manières de grand sei-

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