LA LOGIQUB D*UN SAINT
les cyniques, Diogène, les stoïciens, Epictète, serait intéressante.
Le saint estpar excellence l'homme qui sesuffit à lui-même, l'égoïste admirable qui n'a besoin pour être heureux que de ne pas vivre. Levé de terre et véritablement suspendu entre l'infini et la réalité sensible, il s'éloigne peu à peu du centre natal, monte et va s'unir au divin. S'unir et non pas se fondre: le saint a toujours une personnalité très accentuée; il est toujours original et parfois si singulier qu'il dérouta de son vivant des personnes de bonne volonté. N'ayant pas besoin des hommes, il évolue en dehors des conditions sociales ; il est très souvent au-dessus de son temps et toujours à côté. Ne craignant rien et souhaitant secrètement la mort, le saint est tellement libre que nous pouvons à peine comprendre un tel état de liberté. Enfin ne désirant rien d'humain, refusant d'avance toute part dans les joies connues, étant le convive surérogatoire qui regarde, déjà nourri, le repas des autres, il n'est capable que de sentiments désintéressés et bienveillants : c'est peut-être l'amour qui marque la limite entre les saints et les stoïques et les cyniques.
Ces traits sont un peu généraux et peut-être aussi les trouvera-t-on trop exclusifs : ils se rappor-
lent en vérité plutôt au saint mystique et contemplatif qu'au martyr ou à l'hospitalier, mais je crois que le saint véritable est inactif, l'action étant une jouissance humaine.
On sait que le calendrier est fort mêlé. Il contient beaucoup de martyrs, personnages qui, placés dans une position difficile, firent preuve d'une belle fermeté ; il contient des fantômes, des saints nés d'une déformation verbale, d'une faute de lecture, d'une légende, d'un conte populaire ; il y a des maints de faveur, canonisés par raison d'état; d'autres, en grand nombre, ont été élus directement par le peuple, à peu près comme aujourd'hui la foule adopte un tribun; saint Columban, grand fondateur de monastères, fut un véritable homme politique, redouté des rois d'Austrasie. Sans réduire l'état de sainteté à l'état de fakirisme, on peut admettre que le saint est surtout un contemplateur.
Les solitaires sont très séduisants. Avant Robinson, ils vécurent insulaires, ayant choisi une île située dans l'infini. Saint Antoine, ermite modèle, est resté célèbre et un peu ridicule. Il faut lire son histoire dans le voyage de saint Jérôme et surtout la page où il reçoit la visite de l'ermite Paul : c'est un des morceaux les plus pathétiques de la