LA LOGIQUE D'UN SAINT 'JJ
vif. Il faisait toujours réserver dans le jardin conventuel un coin pour les fleurs et pour les herbes odoriférantes : « Ideo dicebat quod frater hortulanus deberet facere semper pulchrum horticellum ex aliquâ parte horti ponens et plantans ibi de omnibus odoriferis herbis et de omnibus herbis quae producunt pulchros flores ut tempore suo invitarent homines ad laudem qui illas herbas et illos flores inspicerent (i). » Mais son grand amour, après Dieu, c'était le soleil et nul ne Ta plus amoureusementchanté. M. Sabatier établit définitivement l'authenticité de ce Cantique du Soleil et en cite toutes les variantes anciennes.
Revu à la lumière nietzschéenne , François d'Assise deviendrait facilement un surhomme. Il est vrai que cette manière de dominer la vie en s'y dérobant semble un peu archaïque ; elle avait sa valeur. Le but éta-nt le même, la méthode diffère, voilà tout.
Les travaux de M. Paul Sabatier sont pleins de science; ils ont un autre intérêt, c'est d'être le premier effort grave tenté par l'érudition française pour enlever à la piété ecclésiastiqueun de ses derniers champs d'activité, l'hagiographie. Traitéeavec
(» Spec, 118.
une entière liberté d'esprit, cette partie si riche de l'histoire des hommes deviendra une source de méditation psychologique. Il y a une grande vertu dans le récit d'une vie qui évolue au-dessus des contingences sociales. Tout ce qui tend à détacher l'homme de la terre n'est pas bon, parce que le goût de la vie et des activités animales est nécessaire à l'animal humain, mais il y a une sorte de désintéressement dédaigneux qui augmente notre puissance sur les choses en exaltant le sentiment de la liberté.
Depuis que j'ai écrit dans Physique de l'amour le chapitre sur la « Tyrannie du système nerveux », où se trouve critiqué le mot de Lamarck, « le milieu crée l'organe », il m'est venu quelques doutes sur la légitimité de mes idées. Je vais les exposer sans prendre définitivement parti, ni contre moimême, ni contre l'idéalisme subjectif, auquel, eu somme, je reste en grande partie fidèle.
L'idéalisme est la doctrine régnante en philosophie. Il a fallu en venir là, après avoir raillé, car le raisonnement y mène invinciblement.
On sait qu'il y a deux idéalismes. Il est donc prudent, chaque fois qu'on emploie ce mot dans un milieu qui n'est pas purement philosophique, de le définir. Il y a deux idéalismes, qualifiés chacun par un mot identique et pourtant différent,
car l'un vient de idéal, et l'autre de idée. L'un est l'expression d'un état d'esprit moral ou religieux ; il est à peu près synonyme de spiritualisme, et c'est lui qu'emploie M. Brunetière quand cet homme dur s'attendrit sur « la renaissance de l'idéalisme ». Il y a une certaine « Revue idéaliste », d'une religiosité sereine, qui se rattache au même clan, et où il ne faudrait pas chercher des éclaircissements sur la doctrine de Berkeley.
L'autre idéalisme, qu'on aurait mieux fait d'appeler idéisme, et que Nietzsche a poussé jusqu'au phénoménalisme, est une conception philosophique du monde. Schopenhauer, qui ne Ta pas inventé, en a donné la meilleure formule : le monde est ma représentation, c'est-à-dire le monde est tel qu'il me paraît ; s'il a une existence en soi, réelle, elle m'est inaccessible ; il est ce que je le vois, ce que je le sens.
La formule de Schopenhauer brave toute critique. Elle est irréfutable. La doctrine qui en dérive se dresse, si on l'attaque de front, telle qu'une imprenable forteresse: tout raisonnement s'émousse impuissant contre elle. Elle a cela de merveilleux qu'elle vaut pour la sensation, pour le sentiment, aussi bien que pour l'idée. On basera sur elle, si l'on veut, aussi bien une théorie de l'intelligence,
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comme Ta fait Taine, et une théorie de la sensibilité, ce que Ton n'a pas encore fait. Cette constatation banale que le même événement douloureux n'affecte pas avec la même intensité deux personnes qu'il frappe avec la même force extérieure, c'est de l'idéalisme. Le chapitre des goûts et des couleurs (où Nietzsche s'est tant amusé), c'est encore de l'idéalisme. Chaque fois que l'on étudie la vie, !e~, faits, les intelligences, les physiologies, les sensibilités, pour y chercher, non des ressemblances, mais des différences, on fait de l'idéalisme. Dès qu'il y a vie, il y a idéalisme, c'est-à-dire il y a, selon les espèces, ou même les individus, des manières différentes de réagir contre une sensation externe ou interne. Tout n'est que représentation, aussi bien pour un oiseau que pour un homme, pour un crabe que pour une holothurie. La réalité est relative. Une femme et même un homme nerveux peuvent éprouver un grand malaise, peutêtre une syncope, en s'imaginant qu'on leur coupe la jambe, qu'on leur racle les os; de durs soldats ont souffert sans broncher de telles amputations. Les civilisations où la torture fut en usage et celles où elle règne encore ne doivent pas faire supposer un goût particulier de cruauté. Les raffinements que les Chinois apportent dans les supplices ne
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sont pas autre chose qu'un indice très clair d'insensibilité. Ce qui châtie un Européen fait sourire un Jaune. Mais il y a parmi les hommes d'un même groupe social de nombreux degrés de sensibilité. La douleur, comme le plaisir, sont de? représentations. On a étendu la formule jusqu'aux groupes : un peuple est ce qu'il croit être, bien plus que ce qu'il est ; la plupart des malaises sociaux ne sont que des représentations collectives.
Mais il est difficile d'expliquer l'idéalisme par l'examen des faits de sensibilité. Ils sont trop connus, trop généralement admis pour supporter une construction philosophique. Il faut un point de départ plus extraordinaire et moins facile à comprendre. On se sert généralement du phénomène de la vision. Il sembJe simple : analysé, il est fort mystérieux.
Voir est la chose la plus naturelle du monde. Cependant, que voyons-nous, quand nous voyons un arbre ? Assurément un arbre, mais pas l'arbre lui-même. Ce qui entre en nous, comme objet percute n'est pas l'arbre à l'état d'arbre, mais l'arbre à l'état d'image. Que vaut l'image? Est-elle exacte?
On peut le supposer, puisqu'elle est sensiblement la même pour les diverses personnes qui la perçoivent et que les divergences d'appréciation ne com
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menccront que si entrent en jeu les jugements de sentiment ou d'intérêt. Cette exactitude supposée est, en tout cas, fort relative. Une image est une image, une photographie, et elle diffère de la réalité-arbre (pure hypothèse) autant que diffère un objet rond, long, branchu, feuillu, d'une représentation graphique sans épaisseur. 11 est vrai que la sensatioh tactile, ou son souvenir, vient alors à notre secours, ajoutant à la ténuité de l'image visuelle l'idée de consistance, de résistance sans laquelle nous concevons difficilement la matière. Xous pouvons alors, et grâce aussi à l'observation du jeu d'opposition de l'ombre et de la lumière, rendre à cette vaine image sa position vraie dans l'espace.
Mais si complètes et concordantes que soient les actions de nos sens quand il s'agit de connaître un objet — même si, comme dans l'amour sexuel, les six sens, y compris le sens génital, entrent enjeu simultanément, — il n'en reste pas moins que l'objet connu reste extérieur à nous-mêmes. D'ailleurs, cette qualification de connu convient peu à l'objet perçu, attendu qu'il a une face intérieure, inaccessible de prime abord à nos sens ; s'il s'agit d'un être vivant, — et plus cet être est intelligent et complexe,— il faut exercer toutes sortes de facultés et
se livrer à de minutieuses analyses pour n'arriver encore qu'à une intimité à peu près illusoire.
La connaissance aboutit donc à une certaine faillite. De là à proclamer l'inutilité du inonde extérieur pour m'expliquer la connaissance elle-même, il n'y a pas très loin; de l'inutilité à l'irréalité, il n'y a qu'un pas. Les philosophes idéalistes, qui poussent à bout leur théorie, peuvent dire, sans paradoxe, que tout se passe dans la vision, par exemple, exactement comme si l'objet n'existait pas, comme si l'intelligence, croyant s'aider de l'œil, créait cet objet à mesure qu'elle le veut connaître. Le phénomène des hallucinations donne une apparence de raison à ces idéalistes exaspérés. Taine, qui n'était pas exaspéré, n'appelait-il pas la sensation, une hallucination vraie ?Mais pourquoi vraie? Voilà un mot, qui, dans la circonstance, est difficile à justifier, ïl serait plus juste de dire que l'habitude héréditaire nous incline à considérer comme vraies certaines sensations ; comme fausses, certaines autres. Peut-être que l'utilité nous sert aussi de guide et que nous imaginons, pour nous rassurer, un monde extérieur et fallacieux dont les actes correspondent aux mouvements de notre physiologie.
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Il y a une autre manière de connaître, à la fois plus élémentaire, plus intime et plus incertaine : c'est l'absorption. Les éléments de notre nourriture, à mesure que nous les connaissons, se désagrègent, cèdent à notre organisme leurs parties solubles, le reste étant rejeté sous une forme également méconnaissable. Si Ton repousse, comme il sedoit,la distinction primitiveentrel'âmeetlecorps, si Ton n'admet que le corps, si l'on croit que tout est physique, cette manière de connaître doit être étudiée parallèlement à celles qui ressortissent à chacun de nos divers sens ou à leur concours. Il «st certain que l'absorption a instruit l'homme de tout temps. C'est par elle, et non en vertu d'on ne sait quel instinct, qu'il a pu séparer les végétaux et les animaux en bons et en mauvais, en utiles et en nuisibles ou indifférents. Nos procédés d'analyse sont encore impuissants, saufpeut-ètre en des mains particulièrement expertes, à différencier les champignons en nourritures nocives et favorables. Encore faut-il, pour cette opération délicate, que l'expert soit mis surlavoiepar une expérience directe et réelle d'absorption. L'homme dénué de science
se prit lui-même pour laboratoire ; aucun n'était plus sûr : il acquit par ce moyen quelques-unes des connaissances qui ont été le plus utiles à l'humanité et aux animaux domestiqués. De temps à autre on redécouvre des médications qui figurent en de très anciennes pharmacopées : ainsi le formiate de chaux ou de soude, récemment préconisé comme roborant musculaire, ne contient guère aucun principe qui ne figurât dans la vieille « eau de magnanimité », obtenue par macération et distillation d'une certaine quantité de fourmis. Comment nos ancêtres, et ce furent sans doute des bergers ou des laboureurs, distinguèrent-ils la vertu des fourmis? Evidemment en mangeant des fourmis. Les sales Arabes et d'autres humanités basses qui mangent leur vermine y trouvent peut-être un réconfortantanalogue : cette pratique, comme toutes celles qui se résolvent dans l'absorption, est assurément dictée par l'expérience. Ni un animal, ni un homme, ne peut, en principe, se livrer à un acte oui lui soit nuisible: entré les actes nuisibles et les actes favorables, il y a toute la série des jeux, mais il est difficile d'admettre qu'un jeu quotidien soit un acte nuisible.
Pourquoi les paysans ne mangent-ils pas certains rongeurs qui abondent ? Il est vite fait de répondre
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en prétextant le goût et le dégoût. Mais c'est renverser l'ordre logique des termes du raisonnement.
Une nourriture ne dégoûte pas par son odeur ; l'odeur d'une nourriture dégoûte parce que cette nourriture est nocive ou inutile. Pour comprendre cela, sans qu'il soit besoin d'insister, il suffit de penser àtoutes ces nourritures à odeurs nauséeuses que nous apprécions bien plus que relies qui pourraient être réputées suaves. Tel est le fruit de l'expérience, c'est-à-dire de la connaissance. Je crois que l'absorption doit être considérée comme un des meilleurs moyens que nous ayons d'apprécier la valeur pratique de certaines parties du inonde extérieur. L'agriculture, le jardinage culinaire, la cuisine, la pharmacie presque tout entière sont nées delà. Des hommes assurément, choisis parmi les chimistes et les physiologistes les plus rares, pourraient pendant des années triturer une noi.\ de kola, sans en soupçonner les vertus, que des sauvages trouvèrent simplement en broyant ce fruit avec leurs dents.
Ils sont plaisants, ceux qui, méconnaissant non pas seulement l'importance, mais l'existence de ce sixième ou septième ou dixième sens, attribuent au goût ou à l'odorat on ne sait quel pouvoir de divi~
nation touchant la nocivité d'une plante ou de son fruit. Comment ne pas voir aussitôt que cet instinct préservatif, s'il est héréditaire, a eu un commencementet qu'à ce commencement ily a un fait de connaissance. Il faut laisser la notion traditionnelle de l'instinct dans les vieux répertoires de théologie et de spiritualisme. Elle sert aux personnes simples à différencier du premier coup l'homme des animaux: les animaux ont l'instinct; l'homme a l'intelligence. Il y a des preuves : l'homme s'empoisonne avec des champignons; lesanimauxfrugivores, jamais. Quel homme? Pas le paysan traditionnel, à coup sûr. Seulement le déraciné ou le citadin, qui a naturellement perdu un instinct qui lui était inutile. Cette preuve prouve seulement qu'il est dangereux pour l'homme, comme pour les autres animaux ou les plantes elles-mêmes, de changer d'habitat. Il y a une phase transitoire pénible, incertaine : c'est pendant cette phase que Ton s'en va dans les bois, en partie de plaisir, cueillir des champignons vénéneux. Mais les lapins en cage, auxquels on donne des herbes humides ou des légumes inconnus de leur instinct, se laissent parfaitement empoisonner : en liberté, ils n'auraient jamais eu l'idée de brouter dans la rosée, parce que leurs ancêtres, vivant dans des bois très touffus, ont ignoré l'exis-
tence même de la rosée et transmis à leur progéniture la méfiance de l'herbe mouillée.
L'homme, même à l'état de demi-civilisation, est chargé de trop de connaissances, pour qu'elles puissent se transmettre toutes par l'hérédité; mais les plus anciennes et les plus utiles provignent ainsi, ce n'est pas douteux. Quand nous nous promenons dans une forêt, il y a des baies qui nous tentent, les airelles, par exemple, mais nullement celles de la bourdaine. Qui nous a enseigné (je suppose une ignorance réelle) qu'elles sont purgatives et même dangereuses ? L'instinct ? Qu'est-ce que l'instinct? La transmission héréditaire d'une connaissance.
Cette transmission peut sans aucun doute se faire pour les idées abstraites comme pour les idées pratiques, c'est-à-dire utiles à la conservation de la vie. Certaines d'ailleurs sont réellement utiles et même primordiales : il est aussi raisonnable de croire qu'elles sont héritées que de les supposer acquises personnellement. On pourrait peut-être réhabiliter la théorie des idées innées, en la révisant soigneusement et en éliminant de son catalogue toutes sortes d'inventions platoniciennes ou chrétiennes, beaucoup trop récentes pour être entrées dans notre sang.
Quant à la connaissance directe des idées, elle
se produit sous une forme sensiblement analogue à la connaissance de la matière par absorption. Entrées en nous, les idées ou y restent inertes, inconnues, ou se désagrègent. Dans le premier cas, elles ne tardent pas à être expulsées du cerveau, à peu près comme un fragment iadigérable entré dans les intestins. Leur séjour peut produire une certaine irritation, même des lésions,, c'est-à-dire provoquer des actes absurdes, manifestement sans rapport logique avec la physiologie normale du patient. Cet effet est fort visible dans les différents Etats, mais surtout en France, lors des grandes crises politiques ou morales. On voit des gens tourmentés par la présence d'une idée parasite dans leur cerveau, comme des moutons par le séjour dans leurs sinus frontaux d'une larve d'œstre. L'homme, comme le mouton, a la « tourniole ». Gela finit mal pour le mouton, pour l'homme aussi,, très souvent.
Dans le second cas, les idées extérieures entrées dans le cerveau s'y désagrègent, unissent leurs atomes aux autres atomes des connaissances déjà en nous. On digère une idée, on se l'assimile. Assimilée, elle devient alors très dilïérente de ce qu'elle était à son entrée dans l'intelligence. Comme l'absorption intestinale, labsorption mentale est donc un excel-
lent moyen, mais indirect, de connaissance. C'est-àdire que, dans l'un ou l'autre cas, on connaîtra les idées, ainsi que les aliments, non immédiatement, mais par leurs effets. Ainsi les hommes savent héréditairement que certaines idées sont des poisons individuels ou sociaux, que d'autres sont également favorables au bien de l'individu et au développement des peuples. Mais, dans cet ordre, les notions d'utilité et de nocivité sont beaucoup moins précises. On a vu telle idée, réputée très dangereuse, convenir au salut d'un homme, d'une famille, d'une société, de la civilisation même. Les idées sont extrêmement maniables, plastiques; elles prennent la forme des cerveaux. Il n'y a peut-être pas d'idées mauvaises pour un cerveau sain et de forme normale. Il n'y en a peut-être pas de bonnes pour un eerveau chantourné et malade.
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Mais revenons à notre arbre ou à notre bœuf. Ce bœuf peut donc entrer en nous de deux manières. D'abord partiellement, mais réellement, sous les espèces d'une nourriture. Ce que nous en absorbons ainsi ne peut évidemment être connu comme bœut:
il ne parvient à notre connaissance que par ses effets : force, santé, gaieté, activité, dépression. Cette absorption serait totale, s'il s'agit d'une bête minime et digérable en chacune de ses parties, que le résultat, au point de vue de la connaissance immédiate, serait pareil, puisque l'objet se résout en éléments qui rendent sa forme méconnaissable.
L'autre manière, celle qui met en jeu les sens extérieurs, nous fera connaître le bœuf, en apparence comme tel, en réalité comme image d'un bœuf. Quelle est la vraie valeur de cette connaissance? Il faut revenir ici sur cette question, afin d'entrer plus facilement dans la seconde partie de cet essai.
On a défini très sérieusement la vérité : conformité de la représentation d'un objet avec cet objet lui-même. Mais cela ne résout rien. Qu'est-ce que l'objet lui-même, puisque nous ne pouvons le connaître qu'à l'état de représentation ? Il est inutile de pousser la discussion plus loin. On tournera indéfiniment autour de la forteresse de l'idéalisme, sans jamais trouver aucun pertuis, aucun point faible; on n'y entrera jamais, aucun argument ne faisant bombe contre ses puissantes murailles.
Cependant il faut se recueillir. Ayant bien réfléchi, on se demandera si cette forteresse est réelle, ou si au contraire elle ne serait point une représen-
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talion sans objet, un pur fantôme, comme ces villes englouties dont les cloches sonnent encore aux grandes fêtes, mais pour ceux-là seuls qui croient à leur mystérieuse vie. Ce doute nous inclinera à refaire le raisonnement de Berkeley et de Kant et à examiner s'il est bien construit. Part-il des sens pour aboutira l'esprit ?Ou,par hasard, ne serait-ce pas une de ces conceptions de l'esprit qui retombent sur les sens comme une avalanche et qui les glacent et les étouffent?
Gomment les sens se sont-ils formés? Telle est la question Y a-t-il toujours eu opposition entre le moi et le non-moi ? Il n'y a rien dans l'intelligence, qui n'ait d'abord été dans les sens. Par intelligence, il faut, en ce dicton philosophique, qui est dû à Locke, entendre la conscience psychologique. Laissons la conscience, qui ne peut servir qu'à compliquer le problème. La conscience est un phénomène de second ordre et d'utilité toute sentimentale, si on la restreint à l'homme, banale et de pur reflet, si on l'étend à toute la matière sensible. Considérons cette matière dans ses manifestations peut-être les plus humbles, en ne tenant compte que des actions et des réactions, exactement comme nous pourrions observer l'influence de la chaleur, de la lumière ou du froid sur du lait, du vin ou de
l'eau. Dans la matière vivante, il y aura cependant quelque chose déplus : la décomposition seracompensée par l'assimilation, et si l'assimilation est abondante, il y aura génération : d'autres formes semblables à la première se détacheront de la forme matrice. Gela représente essentiellement la vie, un être vivant étant limité en durée par le fait même de son accroissement, qui constitue un travail et une usure. Regardons un être dont les sens ne sont pas différenciés, et voyons comment il se comporte avec le reste du monde, comment il le connaît.
L'amibe n'a pas de sens extérieurs : c'est une masse presque homogène, et cependant elle est sensible à peu près aux mêmes impressions sensorielles que le mammifère le plus élevé. Elle s'alimente (odorat et goût) ; elle se meut (sens de l'espace, tact) ; elle est sensible à la lumière, du moins à certains rayons (vue) ; le milieu où elle vit étant en mouvement perpétuel, sans cesse traversé par des ondes sonores, elle réagit sans doute sous ces vibrations (ouïe). Peut-être même possédé-telle, sans organes spéciaux, des sens qui nous manquent et que nous ne retrouvons que par l'étude et l'analyse, tel le sens chimique, celui qui juge de la composition d'un corps, le déclare assimilable ou
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conseille de le rejeter. L'exercice de tous ces sens démontre, tout d'abord, une très longue hérédité; ils n'ont sans doute été acquis que successivement, à moins que, l'absence d'un seul d'entre eux pouvant être une cause de mort, leur présence soit la conséquence stricte de la vie de cette humble bète. Mais il est inutile d'édifier à ce sujet des hypothèses; il suffit de s'en tenir au fait, et ce fait est l'existence d'un être vivant sans organes différenciés, c'est-à-dire dont toutes les parties sont également aptes à réagir contre toute excitation extérieure.
Pourquoi ces réactions? Elles sont une des conditions de la vie. Mais la vie ne pourrait-elle se concevoir sans elles? Gela est possible. C'est une question de milieu. Si le milieu où vit l'amibe était homogène et calme, s'il était d'une température et d'une luminosité constantes, s'il fournissait en abondance une nourriture convenable, si l'animal, en un mot, vivait dans un bain alimentaire, nulles réactions ne seraient nécessaires, et ses seuls mouvements seraient ceux d'ouvrir ses pores à la nourriture, d'en rejeter le trop plein, de se scinder, gonfiée^ en deux amibes. Pourquoi donc possède-t-elle tous ces sens, qui, quoique non organisés, sont parfaitement réels ? Parce que le milieu l'y oblige par
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son instabilité. Les sens, soit différenciés, soit répandus sur toute la surface d'une forme vivante, sont la création du milieu, et d'un milieu qui, lumière, son, extériorité matérielle, odeurs, etc., agrit selon différentes manifestations discontinues : constantes ou continues, elles seraient sans effet ; discontinues, elles se font sentir. La lumière discontinue a créé l'œil, comme la goutte d'eau crée un trou dans le granit.
Un être quel qu'il soit, ou vague et quasi amorphe, ou nettement défini, n'est pas isolé dans le milieu vital universel. C'est la molécule d'un diapason. Elle vibre, non d'elle-même, mais en obéissance à un mouvement général. La cellule vivante, elle-même en mouvement interne et soumise à toutes les réactions du mouvement extérieur, ne perçoit sans doute ce mouvement que sous une impression unique. Mais quand plusieurs cellules s'accolent, vivent en contact permanent, les impressions du mouvement extérieur commencent à être perçues différenciées. C'est donc que cela est nécessaire ? C'est donc qu'il existe déjà des vibrations lumineuses, différentes des vibrations sonores ? Assurément, sans quoi la différenciation sensorielle serait inexplicable, étant inutile. L'union de plusieurs cellules permet à l'animal de diviser son
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travail de perception et de présenter à chaque manifestation perceptible un organe, ou, au moins, un essai d'organe approprié à la recevoir.
On pourrait, ii est vrai, du pointde vue idéaliste, supposer que les sens sont une création de l'individu, un accroissement de sa vie propre, et qu'il différencie, de sa propre initiative, son impression cinématique. Ce serait un phénomène de création analytique spontanée, l'instrument analyseur préexistant à la matière analysée, ou même, pour les idéalistes exaspérés, créant cette matière selon des besoins déterminés une fois pour toutes par sa propre physiologie. Ce serait donc une propriété de la matière vivante organisée de se fabriquer des sens et de diversifier par ce moyen sa propre vie. Ce point de vue n'est pas facile à admettre pour plusieurs raisons, purement physiques.
D'abord, si cette différenciation sensorielle était une faculté de la matière vivante, on ne la verrait pas, comme elle l'est, limitée dans ses pouvoirs. Même en admettant certains sens inconnus à l'homme, tels que le sens chimique, le sens électrique, le sens de l'orientation (extrêmement douteux), on voit encore que le nombre des sens est fort restreint. Mais, bien plus, les sens fondamentaux se trouvent identiques chez la plupart des espèces supérieures,
vertébrés et insectes, à peu d'exceptions près ; dès que Tanimal arrive à la différenciation sensorielle, cette différenciation se fait en réponse aux manifestations de la matière.
Les sens doivent donc correspondre à des réalités extérieures. Us ont été créés, non par l'être percevant, mais par le milieu perceptible. C'est la lumière qui a créé l'œil, comme, à nos maisons, elle a créé les fenêtres. Dans les milieux sans lumière, les poissons deviennent aveugles. Ceci est peut-être la preuve directe, car si la lumière est la création de l'œil, celte création peut se faire au fond des mers, tout aussi bien qu'à la surface de la terre. Autre preuve : ces mêmes poissons, devenus aveugles, mais ayant besoin cependant d'un habitat lumineux, se créent dans la nuit des abîmes non pas des yeux, mais des appareils directement producteurs de lumière : et cette lumière artificielle crée à nouveau l'œil atrophié. Les sens sont donc bien le produit du milieu; ils ne peuvent d'ailleurs être que cela, leur utilité étant nulle, si le milieu n'est pas perceptible. On pourrait objecter encore que c'est le système nerveux qui, ayant l'intuition d'un milieu apercevoir, se crée des organes aptes à cette perception. Mais il y a là une pétition de principes, car : ou le système nerveux a con-
naissance du milieu extérieur et c'est qu'il a déjà des sens; ou il n'a pas de sens, et il ne peut en avoir connaissance. Une objection plus sérieuse serait que, l'aptitude sensorielle étant une propriété du système nerveux, il se créerait ensuite des organes pour percevoir plus distinctement, et b:en différenciés, les divers phénomènes naturels. Cette manière de voir expliquerait jusqu'à un certain point la création des organes sensoriels, mais non pas l'existence des sens eux-mêmes, en tant que pouvoir sensitif. Elle explique l'œil des vertébrés, non pas la sensibilité de l'amibe aux rayons lumineux. Il est d'ailleurs constant que le système nerveux agit plutôt en tyrannisant les organes dont il dis pose qu'en cherchant à modifier ces organes ou en à créer de nouveaux. C'est un pouvoir qui le dépasse évidemment. Il est au contraire dévolu aux phénomènes extérieurs qui, en agissant mécaniquement sur la matière vivante, y produisent des modifications locales. Les organes des sens ne semblent autre chose que des surfaces sensibilisées par les agents mêmes qui y refléteront, quand le travail sera achevé, leur physionomie particulière. L'oeil, reprenons cet exemple et répétons-le, est une création de la lumière.
Etant l'œuvre même des principaux phénomènes
généraux, les sens doivent donc concorder exactement, sauf approximation, avec ia nature même du milieu qui les a suscités. Le milieu lumineux n'est donc pas un rêve, mais une réalité et préexistante à l'œil qui la perçoit; et les objets situés dans ce milieu lumineux doivent être perçus par l'œil sous la forme d'une image exacte, puisque l'œil est le travail même de la lumière, comme la vrille qui crée un trou le crée strictement à sa taille, à sa forme, à son image. Bacon disait que les sens sont des trous; ici ce n'est qu'une métaphore.
ÏV
Reste la question de la coordination des impressions reçues matériellement par les sens. Cette coordination, pour les sensations élémentaires, est sensiblement identique chez tous les êtres. L'escargot dont on menace la corne et l'homme dont on menace l'œil font le même mouvement de recul. De> actes identiques ne peuvent avoir pour cause que des réalités identiques ou perçues comme tulles. ïl n'en est pas moins vrai qu'une perception est un jugement. Avec le jugement, nous entrons dans le mystère. Si la lumière est constante, le ment qui a! met son existence est variable selon
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les espèces, et, dans les espèces les plus élevées, selon les individus. On voit bien que tous les yeux sont affectés par la lumière, mais on ne sait pas à quel degré ni selon quel mode de décomposition du spectre. ÏI en est de même pour tous les autres sens. Même si on admet la réalité du monde sensible, on est forcé d'hésiter sur la qualité de cette réalité en tant que réalité perçue et jugée. On en revient donc à l'idéalisme, alors que l'on se proposait un but tout différent. Il faut retourner sur ses pas, contempler à nouveau l'ironique forteresse et se résigner à ne jamais connaître que des apparences.
Un feit cependant demeure, autre forteresse, peut-être, élevée vis-à-vis de l'autre : c'est que la matière a préexisté à la vie. Le gain semble mince, mais cela veut dire que les phénomènes perçus par les sens sont antérieurs aux sens qui les perçoivent maintenant; et cela peut vouloir dire aussi que la matière survivra à la vie, si la vie s'éteint. La proposition des idéalistes que le monde finirait, s'il n'y avait plis de sensibilités capables de le sentir, d'intelligenes capables de le percevoir, semble alors insoutenable. Et pourtant, que serait un monde qui m serait ni pensé, ni senti ? Il faut le reconnaître : quand nous pensons à un monde vide
de la pensée, il contient encore notre pensée, ou c'est notre pensée qui le contient et l'anime. Phénomène analogue à cet autre, et qui a peut-être beaucoup contribué à la croyance à l'immortalité de l'âme, à celui-ci : que nous ne pouvons nous concevoir morts qu'en pensant à cette mort, qu'en la sentant, qu'en la voyant. L'idée de notre inexistence suppose encore la vie de notre pensée. Qu'il y ait là une illusion due au fonctionnement même du mécanisme de la pensée, c'est assez probable; mais il est difficile de n'en pas tenir compte; l'abstraction paraîtrait un peu forte.
On peut l'essayer, cependant, et tenter un chemin nouveau qui mènerait « au delà de la pensée ». On y arriverait par la considération du moavement général des choses dans lequel notre pensée même est étroitement impliquée et par lequel elle est conditionnée rigoureusement. Loin, peut-être, que ce soit la pensée qui pense la vie, c'est la vie qui anime la pensée. Ce qui est antérieur c'est une vaste ondulation rythmique dont la pensée n'est qu'un des moments, un des bonds.
La position hors du monde que preid l'homme pour juger le monde est une attitude factice. Ce n'est peut-être qu'un jeu, et trop facile. Le dédoublement de l'homme en deux parties, la pensée,
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Pètre physique, l'une considérant l'autre et prétendant le contenir, n'est qu'un amusement philosophique qui devient impossible dès que l'on garde tout son sang-froid. Il y a en effet une physique de la pensée ; on sait que c'est un produit, puisqu'on peut la tarir en lésant l'organe producteur. La pensée est non seulement un produit, mais un produit matériel, mesurable, pondérable. Informulée extérieurement, elle manifeste encore son existence physique par la pesée qu'elle fait supporter au système nerveux; pour se montrer à l'extérieur, il lui faut le concours de la parole, de l'écriture, d'un signe quelconque. La télépathie, la pénétration des pensées, le pressentiment, s'il y a des faits de ce genre qui soient avérés, seraient autant de preuves de la matérialité de la pensée. Mais il est inutile de multiplier les arguments en faveur d'un fait qui n'est plus contesté que par la théologie.
Cet état de matérialité donne à la pensée une place secondaire. Elle est produite; elle pourrait ne pas l'être. Elle n'est pas primordiale. Elle est un résultat, une conséquence; sans doute une pro< priété du système nerveux ou même de la matière vivante. C'est donc par un abus singulier qu'on s'est accoutumé à la considérer isolée de l'ensemble des causes qui la produisent.
Mais si la pensée est un produit, elle n'en est pas moins productrice à son tour. Elle ne crée pas le monde, elle le juge. Elle ne le détruit pas, elle le modifie et le réduit à sa mesure. Connaître, c'est porter un jugement; or tout jugement est arbitraire, puisque c'est une accommodation, une moyenne, et que deux physioio-,ries différentes donnent des moyennes différentes, comme elles donnent des extrêmes différents. Le sentier, encore une fois, après bien des détours, nous ramène à l'idéalisme.
L'idéalisme se fonde, en définitive, sur la matérialité même de la pensée, considérée comme un produit physiologique. La conception d'un monde extérieur exactement connaissable n'est compatible qu'avec la croyance à la raison, c'est-à-dire à l'âme, c'est-à-dire encore à l'existence d'un principe immuable, incorruptible, immortel, aux jugements infaillibles. Si au contraire la connaissance du monde est le travail d'un humble produit physiologique, la pensée, produit qui diffère en qualité, en modalité, d'homme à homme, d'espèce à espèce, le monde peut être considéré comme inconnaissable, puisque chaque cerveau ou chaque système nerveux retire de sa vision et de son contact une image différente, ou qui, si elle a été d'abord la même pour
tous, est profondément modifiée dans sa représentation finale par l'intervention du jug-ement individuel.
Si le même objet donne la même image sur la rétine d'un bœuf et la rétine d'un homme, on n'en conclura pas sans doute que cette image est connue et jugée identiquement par le bœuf et par l'homme.
Il n'y a pas deux feuilles, il n'y a pas deux êtres semblables dans la nature : tel est le fondement de l'idéalisme et la cause de son incompatibilité avec les doctrines aimables dont on amuse encore les hommes.
Les raisons de l'idéalisme plongent dans la matière, profondément. Idéalisme veut dire matérialisme; et, à l'inverse, matérialisme veut dire idéalisme.