EVOLUTIO VENERIS
Il n'y a rien de plus sérieux qu'une religion, ni de plus utile, ni rien de plus puissant. Le paysan romain qui priait Jupiter de faire pleuvoir, si le vent tourne dans le même moment et s'il pleut, a exercé sur la nature et sur les dieux une autorité prodigieuse. Il importe peu que la relation de cause à effet soit ici illusoire; elle l'est, mais guère plus qu'en telles occurrences où elle nous semble vraie. Une religion est donc une magie ; les principales formules du rituel sont conjuratoires, soit qu'elles écartent les mauvais dieux, soient qu'elles changent ^ur vouloir, soit qu'elles plient les bons aux besoins que l'homme a présentement de leur force. Bons ou mauvais, les dieux sont des animaux ou des hommes; des hommes, dans la religion civilisée.
La notion d'un dieu qui n'est pas de forme et d'âme humaines est absurde, car un tel dieu serait inutile, puisque, hommes, nous ne pouvons converser qu'avec des hommes. La différence de l'homme à Dieu, pour être raisonnable, ne doit pas dépasser de beaucoup celle de César à l'esclave. Mais un Dieu unique serait pour l'imagination de notre race une faible création; nous sommes plus généreux et plus fiers. Nous avons élevé à l'état de dieux presque tous les mots de nos vocabulaires, et ainsi nos ressources contre ia méchanceté de la Nature se sont accrues, en même temps que leur nombre limitait lapuissance de chacun de ces maîtres invisibles. N'ayant réussi dans leur indigence créatrice qu'à projeter dans le ciel un portrait unique de leur race, les Juifs crurent que les Dieux étaient des idoles; ne pouvant concevoir la diversité de nos besoins et de nos désirs, ils crurent que chaque figure de marbre était pour nous le Dieu lui-même, modèle imaginaire; ils crurent, comme Polyeucte, que, l'idole brisée, le dieu était mort. Et ils brisèrent les idoles. Cela dura trois ou quatre siècles. Alors Constantin, ayant longtemps hésité entre le culte de Mithra et celui de Jésus, décida que le monde serait chrétien ; les temples furent livrés aux chrétiens et avec les temples les « cures», « les pneuiés », les « dîmes i>,
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les « péages », les « hôtelleries » des pèlerinages, et tous les biens ecclésiastiques. Rien ne se modifie que les mots; j'use des termes modernes, n'ayant pas les anciens sous la main. Qu'on se figure un tel changement dans le personnel du culte à peu près comme un changement de garnison : les uniformes bleus remplacent les uniformes routes, mais ce sont les mêmes remparts, les mêmes casemates, les mêmes canons.
Le peuple ne paraît pas s'être ému beaucoup de cette révolution. Malgré les efforts de quelques pieux païens, comme Libanius, il s'accommoda du nouveau rituel et des nouvelles litanies; il est même probable que les vieilles femmes un peu sourdes, si elles regrettèrent le sacrificateur dépossédé, si elles déplorèrent les « nouveautés », n'eurent pas conscience de prier dans une nouvelle religion. Ce fut sans heurt que Neptunus Equester devint Divus ou SanctusAntonius; sous son second nom, il continua d'être le patron des chevaux. En Italie, Adonis devint San Donato; la déesse Pelina, San Peîino; la Félicité, Santa Félicita, Anna Peranna, Sancta Anna, Sainte Anne, mère de la Sainte Vierge. En Orient, Helios devint S. Elie. « En Sicile, dit Beugnot, la Vierge prit possession de tous les sanctuaires de Cérès et de Vénus, et les rites païens
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pratiqués en l'honneur de ces déesses, furent en parties transférés à la mère du Christ (i). » 11 y a dans l'Orne, àGéton, une Sainte Vénissereprésentée nue à la restriction d'une écharpe ; il y en a une autre à Nogent-Ie-Rotrou : les femmes vont !a vénérer le vendredi (Veneris dies) et l'implorer pour les indispositions de leur sexe. Il n'est pas jusqu'aux cultes priapiques qui ne se soient conservés dans le catholicisme et l'on sait assez comment, grâce à son nom, S. Vit hérita des attributs de Priape (2); en i85o il y avait encore un phallus fort vénéré dans la chapelle de S. Fix (c'est le même) à Schwilzerhoff.
Cependant ily eut, dès les premiers temps de son règne temporel, deux partis dans l'Eglise : celui du peuple et celui des prêtres; celuides dieux et celui de Dieu. À la veille de la Réforme, les dieux étaient à la veille de redevenir tout-puissants : Luther a fait triompher l'idée juive. Depuis cette époque, depuis le concile de Trente, l'histoire du catholicisme n'est que l'histoire de sa lente évolution vers
(i) Cité par Maury : la Magie et F 'Astrologie, p. i53. — J'ai insisté sur ces concordances en un chapitre de laCalture des idées: te Paganisme éternel, II. .Mais il y a ici quelques détails nouveaux.
(2) Saint Vit, il est vrai, a pris en certains endroits un air de*, plus innocents, ou papelards. J'ai relevé sur un exemplaire du Paradisus animœ (Malines, 1840), cette annotation : « Souvenir de ma première visite à S. Vit, le 10 sept. i865. J. Sériot, pr., curô. »
le protestantisme, vers les tristes rêveries des premiers chrétiens, vers le rationalisme religieux. Presque tout ce qui s'était maintenu de paganisme et de naturisme dans le christianisme traditionnel a été détruit ou attaqué. Les prêtres ont oublié le rôle glorieux qui leur avait été dévolu, par la bonne foi populaire, de conservateurs des superstitions, c'està dire de la tradition la plus anciennne; et ainsi ils ont ruiné l'idée religieuse elle-même, car une religion vit en proportion de ce qu'elle contient de « folk lore » et meurt en proportion de ce qu'elle contient de philosophie. Mais il faut considérer séparément les religions et le personnel du culte; et si l'on veut connaître une religion c'est ïepeuple. et non les prêtres, qu'il faut interroger. Or, partout où il est resté catholique, le peuple est resté païen.
Catholique et païen, voilà deux mots que Ton devra cesser d'opposer l'un à l'autre. Loin de se contredire, ils se justifient. Le catholicisme c'est le vieux paganisme qui accrocha, au cours de son évolution, quelques aphorismes philosophiques, quelques rêves orientaux; mais le paganisme vrai, celui des poètes et des inscriptions, contient déjà beaucoup de christianisme.
Il n'y aurait que des noms à changer pour faire des Géorgiquesun poème dont la piété eût enchanté
les paysans d'il y a deux ou trois siècles; devant telles épitaphes antiques on hésite : on ne sait si le mort qui avoue sa foi sur la pierre était un chrétien ou un dyonisiaque. Les idées, les désirs, les crovances de l'homme ne peuvent pas plus se modifier que ne se modifie la physiologie humaine elle-même: telles étaient ses maladies corporelles au temps d'Hippocrate, telles étaient ses maladies spirituelles, et si la religion est une maladie spirituelle, il a nécessairement la même religion aujourd'hui qu'il y a trois milliers d'années.
On pourrait donc prendre tous les dieux de la religion romaine et les retrouver, transformés normalement, dans le catholicisme; cela serait un travail analogue à celui qu'on a fait pour les mots latins dont on a suivi pas à pas les métamorphoses depuis l'époque classique jusqu'au français moderne. Quelques-uns sont morts en chemin ; quelques-uns sont intacts; la plupart, après vingt siècles, vivent dans notre bouche sans avoir subi d'autres injures quecelles que la vie inflige à la vie.
Pour les dieux comme pour les mots, c'est donc le peuple qu'il faut interroger, — et par ce peuple, ici, il faut entendre tous ceux qui. n'ayant pas charge du dosrme, ont peint, autour du credo sévère, le jardin fleuri des légendes et des symboles.
IDEES ET PAYSAGES n3
Il y avait donc une Vénus : le catholicisme populaire la conserva et, ironie charmante, c'est dans l'évangile même qu'il alla lui chercher un nom et une illusion d'existence historique. La Vénus nouvelle s'appelle : Madeleine. Aux deux caractères de l'Aphrodite, d'être àlafoisla patronne delà Beauté et la patronne de l'Amour, Madeleine, à la vérité, en ajoute un troisième: elle est la patronne du repentir..Maisceciindiqueseulement que l'esprit humain, devenu individualiste, considère la Beauté et l'Amour, non pluscomme des attributs de la race, mais comme des accidents personnels, périssables et renouvelables. La période individuelle de beauté et d'amour disparaît avant l'homme lui-même; il y a un envers à l'étoffe et l'étoffe, un jour, sous un coup de vent se retourne. La première période achevée, Madeleine accomplit la seconde, qui est de repentir, de regret ou de ressouvenir, selon les circonstances et les âmes ; on ne peut, sans fausser la notion même de la vie humaine, supprimer ce retour ou ce déclin. Cependantles peintres et plusieurs légendes adoucissent l'amertume d'un amoindrissement soit en accordant à Madeleine l'assompiion sur les ailes des anges, soit en lui conservant, jusque sous le soleil et le vent, une impérissable beauté : c'est alors une Vénus humanisée, héroïne en même temps
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que déesse, comme elle est sainte en même temps que courtisane . Si complexe que soit ce type de la Madeleine, si nombreuses les idées qu'on y trouve agrégées, il n'en reste pas moins qu'elle figure avant tout la Beauté et l'Amour sous leurs formes les plus tangibles et les plus sensuelles, c'est-à-dire païennes; la partie sentimentale appartient au christianisme qui a, en grande partie, créé cette psychologie particulière.
Il est d'ailleurs très probable que le populaire romain se, représentait Vénus à peu près comme le populaire novolatin s'est représenté la Madeleine : une courtisane ou une princesse très belle, très riche et très lascive. Cependant pour nous intéresser et nous charmer tout à fait, il faut qu'elle soit aussi très amoureuse et très malheureuse; il faut des larmes dans ces yeux qui nous fatiguent toujours souriants et que cette gorge, ce soient les sanglots, qui la soulèvent aussi, et non toujours la volupté. Madeleine est supérieure à Vénus de toute la distance qu'il y a entre une femme et une déesse. Le catholicisme populaire a souvent perfectionné la mvtholojne, mais son chef-d'œuvre est assurément cette figure passionnée et tendre, cette créature de beauté et de langueur, cette nymphe ironique qui seule, au milieu des forêts, écarte pour un
amant invisible le voile de ses cheveux, cette pénitente qui, au moment quelle pleure ses péchés, semble plutôt les revivre avec cette exaltation que donne la solitude.