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lie goûte l'analogie que comme fleur de style.
Si M. Renan ne put jamais bien voir le rapport que quelques-uns de ses amis établissaient entre l'athéisme et la démocratie, c'est qu'il pesait ces deux opinions avec des poids différents, quoique nécessairement du même système, celui de la raison. Il ne croyait pas que l'on pût évaluer la valeur d'une poignée de diamants avec une bascule foraine.
Comme Spinoza avait l'esprit géométrique, il avait l'esprit de finesse, qui est l'esprit de discernement et d'analyse. Cela lui servit en politique et en morale, aussi bien qu'en philologie. Il ne fut jamais dupe de rien, même des préjugés qu'il avait gardés et qu'il estimait à un prix modeste, tout en leur restant fidèle. Il dit, après avoir expliqué que sa vie fut volontairement sévère : « Plus tard, je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout à ce que l'homme soit ci.aste. Je n'en persistai pas moins, par convenance, dans la vie que j'avais choisie. »
Je pense que Renan, sous des airs fuyants, fut toujours d'une grande sincérité et, sous des airs souriants, très grave. A la fin de sa vie, il apparut trop souvent en une attitude trop joviale ; mais ii
PROMBNADKS PHILOSOPHIQUES
ne faut pas juger les hommes d'après leurs années de vieillesse, et d'ailleurs l'image de Renan, telle que nous la donnaient alors les journaux, semble fort corrompue. Les journalistes de profession sont enclins à prendre pour de la bonhomie ce qui n'est que du mépris.
Ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse ont une tournure peut-être un peu apologétique. Il a visiblement le dessein de donner à la postérité une bonne opinion de lui-même ; mais c'est que, à la différence de Rousseau, il s'estimait : preuve de force. L'humilité de Pascal est orgueilleuse. N'avoir point d'orgueil, quand on a du génie, ce serait manquer de jugement, c'est-à-dire n'avoir pas de génie, ce qui est impossible. Renan a donc une claire conscience de la valeur de son œuvre, mais il en parle simplement, comme d'un fait, non comme d'un miracle. Il n'y a pas de vanité.
Il y a dans ces Souvenirs un passage curieux où il prétend n'avoir jamais fait semblant d'estimer la littérature que pour complaire à Sainte-Beuve : « Depuis qu'il est mort, je n'y tiens plus, je vois très bien que le talent n'a de valeur que parce qu? le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez forte, il se contenterait de la vérité. » Cette phrase, à mon avis, et quoiqu'elle contienne peut-
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être une vérité obscure ou lointaine, n'est, ellemême, que de la littérature. C'est le dédain pour le pouvoir d'un homme qui le tient et ne le lâchera pas volontairement. M. Renan, comme M. Thiers, eût été fort vexé si on avait accepté sa démission de grand écrivain. Pascal, lui aussi, feignait de mépriser le style, et on a vu dans ses papiers qu'il s'en occupait presque autant que de religion.
Ce qui est vrai, sans doute, c'est que Renan ne considéra jamais la littérature comme un genre à part, distinct de la pensée ou de l'érudition. Mais il n'est presque aucun de ses écrits qui n'ait, en dehors du sujet, une valeur littéraire. Cette valeur tient-elle à la qualité du style ou à la qualité de la pensée ? M . Brunetière sépare rigoureusement Renan écrivain de Renan penseur, érudit, philologue ou historien ; l'estimant, à l'excès peut-être, sous sa forme littéraire, il le déprécie à l'extrême sous toutes les autres. Ce partage m'est difficile : je crois fermement que Renan a bien écrit parce qu'il a bien pensé, et que, si sa pensée avait été vulgaire, la grâce extérieure d'un style aimable n'eût pas sauvé son œuvre de l'indifférence où tombent si rapidement les livres de pure littérature. Il a eu le bonheur d'être assez riche pour donner de belles robes à ses idées, et ses idées en ont profité pour
faire leur chemin dans le monde. Leur fortune sans cela eût ét^ moins rapide et sans doute plus discrète ; elle n'en eût pas moins été certaine.
D'ailleurs, et c'est une tendance des esprits simples, qui n'est pas toujours fâcheuse, les hommes sont portés à attribuer toutes les qualités à qui en possède une seule à un degré éminent. Il n'y a pas pour le peuple le grand philosophe, le grand savant, il y a le grand homme. Or, le jugement de la foule, de tout temps, mais aujourd'hui surtout, a eu sa répercussion sur lejugementde l'élite : de sorte que l'on ne sait plus très bien si Renan est un grand penseur parce qu'il estun grand écrivain, ou l'inverse. Cela s'emmêle. Cette remarque s'applique merveilleusement aussi à Pascal ou à Descartes. Il y a des esprits analytiques qui ne sont pas bien sûrs que. si on en rejette les idées, le Discours de la méthode soit un des chefs-d'œuvre de la langue française. Ils ont raison de s'inquiéter de cela : le fond et la forme sent inséparables, et Ton ne peut admirer l'un sans admirer l'autre en même temps.
La distinction du style et de la pensée finit par hre malsaine ; on dirait presque corruptrice. Elle propage le préjugé de la littérature et habitue les jeunes gens à adorer des idoles. La littérature sans la pensée, qu'est-ce que cela? Quelque chose de
pareilà ces fausses bibliothèques quel'on arrangeait autrefois, par amour de la symétrie : des dos de livres en ronde-bosse sur un panneau de bois !
Renan nous conseille plus de sincérité. Il nous conseille aussi le doute, mais c'est pour mieux nous conduire à la sagesse. Il nous apprend à dissocier nos idées, pour avoir ensuite le courage ou de les abandonner tout entières, ou d'en garder les morceaux utiles. Il n'était pas de ceux qui, voyant un ver dans un fruit, le jettent pour en prendre un autre. Prudent et avisé, et sachant que les fruits intacts sont rares, en certains pays, il enlève la bête et son nid, mange le reste. Les idées et les fruits gâtés ont des parties délicieuses.
l'art et la. science
L'art et la science ont d'égales utilités dans une civilisation. M. Edmond Perrier {Préface du Nouveau Dictionnaire des Sciences) établit sommairement la précellence de la science. La haute culture véritable, dit-il, c'est la science seule qui peut la donner. « De quelque parure que puissent être
les artistes, les littérateurs et les poètes pour un peuple fort, ils en sont l'agrément et le charme, mais non pas la force et la vie. » Et, ajoute-t-il. l'estime trop exclusive de la littérature et de l'art est le signe que la sensibilité est exaltée aux dépens de l'intelligence ; c'est une marque de décadence.
Si tout cela était vrai, la science n'étant esquissée que depuis un très petit nombre de siècles et constituée, provisoirement, que depuis un petit nombre d'années, il n'y aurait pas eu de civilisations antérieures à la nôtre, autres que la nôtre. La relativité des connaissances ne permet pas une telle affirmation : la culture scientifique d'aujourd'hui apparaîtra peut-être un jour puérile et vaine. S'il s'agit de bonne volonté, de désir de connaître, tous les siècles y apportèrent une ardeur presque égale. La science fut de toujours : ce qui change, c'est son objet.
Mais ce n'est pas historiquement que je vois et que je veux poser à nouveau la question de l'antinomie de l'art et de la science. Les oppositions qui se font facilement aujourd'hui, on les reconstituerait pour telle ou telle période européenne ou asiatique. Le conflit est permanent, parce qu'il a sa source dans l'organisation même de l'être humain. L'homme veut vivre et l'homme veut connaître.
Loin que .".es deux tendances se complètent et se renforcent; elles se nient l'une l'autre. Schopenhauer a f'At de celte lutte éternelle la base de sa métaphysique; récemment, M. Jules de Gaultier a précisé cette manière de voir en montrant l'antagonisme de l'instinct vital et de l'instinct de connaissance.
Ceci admis, et il est essentiel de l'admettre, à quoi répond l'art, à quoi la srience ?
Dans l'art on intercalera naturellement toutes les manifestations esthétiques, y compris le jeu sous ses formes multiples, la littérature au sens le plus étendu, et une bonne partie de la science, celle qui triture des notions et non des faits, et qui se brouille de sentimentalisme (ainsi la sociologie vulgaire). Dans la science rentrera tout le reste, c'està-dire l'immensité pondérable et mesurable.
De ces deux domaines l'un correspond très bien à la sensibilité, et l'autre à l'intelligence : ici instinct vital, là instinct de connaissance. 'L'art comprend tout ce qui exaspère le désir de vivre; la science, tout ce qui aiguise le désir de connaître. L'art, et le plus désintéressé, le plus désincarné, est l'auxiliaire de la vie; né de la sensibilité, il la sème et la crée à son tour; il est la fleur de la vie et, graine, il redonne de la vie. La science, ou sous un
S2il PROMENADES PHILOSOPHIQUES
nom plus vaste, la connaissance, a son but en soi, toute idée de vie et de propagation de l'espèce écartée. Sublimation de la sensibilité, l'intelligence, organe du besoin de connaître, est de la sensibilité stérilisée. Savoir, savoir encore plus : l'instinct de connaissance est inassouvissable, parce que la matière de la connaissance est illimitée.
L'art et la littérature qui semblent le luxe du génie de l'espèce en sont au contraire la nourriture quotidienne. Leur qualité est indifférente, considérés comme des jeux, comme des excitants. Ce sont leurs sortilèges qui ont peu à peu plié au mariage régulier cet animal polygame, le mâle humain. Et précisément, quand l'art déchoit, quand les rêves de félicité qu'il suggère ne sont plus assez forts pour duper la sensibilité, la polygamie naturelle reprend le dessus, ce qui alourdit l'essor de la vie. Les religions, ces formes primitives et toujours supérieures de l'art, sont de puissants aphrodisiaques vitaux. Et celles qui vantent la chasteté sont peutêtre celles qui travaillent le plus directement au maintien de la vie : parler contre l'amour ou en faveur de l'amour, c'est exactement la même chose. Des peuples sans religion, sans art, sans lettres, échapperaient en grande partie à la tyrannie de l'instinct vital. Ils se reproduiraient encore, mais
IDÉES KT PAYSAGES lîS
avec un entrain décroissant. On le voit bien en France où les régions qui se stérilisent sont celles que les formes modernes de la civilisation ont privées à la fois de religion, d'art et de littérature; où les régions encore fécondes vivent, comme la Bretagne, dans une idéalité de religion et de poésie.
Mais ce n'est pas seulement l'absence de Part qui dessèche les peuples ; les animaux s'en passent presque tous, et leur fécondité est souvent extrême, en unique rapport avec la fécondité du sol, c'est-à-dire Pabondance de la nourriture. Le bien-être peut, chez certaines races très positives, remplacer la musique, la danse, les chansons, les processions, les kermesses, les pardons, les cantiques, les légendes et les contes. Il reste tout de même un vide; s'il est comblé par l'instinct de connaissance, si une trop grande partie de la sensibilité se transforme en intelligence, la vie est définitivement vaincue.
Je ne veux point dire que ce résultat soit mauvais. En ce moment, je ne le considère point non plus comme bon. Il est indifférent. La question est uniquement de savoir si c'est Part ou si c'est la science qui entretient la lampe de la vie.
Pour apprécier sainement le rôle de la science, il faut séparer la science pure de la science appli-
quée. Il y eut toujours une science pratique; son développement suit non pas celui de la science théorique, mais celui de la richesse; elle prend aussi plus d'importance à mesure que la richesse se mobilise et que se perfectionnent les méthodes d'utilisation qui peuvent centupler sa puissance. Les grandes découvertes pratiques ne sont presque jamais scientifiques ; elles sont empiriques. La plus grande invention utile du xixe siècle, la vapeur, a été faite bien avant que ne se créât la théorie de la vapeur; la science a perfectionné; elle n'a point trouvé. Une seule autre invention fut plus importante que celle de la vapeur, celle de l'imprimerie, œuvre du moyen âge : il n'y en eut jamais de moins scientifique. Sans doute, la théorie de Pasteur semble avoir travaillé pour la vie et non contre la vie, encore que sa beauté surpasse peut-être son utilité; mais oserait-on affirmer que la chimie aurait été créée par le génie vital, s'il y avait de tels génies, et s'ils étaient conscients ?
La science ne travaillerait pour la vie qu'en cessant d'être pure, qu'en associant à ses préoccupation tout intellectuelles des sentiments parasites. Un savant qui corrompt une expérience parce qu'il juge que le résultat en serait néfaste pour l'humanité, cela peut être un bonhomme très mo-
rai, mais ce n'est pas un savant vrai. La science veut connaître et faire connaître. Savoir, savoir encore plus. L'intelligence est le luxe de la vie, luxe dangereux pour la vie qu'elle contemple avec des yeux de méduse et de basilic ; la science est la nourriture de l'intelligence.
Si quelque chose représente réellement le rêve, c'est la science. Elle manie la vie, la tue ou la fortifie, au hasard de ses recherches, avec impartialité. Et que cherche-t-elle? Une chimère, la Vérité. Elle la cherche en sachant bien qu'elle ne la trouvera pas. Son désintéressement, dont la vie se révolte, est admirable et absurde. Savoir, à quoi bon? Savoir, savoir encore plus! Aller, non pas plus haut, car le monde n'a ni haut ni bas, mais plus loin, sans ignorer que ce plus loin représente le diamètre d'un grain de poussière comparé à celui de l'univers visible* Qu'y a-t-il au delà de la molécule : rien ou un monde, une abstraction ou un recommencement ? La matière est-elle quelque chose ou une conception de l'esprit ? Dans les deux cas, elle est divisible à l'infini. La science dit non, et elle rêve. Quand elle dira oui, son rêve changera de thème comme celui du dormeur qui se met sur le dos. Et elle ira ainsi de rêve en rêve, jusqu'à ce que soit usée, non la matière inusable
de la connaissance, mais la matière à connaître, le cerveau humain.
La science est la seule vérité et elle est le grand mensonge. Elle ne sait rien, et on croit qu'elle sait tout. On la calomnie. On croit que la science, c'est l'électricité, l'automobilisme et les ballons dirigeables. C'est bien autre chose. C'est la vie se dévorant elle-même, c'est la sensibilité se transformant en intelligence, c'est le besoin de savoir étouffant le besoin de vivre, c'est le génie de la connaissance disséquant tout vivant le génie vital.