LA MÉTHODE DE KANT
On parla beaucoup de Kant, depuis un mois et plus, à propos de son centenaire; on raconta surtout sa méthode de vie. Mais sur sa méthode de pensée, il n'y eut rien, sinon les allusions les plus vagues. C'est convenu, une fois pour toutes : Kant fut un grand philosophe. Reste à savoir si un philosophe de cette sorte n'est pas plutôt un grand théologien.
Qu'est-ce qu'un théologien? Una-prioriste. Qu'estce que Kant! Un a-prioriste. Le philosophe a été cela, longtemps, depuis Platon jusqu'à Buffon. Il n'est plus cela. La philosophie de l'a-priori est aussi désuète que la théologie dogmatique, eschatologique ou mystique.
Il ne s'agit plus de monter d'un coup d'ailes aux sommets, de planer, puis de redescendre lentement vers un monde terrestre méprisé et nié. Il faut partir de ce monde, et d'abord le connaître. Ensuite, on montera éternellement, sans jamais atteindre la cime. Il n'y a pas de cime. La position que prenait Kant, à la crête de cette montagne immaculée, la Raison pure, est une attitude de théâtre. C'est de l'illusionnisme. II n'y a pas de Raison pure, pas plus qu'il n'y a de montagnes de cristal. La raison n'est qu'un mot : expression des manières les plus commodes de comprendre les rapports multiples qui unissent les éléments variés de la nature. La raison n'est qu'une unité de mesure, mais une unité nécessaire et sans laquelle il y aurait de telles différences entre les jugements des hommes que nulle société ne serait possible. Mais cette nécessité n'est pas antérieure à la vie ; elle lui est postérieure. Ce qui est nécessaire, ce qui est raisonnable, c'est ce qui est; mais toute
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autre manière d'être, dès qu'elle serait, serait également nécessaire et raisonnable.
Nous prenons communément pour la cause de la vie ce qui en est le résidu. Nous considérons comme principe directeur ce qui n'est que le résultat de l'expérience traditionnelle. La logique est le produit des faits et non la productrice des faits. Mais les faits ne sont pas tous connus, surtout de ceux qui font profession d'être philosophes; les plus ordinaires seulement, ceux qui atteignent un certain degré de constance, sont familier aux hommes. C'est avec ces faits seuls qu'ils ont construit leur logique générale. Ainsi, lorsqu'on veut appliquer cet instrument à des sciences concrètes, il n'est bon à rien. La logique générale, qui enivrait Kant, est de toute inutilité en ces deux sciences, par exemple, la linguistique et la biologie. Et c'est ce qui explique le nombre infini de bêtises que profèrent quotidiennement les amateurs de biologie ou les amahurs de linguistique. La biologie est peu accessible; la linguistique, qui semble à la portée de tout homme qui parle, est absolument ravagée par la logique générale. Chaque fois que l'on veut appliquer la logique générale à expliquer des faits concrets constatés par un de nos sens, on tombe dans l'absurde. A quoi est bonne la logique
générale? Peut-être à rien qu'à fausser les intelligences.
Sera-t-elle, à défaut d'un mètre, un guide, un fil? Nullement. Elle ne sert qu'à insinuer dans l'esprit cet aphorisme absurde : Gela est ainsi, parce que cela doit être ainsi. Kant ne raisonne pas autrement. C'était une belle machine à broyer du vent. Songer que cet homme qui n'eut jamais ni femme, ni maîtresse, qui mourut vierge, dit-on, qui mena une vie purement mécanique, a eu l'audace de disserter sur les mœurs ! Mais que le titre de son livre est beau : la Métaphysique des Mœurs! Ses aphorismes ne le sont pas moins :
« Ce que nous devons faire, voilà la seule chose dont nous soyons certains . »
Mais comment peut-on être certain de ce que l'on doit faire, a priori, sans avoir examiné les circonstances, à mesure qu'elles se présentent. Qu'estce que ce devoir en soi, cette certitude en soi? Pure théologie.
Un autre est plus fameux : « Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit érigée en loi universelle. » Il a soin, il est vrai, de nous dire qu'un tel principe ne procède pas de l'expérience, mais qu'il est, au contraire, antérieur
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et supérieur à toute expérience, ce qui n'a aucun sens appréciable.
Kant promena sa méthode dans tous les domaines. Gomme il ne basait ses raisonnements sur rien de contrôlable, il prouva facilement : la liberté, Timmortalité, l'existence de Dieu, l'absolu de la morale chrétienne, et généralement tout ce qu'il fallait prouver pour être un éminent professeur de philosophie. Sa théorie esthétique est des plus amusantes : le beau existe en soi, il est l'objet d'un véritable jugement, il ressort à un sens spécial en quoi se rencontrent la sensibilité et l'entendement. Cela paraît raisonnable et c'est enfantin. L'idée de beauté comme toutes les autres idées humaines est le produit d'une longue et complexe évolution : ses racines sont sexuelles, sans aucun doute. Ce qui est le beau, avant tout, pour un homme sain, c'est ce qui représente à sa sensibilité la perfection de son espèce. Comment, de sexuelle, l'idée de beauté estelle devenue une idée désintéressée, ce n'est pas le lieu de le chercher. Ce n'est jamais en tout cas une idée pure; elle est toujours liée à une émotion, et toute émotion retentit au centre sexuel, soit pour le surexciter, soit pour le déprimer.
Mais il ne s'agit pas d'exposer le détail de la philosophie de Kant; elle s'est exercée sur tous les
sujets de la connaissance et du sentiment, les considérant tous d'en haut, comme en projection. Une telle philosophie n'a plus de valeur. A peine est-elle encore un danger. On ne la comprend plus et surtout on ne la sent plus. Il nous faut une philosophie de plain-pied, familière et scientifique, toujours provisoire, toujours soumise au fait nouveau qui va nécessairement surgir, une philosophie qui ne soit qu'un commentaire de la vie, mais de la v;e entière. L'homme séparé du reste de la nature est un pur mystère. Pour comprendre quelque chose à nous-même, il faut nous rejeter, humblement, dans le milieu vital d'où l'orgueil religieux nous a tirés pour nous élever à la dignité de pantins de l'idéal.
Il n'y a plus qu'une philosophie digne de ce nom : la philosophie scientifique.
GŒTHE, DARWIN ET LAMARCK (i)
C'est par ces trois noms que M. Alfred Giard terminait en 1888 sa leçon d'ouverture du Cours
(1) Alfred Giard, Controverses transformistes. Paris, 1904.
d évolution des êtres organisés. On les retrouve à la même place dans le volume qu'il vient de publier et qui contient différentes études sur le transformisme parues de 1874 a 1898. Plus d'un, parmi les plus fervents admirateurs de Goethe, s'étonnera de voir uni à ceux de Lamarck et de Darwin le nom de l'auteur de Faust et de Wilhelm Meister, La valeur de Goethe comme savant, longtemps contestée, n'est pas encore unanimement reconnue. Un poète qui s'occupe d'histoire naturelle est nécessairement considéré comme un simple amateur de science, et les derniers à lui rendre justice seront ceux-là mêmes qui sont dénués de toute compétence scientifique.
Goethe est très nettement regardé, par M. A. Giard, comme un des précurseurs des transformistes, de même que Diderot et surtout Buffon, ce qui est moins inattendu. Diderot avait dit : « Le comment se tire des êtres ; le pourquoi, de notre entendement : il tient à nos systèmes, il dépend des progrès de nos connaissances. Combien d'idées absurdes, de suppositions fausses, de notions chimériques dans ces hymnes que quelques défenseurs téméraires des causes finales ont osé composer en l'honneur du Créateur. » Goethe reprit cette opposition du pourquoi et du comment, mais
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il la précise avec génie, en la rendant concrète :
« La question, dit-il, n'est plus de savoir pourquoi le bœuf a des cornes, mais comment les cornes sont venues au bœuf. »
Si Gœthe avait donné toute la dernière partie de sa vie aux sciences naturelles, quel n'eût pas été leur avancement I Sa méthode était parfaite, il n'admettait d'abord que les faits bien contrôlés, réservant pour plus tard les considérations générales. Camper prétendait établir une différence essentielle entre l'homme et le singe : l'homme, disait-il, n'a pas à la mâchoire supérieure d'os intermaxillaire et le singe en a un.
« Je mis, raconte Gœthe, mes livres de côté ; je me plaçai en face de la nature ; un squelette d'animal, avec ses détails infinis, était devant moi sur ses quatre pieds ; je me mis à l'étudier, en commençant par le commencement, par la tête ; l'os intermaxillaire me frappait les yeux le premier de tous, je l'examinai dans les différentes classes animales. »
Il fit de cet os une quantité de dessins qui furent accueillis plus tard dans les Mémoires de V Académie Léopoldine de Bonn ; Camper, à qui il les envoya, lui fit des compliments, mais ne parla point de l'os intermaxillaire ; son siège était fait.
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« Je ne puis exprimer, dit Gœthe, le sentiment de tristesse qui me saisit... »
Avec quel bons sens il raille l'optimisme finaliste : « Les Grecs, avec leur imagination sereine, attribuaient à la nature une délicieuse intelligence. Elle avait selon eux tout disposé avec tant d'adresse que nous devons en elle toujours trouver tout parfait. Aux animaux puissants, elle a donné des griffes et des cornes ; aux animaux plus faibles, la légèreté des pieds. Mais l'homme a été l'objet de soins particuliers ; si elle lui a donné une main habile à tout faire, c'est pour qu'il remplaçât les griffes et les cornes par l'épée et par la pique. Le motif que l'on donne pour expliquer pourquoi le médium est plus long que les autres doigts est on ne peut plus amusante (i). »
Sa théorie de l'unité de type dans les êtres est des plus intéressantes. Il commence par critiquer la formule « unité de plan », laquelle implique des idées de création, de providence. Puis, par quelques exemples caractéristiques, il montre que l'ossature est de construction identique entre tous les quadrupèdes qu'il avait pu étudier ; que les bras de l'homme, par exemple, et les pattes antérieures
(i) C'est une idée de Galien que l'inégalité des doigts favorise la préhension des objets (De asu partium, II, ch. îx).
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des autres mammifères sont formés des mêmes os. Cela scandalisait. La grande préoccupation était de situer l'homme dans une île et on recherchait avec passion tous les détails ostéologiques ou anatomiques qui pouvaient suggérer des intentions particulières de la part du créateur.
Son idée que les animaux sont tyrannisés par leurs organes est contestable en partie. Des insectes pacifiques portent souvent des organes de combat; leurs moyens d'attaque ne les rendent nullement agressifs. Il est vrai que Ton voit des exemples du contraire . Ce que dit Goethe des rongeurs est fort curieux : « Les animaux sont tyrannisés par leurs organes ; en effet, ils sont poussés par ces organes à une certaine espèce d'activité qui ne ?esse pas, même quand elle est inutile ; c'est ainsi }ue les rongeurs, quand ils n'ont plus faim, coninuent à ronger, et ils détruisent ce qui les enoure, jusqu'à ce qu'enfin, avec le castor, cet insinct trouve une application intelligente et devienne in instinct architectonique. »
Est-ce exact ? C'est au moins le thème d'un beau îhapitre de philosophie zoologique.
Gcethe avait un don indispensable. Il savait voir, e qui est si rare. Il dit lui-même dans ses Entrelens : « On croit avoir présent devant soi ce que
je décris dans mes poésies, j'ai dû cette qualité à l'habitude prise par mes yeux de regarder les objets avec attention, ce qui m'a donné aussi beaucoup de> connaissances précieuses. »
Ces brèves notes n'ont pas été écrites pour jus-: tiûer, ni même pour expliquer l'opinion implicite-! ment exprimée par M. Giard sur Gœthe. Mais j'ai pris cette occasion pour donner, à ceux qui ne le b posséderaient pas, un nouveau prétexte pour admi-: rer Gœthe, le prétexte scientifique.