HERBERT SPENCER
La gloire de Spencer, c'est d'avoir fait entre; l'idée d'évolution dans la philosophie générale. Cettef idée, s'il ne Ta pas inventée, il l'a clarifiée, peut-: être à l'excès, il lui a donné une très grande valeur au moins dialectique. Elle est ancienne; elle estj primitive; elle est l'idée normale par quoi les hom-j, mes s'expliquent naturellement l'univers présent Lamarck,le premier, lui donna une forme concrète:. elle est la base de sa philosophie zoologique. Lyeli. ensuite, y soumet la géologie; puis vint Spencer. , qui tenta d'y plier le monde entier des phénomènes.
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Hésiode, Anaximandre, Heraclite, Pythagore, Anaxagore, tous les philosophes d'avant Socrate et Platon sont assez clairement évolutionnistes. La notion récente que la faune terrestre est une transformation de la faune marine est exposée par Anaximandre qui, d'autre part, avait élargi l'idée d'évolution au point d'y faire entrer les destinées du monde sidéral. Platon et les chrétiens détruisirent la science, qui dut être reconquise bribe à bribe, au prix d'efforts constants, et constamment entravés par le despotisme théologique, d'abord, ensuite et jusqu'à aujourd'hui même, par le despotisme rationaliste, plus dangereux encore, à cause du masque d'illusion intellectuelle dont il se pare pour séduire les esprits simples et droits.
Spencer renoue donc, par-dessus les siècles, la science nouvelle à la science la plus ancienne : s'il avait eu conscience de cet acte, cela aurait sans doute réduit son optimisme à des proportions modestes, car, au lieu de contempler le progrès tel qu'une ligne droite, il l'aurait vu s'enfoncer dans l'avenir selon des courbes hasardeuses qui peuvent finalement aboutir, aussi bien qu'à un épanouissement, à une régression définitive. S'il arrêta son esprit sur ces contradictions, ce ne fut que pour un moment; il n'eut pas la force de regarder avec
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insistance le sphinx les yeux dans les yeux, de con-! cevoir une évolution indifférente et aveugle, strie- i tement matérielle, dépouillée de toute la friperie; sentimentale, hédoniste, progressiste, humanitaire.: Il ne put jamais s'élever à la hauteur d'où le poiatj de vue est purement scientifique : l'évolution devait! satisfaire son cœur, être bienfaisante, avoir pour but l'homme, sa moralisation, son bonheur. Il rêvait sérieusement d'une humanité heureuse,! mijotant dans la joie de vivre, comme un ver de! farine dans la fleur de froment. Herbert Spencer est certainement responsable, plus encore qu'Auguste Comte, de l'idée de finalité paradisiaque que les hommes d'aujourd'hui se rêvent béatement pour une postérité qui, sans doute, méprisera leur sot-1 tise de chiens dressés vers le morceau de sucre I qu'ils ne mangeront jamais.
La doctrine de Spencer, réduite à quelques mots stricts, se résume en ceci : l'organisme individuel évolue de l'homogène à l'hétérogène ; et : l'évolution mentale se produit de l'indéfini au défini. Ce sont des formules. Elles n'ont jamais eu de valeur que pour lui-même. Il les crut solides et en fit les bases d'un vaste système, dont on peut dire, du moins, si on ne veut pas le juger, qu'il est monumental.
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Des Premiers Principes il reste la célèbre distinction entre le connaissable et l'inconnaissable. Elle est fâcheuse, le grand effort de la science devant être au contraire de se proposer d'intégrer l'inconnaissable dans le connaissable. Poser, comme Spencer, des limites au connaissable, c'est réserver aux superstitions un excellent terrain de construction. Inconnaissable, celajustifietout :lesspirites distingués se vantent de travailler dans l'inconnaissable. Est-ce volontairement que Spencer laissa cette fissure dans le mur principal de son édifice ? Très probablement. Il avait reçu une forte éducation religieuse dans un milieu méthodiste. Ces Premiers Principes n'ont plus aucune valeur; ils sont d'ailleurs rédigés selon une langue imprécise qui les rend fort difficiles à comprendre.
C'est dans les Principes de biologie que l'on voit exposée son idée de l'évolution des organismes sous l'influence des milieux. C'est du Lamarck. Il y joignait les théories que venait d'insinuer Darwin dans son Origine des Espèces, la sélection naturelle, la lutte pour la vie, où il voyait une confirmation de ses idées: la survivance du meilleur, du plus apte, du plus moral lui paraissait assurer finalement la formation d'une humanité parfaitement heureuse.
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Sa Psychologie est basée sur les mêmes illusions. II y fait également usage de la sélection naturelle, dont il croit que le résultat est d'augmenter sans cesse la puissance intellectuelle de l'homme. Il a évidemment confondu le contenant et le contenu, le flacon et laliqueur, oul'eau, que Ton y enferme : ce qui évolue, ce qui augmente, c'est le contenu ; mais qui sait si le contenant est élastique? Historiquement, on ne constate aucune évolution du cerveau humain. Spencer, undes plus vastes cerveaux du dix-neuvième siècle, n'est pas supérieur à Aristote ; mais la philosophie d'avant Aristote suppose des cerveaux plus vastes que celui même de Spencer. Il faut réduire les idées en exemples : alors on voit leur vanité, car il y a des exemples pour tout et contre tout.
J'ai été fort séduit, jadis, par cette proposition spencérienne que le plaisir habituel ou la douleur habituelle dont un acte s'accompagne sont des signes que cet acte est ou utile ou nuisible à l'espèce. Mais je n'y crois plus du tout, parce que c'est du finalisme, et aussi parce qu'il serait trop facile de citer plusieurs séries d'actes habituels, qui vont de l'agrément à la volupté, et dont on voit mal la relation avec le bien de l'espèce. La sensibilité est individuelle. Des sociologues se demandent ce que
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c'est qu'un individu ; je puis leur répondre : un individu, c'est une surface de sensibilité.
Les vues de Spencer sur l'origine expérimentale des vérités rationnelles sont généralement admises aujourd'hui, sans que toutes les objections que Ton peut faire à cette théorie soient encore résolues. Il en est de même de sa conception de l'esthétique : l'art est un jeu. Cependant, il y a bien des réserves à faire sur cette formule. Elle doit, tout au moins, être complétée par celle-ci : l'idée de beauté est d'origine sexuelle.
C'est à Herbert Spencer, enfin, que l'on doit la comparaison de l'organisme social à l'organisme animal, idée quia faussé, et pour très longtemps, sans doute, toute la sociologie, exemple excellent de l'influence des mots sur la manière de considérer la réalité. On a abusé de ce parallélisme jusqu'au ridicule.
Quanta ses idées sur la morale, elles sont naïves. Il croit, toujours selon l'évangile optimiste, que la moralité tend à se fixer dans l'homme, à s'incorporer à l'organisme même. Quelle moralité ? Notre morale, la chrétienne, serait-elle donc la morale absolue? Il est visible, au contraire, que les hommes tendent, non pas à s'assimiler organiquement la morale socratico-chrétienne, mais à s'en débarras-
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ser comme d'un obstacle à l'activité normale. On cherche une autre morale ; en attendant qu'on la trouve dans la biologie, il n'y a plus que des asages.
En politique, Spencer était libéral, ce que les Anglais disent aussi : radical; il l'était très nettement, comme Stuart Mill, et, comme lui, aussi éloigné de Panarchisme que du socialisme. Personnellement, c'était un tyran; il n'admettait aucune contradiction^ n'estimait que lui-même, se croyait une sorte de grand lama intellectuel. C'était, à la vérité, un grand esprit, bien supérieur encore à son œuvre, dont l'optimisme autoritaire et systématique finit par provoquer, quand on y séjourne, un véritable sentiment de révolte.
LE TRAVAIL (l)
Voici un livre assurément important, mais que Ton est tenté de qualifier de singulier. Il contient, en effet, deux parties, l'une technique, l'autre mystique. M. Féré, il l'a déjà montré dans un essai
(i> Ch. Féré, Travail et plaisir.
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fort intéressant sur l'instinct sexuel, a des tendances mystiques, ou, si Ton veut, morales. Il écrit :
« Ce n'est que s'il est heureux que l'homme peut être bon et vertueux; il ne peut être heureux que par le travail. » Cet aphorisme a peut-être un sens mystique; il n'en a pas de réel, les trois qualificatifs sur lesquels il tourne n'ayant qu'une valeur de pure convention,
Le chapitre initial de l'ouvrage de M. Féré porte un titre qui semble bien résumer les idées de l'auteur : Dignité du travail manuel et du travail intellectuel. On ne voit pas ce que ce travail peut avoir de digne ou d'indigne : il est une nécessité ou physiologique, ou sociale, et rien de plus. Au point de vue social, on peut lui conserver ce nom de travail, encore que différemment péjoratif; au point de vue physiologique, il faudra dire : activité.
Si le travail, en effet, est considéré comme une nécessité physiologique, on ne pourra prendre en considération la nature du travail ni son utilité. Jouer au billard ou manier l'ergographe, courir en bicyclette ou creuser un puits seront des manières équivalentes d'exercer ses muscles. La promenade même du bourgeois oisif, qui fait deux ou trois lieues, l'après-midi, la canne à la main, ne suffit-
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elle pas à grarantir sa santé et à maintenir son appétit? Tout est travail et c'est peut-être encore travailler que de dormir au delà du sommeil normal. C'est un travail de se balancer sur un fauteuil en buvant des boissons glacées qui nécessitent une production interne de chaleur, et c'en est une encore que de faire dix heures de voyage, et moins, dans un rapide.
L'idée de travail est bien péjorative. Qui dit travail, en somme, dit travail forcé. Ceux mêmes qui ont la prétention de ne travailler que pour leur plaisir, travaillent contraints par l'ennui. Pour pouvoir englober dans l'idée de travail toutes les formes du mouvement humain, il faut se servir d'un mot plus vaste : activité.
L'activité semble nécessaire à l'homme bien portant. C'est un héritage à coup sûr, car, dans la nature considérée d'une façon générale, il n'y a que des activités utiles. L'homme seul, et le groupe auquel il appartient, se livre à l'activité inutile. La contemplation rie la cage des singes sert beaucoup à comprendre l'humanité. Toute la civilisation est sortie de ce besoin de mouvement qui tourmente les primates. C'est pour cela d'ailleurs que l'on y voit tant d'incohérences, et que rien n'y est jamais fini. Quand le castor a construit son barrage, il se
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repose, vit, se reproduit. L'homme, ayant construit un pont en bois, le remplace successivement par un pont en pierre, un pont de fer; si, après le fer, il ne trouve plus rien, il reviendra à la pierre, puis au bois. Jamais aucune découverte n'a été exploitée jusqu'à ses dernières limites; avant cela, une autre surgit à laquelle il dévouera jusqu'à la prochaine occasion toute son activité.
Nous ne pouvons médire de cette manie, puisque nous lui devons la vie présente, c'est-à-dire celle qui, puisque nous la vivons, est nécessairement pour nous la meilleure de toutes les vies. Mais que cela soit une manie, il faut bien le reconnaître. Ni les puissants lions, ni les agiles félins ne sont des animaux actifs. Le tigre, aux muscles si élastiques, ne remue que pour chasser; ayant mangé, il dort. Sa force, pour se maintenir égale et toujours prête, n'a besoin d'aucun entraînement. Le primate, au contraire, se rouille dès qu'il cesse de remuer. Si le mouvement n'était pas devenu, chez lui, instinctif, c'est-à-dire maniaque, le dernier homme se serait depuis longtemps éteint dans une caverne, paralysé par les rhumatismes.
Il y a cependant des primates indolents, et cela fait comprendre très facilement pourquoi il y a des espèces humaines indolentes. Cette indolence, que
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Ton constate naturellement dans les groupes inférieurs, ne semble pas être en rapport avec le climat, l'homme étant, d'origine, un animal tropical. Elle peut d'ailleurs être intermittente : les Arabes ont eu des périodes de grande activité, au moins musculaire. Les Chinois, long-temps assoupis, après de grands efforts créateurs, semblent se réveiller. Des groupes européens, au contraire, s'endorment, alors qu'on les a vus, un temps, dominer le monde. Cependant, en général, les primates, même indolents, sont encore bien plus actifs que la plupart des autres espèces animales. Eux seuls, et les oiseaux, semblent capables de mouvements sans utilité immédiate : ils remuent parce que leurs muscles ont besoin de trépidation.
Toutes nos activités, ou désintéressées ou productives, dérivent de ce besoin. Seulement, si on considère l'activité humaine sous la face travail, on verra assez vite que le besoin de trépidation est devenu, pour une grande partie de l'humanité, de la trépidation forcée. Par sottise, par vanité, par incapacité de penser, et surtout par nécessité alimentaire, l'humanité civilisée travaille beaucoup trop, e-t sa dignité, quoi que veuille dire M. Féré, n'en est pas augmentée, au contraire.
L'idée que le travail (le travail forcé) est noble
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-est une idée récente. Elle aurait beaucoup surpris les Athéniens et les Ro.mains, qui achetaient des ^sdaves, pour ne pas travailler eux-mêmes. Les Sémites, vers les mêmes temps, considéraient le travail comme un châtiment. Le christianisme l'a-til rthabilité ? Non pas à l'origine, à coup sûr. Un hist«rien de la charité, M. Loth, a écrit : « Jamais l'Eglse ne songea à interdire la mendicité » ; et encofc : « Le pauvre est une création du christianisme. » Si par pauvre il faut entendre le paresseux, le débile, ce n'est pas exact; mais il est certaii qu'il y a un certain genre de lâcheté musculair et intellectuelle que le christianisme n'a cessé d'ecourager. Encore aujourd'hui, toutes ces œuvres chaitables, qui pullulent à Paris et partout, ne son que des laboratoires de lâcheté : on y cultive le puvre.
Gpauvre cependant, s'il est, au regard des idées coumtes, presque toujours un lâche, pourrait, d'unautre regard, être tenu pour une manière d'aristerate. Diogène était un aristocrate. Plutôt que de Uvaiiler de ses mains, il mangeait des herbes crue et couchait dans une niche à chien. Ne pas travdler, c'est-à-dire ne pas être contraint au travail )rcé, a toujours été un des idéaux de toutes les hmanités. Il n'y a vraiment qu'un homme
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libre, celui qui ne travaille qu'à son loisir, son travail pouvant aussi bien être un jeu qu'un travail productif. On se trouve là au nœud du conflit eitre lebesoinde liberté et le besoin d'activité. Le besoin de liberté, qui est le plus fort en théorie, est presque toujours vaincu dans la pratique, parce ju'il voit, au dernier moment, se dresser contre hi un ennemi invincible : la faim.
Comment donc dans ces conditions a-t->n pu finir par associer l'idée de travail et l'idée de ï%nîté? C'est assez simple. Le travail, par suite des conditions sociales, étant presque universellenent nécessaire, l'homme, par orgueil, a qualifié dedçne par excellence cette nécessité cruelle, le traail forcé. C'est là l'origine de beaucoup de nobles <ualifications.Lanoblesse delà douleur! Il n'y aauane noblesse dans la douleur, qui est une diminuon, mais il y en a assurément une dans la sensibité, qui, se refusant à déchoir, qualifie de noble undes plus fâcheuses nécessités de la nature humain.
Le travail forcé, douleur perpétuelle, est onc devenu noble, en même temps que la douleurllemême. Cette manière de lutter est belle, jtree qu'elle est infiniment ingénieuse, mais elle 'est pas très pratique. Au lieu de vanter la digni du travail, il vaudrait peut-être mieux, en restreint
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nos activités mécaniques, en restreindre la nécessité. Il y a toute une partie de l'humanité, parmi les serfs aussi bien du travail intellectuel que du travail manuel, qui manque par trop de loisir. Le loisir aussi est noble, et d'autant plus qu'il est un gain évident et sur les vieilles nécessités sociales et sur la physiologie primitive de l'espèce elle-même. La noblesse, pour un primate, c'est peut-être l'immobilité.
Il y a malheureusement un revers à cette noblesse. Le voici, tel que noté par M. Féré :
« Non seulement l'activité est la plus grande source de notre bonheur, mais elle est nécessaire à la vie; le repos n'est possible que dans la mort. Aussi sommes-nous instinctivement forcés d'être actifs et c'estjustement parce que l'homme ne peut pas se passer d'activité que plus il est oisif, plus il a besoin d'excitations et de plaisir. Moins les hommes travaillent, plus ils ont besoin de consommer, dit Tarde. C'est qu'en réalité rien ne peut agir sur eux sans qu'ils réagissent, et cette activité provoquée par l'objet de la consommation ou de l'usage est agréable. Suivant son tempérament et suivant son développement physique et moral, il y a un maximum de bonheur que l'homme ne peut dépasser. Pour chacun l'irritabilité varie sous l'in-
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fluence des modifications de la nutrition commeles tropismes sous l'influence des changements chimiques. Le plaisir est comme la douleur (Ch.Richet), une opération intellectuelle d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée. Plus un être est parfait, plus il doit ressentir vivement la peine et le plaisir, disait Dante. »
Le loisir, en effet, si utile aux hommes supérieurs, est fatal au peuple. Cette opinion semblera empreinte d'un aristocratisme cruel. Nullement. On veut seulement dire que s'il y a des méthodes pour obtenir un bon travail, il y en a aussi pour obtenir de bons loisirs. Les récréations mises à la portée du peuple sont nulles, coûteuses ou dangereuses. Celle qui est la plus vantée, la lecture, l'audition des conférences, est peut-être la plus nocive, étant donnée la longueur actuelle des journées de travail. L'homme n'a pas deux cerveaux, comme le dit fort bien M. Féréjl'un pour le travail physique, l'autre pour le travail intellectuel. Il n'en a qu'un, et tout travail est physique.
Aussi, lorsqu'on lui propose une belle conférence morale, c'est-à-dire une augmentation de fatigue, l'ouvrier refuse et se dirige instinctivement vers le cabaret. Leurs maîtres, d'ailleurs, et leurs conseillers, les intellectuels, n'agissent pas autre-
ment, et ce sont eux qui peuplent, à l'heure verte, les cafés des boulevards et de la rive gauche.
Pour la plus grande partie de l'humanité, le loisir, c'est de manger et c'est de boire. Ce n'est pas ce loisir que j'appelais la noblesse des primates. Et pourtant, dans sa médiocrité même, il représente une victoire sur le travail. Que de générations d'esclaves ont passé, qui n'ont pas connu cette heure de repos dans la paresse et dans la liberté I