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VOYELLES SIMPLES ET COMPOSEES

3. À. — Jusqu'ici la Commission n'a fait que préluder. La véritable partition commence ici et tout d'un coup s'annonce par un coup de tonnerre. « Le son a, dit-elle, n'est guère noté d'une façon irrégulière que dans femme. » Si la Commission passait résignée à une exception unique et qui porte sur un des mots delà langue les plus souvent prononcés, il n'y aurait pas de coup de tonnerre. Le voici; désormais, on écrira \ famé.

La discussion, si elle était possible, ne serait pas d'ordre linguistique. Elle emprunterait ses éléments soit à la comédie, soit à la physiologie. On invoquerait les Famés savantes, ou bien l'on ferait intervenir tout ce qui se lève dans le cœur d'un homme de souvenirs, de désirs, de larmes, de joies, de rires, d'appétits ou de tressaillements au seul aspect des syllabes que l'on veut défigurer. 11 faudrait peutêtre prendre l'un de ces partis, ou faire ce que la Commission, oubliant la décence, n'a pas fait : passer. Mais quelques remarques directes sont nécessaires.

On verra plus loin que l'homme, recevant aussi son coup de grattoir, devient l'home, en attendant Yome, que Ton nous promet après une seconde série de manipulations. Ainsi il y aura peu de jalousie. On dit qu'un des arguments de la Commission contrefemme est la présence dans le dictionnaire du mot dilemme. Mais que craint-elle ? Que les primaires se mettent à prononcer dilamefPas même, puisque, ainsi qu'on va le voir par la suppression des lettres doubles, dilemme ainsi que lemme seraient réduits à dilème et lème. « Famé, dit M. Meyer, est une graphie fréquente au moyen-âge. » Toutes les graphies simplistes se rencontrent dans les textes anciens, aussi bien, du reste, que les plus compliquées. Faut-il donc écrire tesmoing, dampner (damner), ymagenes (images) parce qu'on trouve ces formes trop savantes dans Brunnetto Latini et Jean d'Arkel, ou herbergiét pour hébergé, parce que telle est la forme usitée dans le Voyage de Charlemagne; et si famé se recommande du Couronnement de Louis, faut-il lui prendre aussi apos toi les pour apôtre, besoigne, chastoier (châtier) ?

H existait d'ailleurs en ancien et moyen français un autre mot famé, calque du latin fama, qui n'est mort qu'avec la vieille jurisprudence. Jusqu'à la fin de l'ancien régime on put plaider pour se faire

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rétablir v en sa bonne famé et renommée ». De là nous est resté famé qui vit toujours dans malfamé, diffamer; Saint-Simon dit encore bien famé (i). On voit les jeux de mots que provoquerait/ame, sans compter affamé. De plus, comme on Ta déjà fait observer, les dérivés féminin, efféminé, etc., se trouveraient en l'air. Mais ceci est peu de chose devant Ténormité de l'attentat médité par la Commission.

4. An, en. — Si hardie contre les femmes, la. Commission a reculé devant une réforme qui a pourtant été préconisée par Didot et approuvée par cet homme modéré entre tous, M. Gréard. Il s'agissait de différencier les finales en ent, lesquelles ici se prononcent (couvent, conventus), là sont muettes {couvent, couver). M. Gréard, après Didot, conseillait d'écrire ant la finale qui se prononce et de conserver ent pour celle qui ne se prononce pas. Comme conséquence, on aurait remplacé la finale ence par ance dans les substantifs correspondants, a II est évident, dit M. Meyer, qu'il aurait fallu aller plus loin et substituer partout où la prononciation le permet an à en. La Commission a reculé devant cette réforme qui, appliquée avec

'i) Fama, renommée, est entré en italien, en espagnol, en portugais, même en allemand \Jame, même sens, est anglais.

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logique, modifierait l'orthographe de plusieurs milliers de mots. » Voilà une soudaine sagesse à laquelle on ne s'attendait pas; elle n'est d'ailleurs que provisoire : n'osant faire directement cette modification dont elle étend au delà du raisonnable les limites théoriques, elle en pose l'amorce au paragraphe suivant.

5. Ien. — Ce groupe, comme le précédent, représente deux prononciations, ien (chrétien) et ian (orient). On écrirait désormais, si les conclusions de M. Meyer étaient admises : oriant, cliant, patiant. Cela implique patiance, que l'on verra plus tard devenir paciance, et pour lequel on prévoit la forme pasianse. « Il n'est pas douteux» conclut le rapport, que cette réforme conduira (i) logiquement à remplacer en par an dans tous les cas où ces deux groupes de lettres représentent le même son. »

Et voilà le piège, — et voici : anfoncer, anfer, anfant, annui, s'an aler, etc.

Cependant, et même aussi radicale, la réforme ne résout pas la question des finales muettes, eut. Il restera qu'au lieu de les prononcer ant les ignorants auront la tentation de les prononcer int. A la vérité, une modification plus grave, s'il est possi-

(i) Il faudrait : ne conduise.

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ble, nous est, fort discrètement d'ailleurs, promise ; pour l'avenir. Les finales ien s'écriraient Un. Plus I de confusion possible, mais à quel prix! M. Paul j Meyer, qui est un savant, prend la position de | Marie, qui était un pauvre homme, et nous voici face à face avec les « grafies » sitoiiin (i), chiin, mintiin! Ce qu'il y a de terrible dans cette Corn* mission, c'est qu'elle pose des principes de logique générale. Ce système, en linguistique, conduit au phonétisme pur. Elle le sait et n'en est pas effrayée. Le représentant le plus audacieux de cette tendance parmi ses confrères semble être M. Brunot (2), mais tous en sont atteints; l'esthétique leur est étrangère, ainsi que toute considération d'ordre littéraire ou traditionnel.

6. Aon. — «La graphie faon, paon, taon, dit M. P. Meyer, conserve le témoignage d'une prononciation depuis longtemps disparue. On écrivait jadis Jlaon qui a été ramené, dès le xvne siècle, à Jîan. Nous proposons d'écrire de même fan, pan, tan. 1

Il y a quelques inexactitudes dans cette note. Ce n'est pas au xvne siècle, mais dès le xve, que flaoh a été ramené kjlan; témoins ces vers de Villon :

(1) Revue des Idées, décembre 1904 '.Notes pour servira l'histoirf de l'orthographe.

(») Voir la note accompagnant la conclusion du Rapport.

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Tartes, flans, œufz fritz et poche?

De grasses souppes jacobines Et flans leur fais oblation.

Mon long- tabart en deux je fens, Si vueil que la moitié se vende Pour leur en acheter des flans...

f Mais, d'autre part, Richelet (1680), d'après Bouteroue, Traité des Monnoyes, donne encore flaon, au sens technique. Flaon se prononce nettement dans ie Roman de la Rose :

Ou de tartes et de flaons

Ou de fromages en glaons (1).

Faon était plus avancé que flaon au xvne siècle. Richelet dit : « Fan, faon. Quelques-uns écrivent faon, mais comme on prononce toujours fan et jamais faon, le plus court est d'écrire fan.» Théodore de Bèze avait déjà, au siècle précédent, fait cette remarque (2) : In paon et faon o guiescit. At in faonner mansit. » Ménage dit : « Aujourd'hui, on prononce fanner. » Mais Hindret affirme (3) : « Dîtes fa-o- ne r et non pas faner, »

(l) Clayons.

(a) De recta linguœ fr. pronuntiatione, p. 53. (3) L'Art de prononcer parfaitement la langue française (1696). La première édition est de 1687.

On a beaucoup réformé l'orthographe française, au dix-septième siècle, dans les imprimeries de Hollande. Les contrefaçons des Fables de La Fontaine donnent pan, comme elles donnent glany mandians, orison, pêle-mêle avecfourmy, oyseaux, arbaleste, bise et beaucoup de fautes d'impression. Richelet rédige ainsi son article : « Paon, prononcez pan, et même il n'y aurait pas grand mal quand on l'écrirait, mais comme cette sorte d'orthographe n'est pas encore bien établie, je ne l'ai osé hazarder. » Paonneau se prononçait également pari' neau. Seul un dérivé inusité, ou plutôt un italianisme, paonace, de paonazza, avait gardé la prononciation ancienne. Ce mot signifiait une couleur entre le bleu et le noir, « tra azzurro e nero », dit la Crusca.

Le sort de taon avait été assez différent, et il l'est encore. En beaucoup de provinces on dit ton, selon l'usage ancien. Le Manuel-Lexique (1755), le Dictionnaire de Marguery (181 8), plusieurs autres, dont l'un, français-latin, de 1818, enfin le dernier paru et l'un des meilleurs dictionnaires classiques et populaires, le a Petit Larive etFleury», donnent formellement la prononciation ton. Richelet est catégorique : « Taon, tahon ou ton. On prononce ton; même quelques-uns l'écrivent. » Je

crois, malgré la Commission, que tan est inadmissible; c'est une prononciation livresque, née de l'analogie; seuls disent des tans ceux qui n'en ont jamais vu. ou qui les ont vus d'abord dans les livres (i). Il est possible que cet usage tende à se répandre; il est tout nouveau, et il suffirait, ponr le modifier, d'une notation différente dans les vocubulaires usuels, car le mot est de ceux qui ne se disent aue rarement.

On ne peut donc, en toute assurance, assimiler taon -k faon et à paon. Dans l'incertitude, gardons pour la mouche la forme ancienne; cela nous en gagera à la garder aussi pour le quadrupède et pour l'oiseau. Il ne faut pas traiter la langue française comme une sorte d'espéranto. Il y a le point de vue esthétique. Ces vieilles orthographes sont des sortes de broderies sur la trame uniforme des langues ; mettons, si l'on veut, des mousses et des lichens sur un mur : c'est plus amène à l'œil que la blancheur du plâtre.

7. Eu. — Le son eu* suivi ou non d7 mouillée, est figuré par eu> œa, ce, ue. Comment, se demande la Commission, uniformiser cela? Il y aurait un

(1) On peut être surpris que tabanum aboutisse à ton et pavonem à pan. C'est très fréquent. Cf. fantôme, poêle, orteil, etc. D'ailleurs l'a de fan représente un e, et c'est ainsi que Ve de femina est devenu, oralement, un a.

moyen, c'est de ramener à la première les trois dernières formes, mais que deviendra cœur ou crgueil. Ici s'intercale un des vœux secrets de la Commission, c'est-à-dire une de ses menaces. Dans un temps prochain, quand les présentes réformes auront été acceptées, on se remettra à la besogne, et Ton décrétera << que le c et le g ont en toute circonstance la prononciation gutturale ». Nous auronsceur, orgeuil, éceuil. En attendant cet âge d'or il faut nous contenter de la permission « d'écrire neu, seur> veu, au lieu de nœud, sœur, vœu ». Je pense que peu de personnes sensées seront tentées d'en user.

Il était naturel qu'après ce massacre la Commission dépouillât de son e le groupe eu, quand le son est u. Elle nous offre donc : j'ai u3 j'us, j'usse, gajure. Ver jure, ainsi habillé, quittera donc verge pour se rapprocher de verjus. Non pas, car nous verrons plus loin que verge, comme tous les mots à g doux, prendra un j et deviendra verje.

A propos du groupe eu ayant le son u, M. P. Meyer, d'après Thurot (De la prononciation française^, affirme qu'au xvne siècle heur, bonheur, malheur se prononçaient ur, bonhur, malur, mais que, l'Académie ayant oublié, en 1740, de supprimer les e dans ces mots, comme elle les avait sup-

primés dans veu (voir), deu (devoir), leur prononciation « fut faussée par la graphie ». M. Meyer est concis, mais il n'est pas clair. Il est plus d'un paragraphe de son rapport qu'il faut, avant de l'avoir compris, méditer comme un texte mutilé du moyen âge. Il me semble qu'il a voulu dire ceci : encore au xvne siècle heur se prononçait ur, mais l'Académie, dans son édition de 1740, ayant maintenu la forme heur, la prononciation s'y conforma. Il n'y a aucun rapport logique entre les deux propositions du rapporteur. Si l'Académie, en iy4o, a maintenu heur, c'est sans doute que dans l'intervalle de cinquante ou soixante ans la prononciation ur s'était restituée en heur. On peut reprocher au Dictionnaire de l'Académie d'avoir presque toujours été en retard sur l'usage, mais jamais de l'avoir contrecarré.

Est-il exact, d'abord, qu'au xvn« siècle le groupe eu, dans heur et quelques autres mots, se prononçât ur? Richelet dit : « heurler et hurler. Tous les deux sont bons. » Au renvoi : « Heurler semble plus usité que hurler. » A heur, il ne dit rien, preuve que la prononciation n'est pas ur, car il note avec soin toutes les anomalies. A heureux, il dit : « Prononcez ïïreux. » A malheur, il dit « prononcez Maleur ». A malheureux : « Malù-

reux ». A bonheur, il ne dit rien, signe que la prononciation est normale. Les déclarations de Ménage concordent exactement, sauf pour hurler, qu'il préfère à heurler, avec celles de Richelet : « Quoi qu'on die heur, bonheur et malheur, il faut dire hureux, bien-hureux, malhureux. L'usage le veut ainsi. » Hindret nous donne une nouvelle confirmation. « Heureux, dit-il, se prononce hureux. » « Quant à bonheur ce serait parler en badaut que de dire bonur, comme quantité de gens disent à Paris. » Bonur était une prononciation affectée; elle ne tarda pas à se rectifier. Elle n'avait jamais été adoptée unanimement, même pour heureux. « Il me semble., dit Damon (l'ouvrage de Hindret est dialogué comme les Entreliens d'Ariste et d'Eugène), que la plupart de ceux qui parlent en public ne prononcent pas la première syllabe à' heureux s heureuse, heureusement comme notre u. — Philinthe : Ils n'en font pas mieux pour cela. »

On voit combien est hasardée l'affirmation de M. Paul Meyer.

8. In. — La Commission, nous l'avons déjà dit, remet à plus tard la substitution de in à ain, ein, en, dans tous les cas où ces groupes se prononcent in. Elle se borne sur ce point, ce sontses expressions,

« à une proposition très modeste », qui est de ne pas différencier par l'écriture dessein et dessin et de ramener le premier mot à cette dernière forme. Rien de plus juste. Dessein n'est que la métaphore de dessin (i), comme plan (projet pensé) est la métaphore de plan (projet dessiné). Une même orthographe convient à deux mots qui ne se sont, en réalité, qu'un seul et même mot. C'est d'après ïe même principe que l'on se prononcera pour la conservation des différentes finales ain3 ein, en, afin de marquer la diversité de leurs origines. La finale anum donne généralement ain, quand la consonne précédente persiste en français (romanumromain) et en ou yen, quand cette consonne disparaît (pag^anum-payen) ou quand elle est un / suivi de ei ou de i (anteianum-ancien ; chrestianumchrétieri). Il y a des exceptions, dont quelquesunes dialectales; ainsi le patois du Dauphiné a fourni à chrétien le doublet crétin, qui a pris par la suite un sens spécialisé. Si on uniformisait en in toutes ces finales, comment dirions-nous les féminins ? Il faudrait au moins différencier en, nasalisation de Yè et in, nasalisation de IV. Romaine pourrait encore à l'extrême rigueur devenir romène, mais chrétienne ne pourrait tout de même pas

(i) Cf. Esthétique de la langue française ; la métaphore.

devenir chrétins, comme voisine. Le danger de toucher à la langue est extrême; il y faut une prudence et un tact infinis.

L'énumération des groupes qui se prononcent in est fort incomplète dans le rapport, pourtant très prompt à rassembler toutes les anomalies. Ce son est encore représenté par aint, aim, eing, eint, im, int, ingt, inq. « Ramener toutes ces variétés à l'unité », comme le voudrait la Commission, n'est peut-être pas un but très désirable. Sain, saint, sein, ceint, seingn et cinq, sauf dans les liaisons, pourraient évidemment s'écrire sin; cela n'augmenterait que de peu, semble-t-il, la beauté et la clarté de la langne française.

9. Y. — La Commission note les emplois divers et assez mal réglés de Yy, mais, renonçant à y remédier, elle passe. Passons.

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