‹ Promenades philosophiquesChapitre 32 sur 40 · CONSONNES · texte numérisé non relu

CONSONNES

10. Consonnes parasites. — Comme Ta écrit quelque part Darmesteter, au seizième siècle, « des groupes de consonnes vinrent de toutes parts s'abattre sur l'orthographe ». Ily eut comme une lutte entre les imprimeurs ou entre les humanistes ; chacun renchérissait et l'on vit des formes telles

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que dom/?ter, souôdar, vasche, bastelier, gausche, où la lettre intercalée (on la souligne) semble jetée au hasard dans le motqu'elle rend bossu. D'autres fois ce sont des lettres restituées d'après le type latin : oreille devient aureïiie; à reconnu on rend le g et cela donne recongneu. C'est de ce moment de pédantisme que datent nuyct, nopces, doibz-je, scubstraict, escript, prœsagist et toutes ces orthographes grossièrement savantes dont Rabelais est tout défiguré. La réaction fut d'ailleurs assez rapide. Dès les premières années du xvir3 siècle, la langue imprimée a repris une apparence moins barbare ; tout le monde n'avait pas cédé, d'ailleurs, à l'entraînement pédantesque (on peut s'en rendre compte en étudiant les anciennes éditions de Ronsard, par exemple), et le bon sens reprit assez vite ses droits. Il est très exact de dire avec M. Meyer: « Au xvine siècle, l'Académie s'attache, particulièrement dans la troisième édition de son Dictionnaire, à faire disparaître toutes les superfluités qui pouvaient être retranchées sans conséquence. » Mais il ne l'est plus du tout d'ajouter: « C'est ainsi que, depuis 1740, les graphies advocat, bienfaicteur, subject et autres du même genre furent abolies. » Dès 1662 {Remarque sur la langue française), et ce n'est qu'un exemple pris au hasard,

Vaugelas écrit sujet. Remontons en ouvrant, toujours au hasard, quelques livres anciens ; voici sujet dans la préface du Mouse de Saint-Amant {1660); le voici dans la dédicace de Mirame (i640; le voicidansle Ronsardde 1672, rimant avec objet, souhait, parfait. L'Académie a donc voulu, en 1740, non point réformer l'orthographe, mais seulement sanctionner un usage très ancien. Ce fut d'ailleurs son rôle,- depuis l'origine et c'est sans doute celui qu'elle tiendra encore cette fois, devant les injonctions de la Commission. « L'Académie, dit l'abbé d'Oîivet dans la préface même du Dictionnaire de 1740, ne fait que suivre le public, qui est allé plus loin qu'elle.» Aujourd'hui, le public ne bouge pas. Aucun journal n'a prêté l'oreille aux prétentions des réformistes ; une revue de science, qui avait adopté quelques simplifications, dut y renoncer devant le rire ou la colère de sa clientèle. Jamais i'opinion ne fut moins qu'aujourd'hui favorable à un bouleversement de l'orthographe.

Quanta la question précise des lettres parasites, elle est insoluble, par sa complexité même. M.Paul Meyer considère seules comme parasites les lettres, dites étymologiques, qui ont été ajoutées, au xvia siècle, aux mots de formation ancienne; il les absout naturellement, quand elles se prononcent, comme

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il est arrivé pour exception, rédempteur, etc. Il s'agirait de soustraire à une prononciation vicieuse quelques mots qui ont échappé à la contagion ou qui ne sont encore que sur la limite, tels que rfompter, sculpter, promptitude. S'il ne s'agissait que doter le p de ces trois mots et de quelques autres, il n'y aurait qu'à approuver une réforme innocente, mais la Commission va beaucoup plus loin. Elle poursuit ces lettres parasites jusque dans les mots ies plus usuels, jusque dans ces monosyllabes qui coi vent à une consonne supplémentaire l'originalité d stinctive de leur figure. On écrirait donc, si les veux indiscrets de M. Meyer étaient exaucés, cors, ni neu, doit, pois, puis, set, conter, vint, tens etc., au lieu de corps, nid, nœud, doigt, poids, pu'.ts, sept, compter, vingt, temps. Par la même occ\sion,prends, rends, couds * mouds, deviendraient preis, rens, cous, mous. Aura-t-on pié ou lieu de piea? La Commission le désire, mais n'ose pts l'exiger. Elle aurait bien voulu aussi réduire à uneseule forme, à quant, les deux quant et quand; maiselie hésite, cependant qu'elle rétablit 1er dans appaa, ce qui ne laisserait pas que de rajeunir ua mot cui n'a plus guère qu'un emploi ironique

Cete question des consonnes parasites a été, semble-t-i, résolue bien cavalièrement par la Commis-

sion; je veux dire qu'elle a négligé toutes les nuances et oublié de préciser ses principes. Une lettre cesse de se prononcer, on cesse de l'écrire, mais elle garde sa valeur et une existence virtuelle qui se fait sentir en certains mots dérivés. Y a-t-il réaction étymologique le jour où des écrivains font resurgir cette lettre? Pedem donne successivement en français pied, piét, enfin pié, forme qui persiste au moins pendant trois siècles ; mais le mot, malgré cette forme phonétique, n'a pas cessé de posséder, quoique non écrit, un t final, et la preuve en est dans les dérivés piéter, piéton, piétin, piétintr. Rétablir ce t à la fin de pié, ce n'est nullement charger le mot d'une consonne parasite, c'est fare reparaître une consonne effacée, mais dont les traces étaient encore visibles et actives. Il est ^rai qu'à ce moment l'image du d latin est intervenie et s'est imposée. Villon écrit pied. Cette restitution remonte donc assez loin pour qu'il y ait de bennes raisons de le respecter, d'autant plus que ce d insolite semble régler par sa présence la prononciation fermée de Yé. Le t (que la Commission iccepterait à la rigueur) n'aurait pas cette vertu, car on entend souvent empiéter et il faudrait écrire piét, ce qui serait bien plus insolite que pied.

La Commission ne reconnaît dans doigt qu'une

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seule consonne parasite, g; mais si le cl de pied est parasite, le t de doigt Test aussi. Les formes successives de ce mot sont deit, doit, doi. Ronsard écrit encore doi (ou doy,ce qui est la même chose) :

Ainsi que cet anneau s'est rompu dans mon doy (i).

Si la Commission était logique, elle réclamerait doi, comme elle réclame pié et n'accepterait doit que comme une concession aux préjugés.

Dans le mot temps, le p est assurément une restitution étymologique, mais ne pourrait-on pas dire la même chose de Ye? Si la véritable forme française est celle qui serre déplus près la prononciation, qui se soucie le moins des lettres latines, il faut écrire tans, comme Adenet le Roi :

Tout droit à celui tans que je ci vous devis.

ou comme Rutebeuf :

Lonc tanz ai avec li estei.

Le tens de la Commission est, lui aussi, une concession à tempus, quoique, on le reconnaîtra, fort modérée.

M. Paul Meyer nous apprend que Descartes

(1) L'y est pour la rime. Il écrit doi à l'intérieur du vers : Qui tient ma vie en ses dois enfermée.

préférait l'orthographe cors à celle de corps. C'est possible; Ronsard aussi écrivait cors. Il est peutêtre regrettable que leur exemple n'ai pas été suivi; mais il est un peu tard pour corps, comme pour poids ou puits, de revenir sur un usage aussi fortement établi. 11 ne semble pas d'ailleurs que ces consonnes, quoique parasites, soient absolument inutiles, ni absolument illogiques. Comme je l'ai dit déjà à des mots d'origine différente, il faut garder leurs formes différentes, quand cela est possible. Cela n'est pas non plus sans apporter quelque secours à la clarté des phrases écrites.

Sans doute, dit M. Meyer, corporel ne se rattachera plus à cors, mais, en revanche, on y joindra plus facilement corset et corsage, qui en dérivent tout droit. Ces considérations sont évidemment secondaires. Quelque forme que l'on donne àpoids, on ne rendra pas plus claire sa parenté avec peser. Elle Tétait quand poids se dirait peis ; ceux qui ont cru que son origine était pondus, au lieu qu'elle est pensum, et qui ont ajouté un d à sa forme normale, ignoraient évidemment la philologie romane, mais ils ont ainsi différencié deux mots qu'il était d'autant plus utile de ne pas confondre que les pois servaient souvent de poids. Gardons pois, poix et ooids, temps, tant et tan, et toutes les formes diver-

sifiées. Le demi-phonétisme de la Commission est irritant. Quand on entre dans la logique pure, il faut aller jusqu'au bout; toute station dans ce domaine ne peut être qu'arbitrairement choisie.

On ne sait pas d'ailleurs où s'arrêterait cette guerre aux consonnes parasites. Il est probable qu'un nombre très grand de mots se trouveraient défigurés. On verrait tomber avec le / de rempar, le d de homard, Y h et le d de hasard, qui deviendra azar, le d de canard, qui sera remplacé par un t (quanart au xme siècle), et celui à'épinard, tandis que le lézard, où toutes les lettres, ou à peu près, sont anormales, redeviendrait le léaert. Parasite encore le t de pavot, de falot, de fagot, de canot. Parasites, enfin, toutes les lettres qui ne se prononcent pas; et s'il y a une règle et un but pour la simplification de l'orthographe, les voilà notées dans une formule simple et nette.

11. Consonnes doubles suivies d'un e muet. — Ce paragraphe assez long peut se résumer en quelques lignes. La Commission propose de ramener à l'unité toutes les consonnes doubles suivies d'un e muet, sauf quand il s'agit de // avec son mouillé. Quand la voyelle précédant la consonne double sera un e on lui donnera l'accent grave.

Résultats : bêle, vile (pour ville), cole, tule,

guère, heure, boure, home, jlame, cane, boue, chiène3 anciêne, nète, quite, etc.

12. Consonnes doubles suivies d'une voyelle sonore. — Même traitement que dans le cas précédent, avec cette réserve que la Commission maintient la double consonne dans tous les cas où la prononciation la fait sentir. Les exemples "sont inutiles; nous donnerons d'ailleurs plus loin une liste d'ensemble de mots réformés.

Cette partie du travail de la Commission (|| [ 1 et 12), si elle se présentait seule, pourrait être acceptée. Aucune règle bien prise n'étant applicable à la duplication des consonnes, on peut ou les doubler toutes ou n'en doubler aucune, mais il vaut mieux n'en doubler aucune, les consonnes doubles se prononçant réellement quelquefois, par suite, il est vrai, d'une réaction de 1 écriture sur la parole. Jointe aux autres réformes de la Commission, cette simplification modifierait entièrement l'aspect de certains mots. On s'habituerait mal à des réformes telles que tère, anée, caré, vile, vilage, etc. La question est cependant à retenir et à discuter.

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