‹ Promenades philosophiquesChapitre 34 sur 40 · Les propositions de la Commission sont · texte numérisé non relu

Les propositions de la Commission sont

l86 PROMENADES PHILOSOPHIQUES

exactement celles que j'ai formulées dans V Esthétique de la langue française : remplacement de y par i; de th par t ; de rh par r; de ph par f. Elle maintient les h initiales, ce qui est une concession esthétique. Elle remplace le ch dur par un k, ce qui est admissible à la rigueur, quoique le groupe qa soit indiqué pour ce rôle. Enfin, comme je l'ai déjà fait, elle donne pources réformes, très recommandâmes, l'exemple de l'italien, quia su merveilleusement s'assimiler les mots d'origine grecque.

Voici, indiqué par quelques exemples, ce que deviendraient, selon les « nouvèles grafies », les Fables de la Fontaine :

Dès que vous vèrez que la tère Sera couverte, et qu'à leurs blés Les jens n'étant plus occupés Feront aux oizillons la guère, Quand rejinglètes et rézeaus Atraperont petits oizeaus...

Autrefois le rat de vile Invita le rat des chans...

A la porte de la sale...

Arive un troizième laron...

Un home de moïen âje Et tirant sur le grizon Jujà qu'il était de saizon De sonjer au maria je. ..

A l'euvre ou conait l'arlizan...

Je plie et ne rons pas

Paciance et longueur de tens. .. (i)

La soif les oblija de décendre en un puis...

Corijez-vous, dira quelque saje cervèle...

Daraoizèle Belète au cors long et fluet...

Un cer s'étant sauvé dans une étable à beus...

Les alouètes font leur ni...

Le glan qui n'est pas gros corne mon petit doit...

Le vieillard ut raizon, l'un des trois jouvenceaus...

Je ne suis pas de ceus qui dizent : ce n'est rien, C'est une famé qui se noie.

M. Paul Meyer conseille en terminant la fabrication <Tuh petit dictionnaire qui renseignerait clairement sur les modifications apportées aux mots fiançais. Voici le spécimen de ce que demande la

(1) Après la deuxième série des réformes, ce vers deviendra ; Pasianse et longeur de taas... Xq

Commission. Le petit vocabulaire que nous donnons présentera comme un résumé de toutes les réformes discutées au cours de cette étude.

A baye (i), abéie (2 )

Acsès (accès) (3)

Aquérir.

Aflijer

Afreus (affreux)

Aje.

Aize.

Anée

Argent, arjant

Acension, asansion

Assiète, asiète.

Atencion, atansion.

Bnge (bague).

Bin (bain).

Baizer.

Bare (barre).

Beaus.

Bêle.

Berjer.

Bezoiû.

Heure.

Bijous.

Beuf.

Bote.

Bourjois.

Brose (brosse).

Caleus (calleux).

Cacet (caquet).

Carese (caresse)

Caze.

Case (casse).

Se (ce).

S intare (ceinture).

Chate.

Choze.

Cizeaus, sizeaus*

Cear (cœur).

Corne.

Comètre.

Cocet (coquet).

Cous (couds).

Couzin.

Cousin (coussin).

Crois (croix.

Cuise (cuisse).

Danjer.

Dézaroi (désarroi).

Dézir.

Deus (deux).

Efroi.

Anfant (enfant).

Annui (ennui).

Enflamer,

anflamer.

Envaïc, anvatr.

Epous.

Ecivoce (équivoque).

Eciant (escient).

Etranjer.

Dificile.

(1) Les mots en caractères ordinaires indiquent les formes proposées par la Commission.

(a) Les mots en italiques indiquent les formes qui résulteront d'une nouvelle série de corrections.

(3) Les mots entre parenthèses sont les formes actuelle».

Dige (digue).

Dons.

Ebaïr.

Efacer.

Eie.

Faccïon.

Faus.

Femèle.

Fuzil.

Gange (crac crue).

Jendre, jandre

Rendre).

Jenéral.

Jenous (genoux).

Jite.

Gramaire .

Guère (guerre).

Gide (guide).

Guize, gize (guise.) Abit (habit).

Haie (halle).

A meson (hameçon).

Erbe.

Hideus.

Home, orne

(homme), Horloje, orloje.

Lange (langue).

Léjende, léjande.

Léjer.

Lisanse (licence), Linje.

Lute (lutte).

Majistrat.

Manjer.

Mensonje mansonje, Miète.

Muzique.

Nacion.

Najer.

Ni (nid).

Neu (noeud),

Nouvèle.

Euil (œil).

Euf (œii).

Euvre.

Oizeau,

Oriant.

Paje.

Pais (paix.)

Pan (paon).

Péis (pays).

Persone.

Pijon.

Pieus (pieux).

Pois (poids).

Pois (poix).

Pous (pouls).

Pous (poux).

Puis (puits).

Ce (que).

Cet (quel).

Ci (qui).

Roze.

Rouje.

Rous (roux).

Sis (six).

Sizième.

Seur (sœur).

Sianse (science).

Soissante.

Some (somme).

Sufraje.

Tan (taon).

Teos, tans (temps).

Tère (terre).

Tous (toux;.

Traïr.

Tranzijer.

Vère (verre).

Vile (ville).

Viiéjiature.

De cette étude sévère, on pourrait conclure que Fauteur est l'ennemi de toute réforme orthographique. Il n'en est rien. Presque plus personne à Paris maintenant n'est, sous prétexte de pittoresque, partisan des étroites ruelles nauséeuses et des maisons sales. Nul ne s'oppose à ce que, de temps en temps, un petit coin de la ville soit nettoyé et assaini; mais tout le monde protesterait, je pense, et pour cause, si l'on nous proposait de démolir Paris tout entier pour le rétablir sur un plan plus beau. La Commission n'a pas agi autrement. Elle a, il est vrai, sérié la besogne. On va d'abord, ditelle, raser la rive gauche; quand le travail sera en bonne voie de reconstruction, on rasera la rive droite. Les réformes partielles qu'elle propose suffiraient à défigurer l'écriture française traditionnelle; ses réformes globales feraient de la future langue écrite un langage aussi différent du français actuel que l'espagnol ou l'italien. Aucun esprit sensé ne peut prêter son concours à une pareille entreprise.

Gomme l'a fort bien dit M. Bréal dans sa brochure sur Réforme de V orthographe (i), il faut en ces matières procéder avec un tact et une prudence extrêmes. « Les réformes proposées devront se faire

ti) Paris, Hachette, 1890.

petites et imperceptibles, elles devront se glisser une à une pour arriver à s'annexer au capital de savoir qui est à la base de toute éducation. » L'écriture, la lecture surtout, sont d'un usage trop constant, en France, pour qu'il soit possible de modifier brusquement l'aspect usuel des mots. Une réforme radicale de l'orthographe a pu se faire en Espagne au xvme siècle ; elle aurait pu se faire en France au xvie peut-être, comme le pressentaient les Pelletier, les Ramus et les Meigret; elle est impossible aujourd'hui. La langue écrite n'appartient plus au groupe restreint des écrivains et des amateurs, elle est devenue le domaine du peuple tout entier. Quel est le plus grand journal qui osera appeler son roman : la Famé nouvèle, et continuer sur ce ton : « Le vint novambre mil huit sent soissante dis set, par un tens pluvieus, un home ajé, etc.. » Il est vrai, dit la Commission, que l'on n'attaquera pas le peuple directement. On agira par Pécole. Il y a de grandes chances alors pour que Ton ait appris aux enfants une orthographe qu'ils devront désapprendre à leur entrée dans la vie réelle. Mais les écoles peuvent-elles être transformées en laboratoires d'expériences ? De quel droit l'Etat fera-t-il enseigner une orthographe particulière ? Pourquoi pas une prononciation

nouvelle, une svntaxe soéeiale? Pourouoi pas la géométrie non euclidienne ? Pourquoi pas l'astrologie ou le spiritisme ? Le ministère trouvera, pour recommander ces études et en tracer leprogramme, les éléments d'autant de commissions qu'il lui plaira d'en instituer.

La réforme de l'orthographe intéresse très peu de personnes, quoique plusieurs sociétés se soient formées pour y travailler. S'il y avaitdans le public une opinion à ce sujet, ce serait celle-ci : que Ton accorde à l'orthographe une place beaucoup trop grande dans les études secondaires ; que le temps qu'on lui consacre dans les écoles primaires est du temps rigoureusement perdu ; qu'il n'y a à tenir compte dans les divers examens de la connaissance de l'orthographe usuelle qu'autant que cette connaissance implique l'habitude des lectures attentives.

Les maîtres de la langue écrite, ce sont les écrivains, et le public est leur juge. Si même ceux qui détiennent les plus beaux plans de réforme n'osent les appliquer dans leurs propres ouvrages, c'est qu'ils sentent bien que leurs innovations se heurteraient à l'hostilité générale. C'est dans ce désarroi que les réformistes se sont adressés à l'Etat. Leur requête a été accueillie. On en connaît les résultats,

ESSAI SUR LA SIMPLIFICATION DE l'oRTIIOGRAPHE 293

d'abord prudemment cachés dans une revue spéciale. Les voici exposés au grand jour. Il ne s'agit plus de soumettre le projet de la Commision ministérielle au jugement de quelques professeurs dépendants du ministre. C'est le public tout entier, celui des écrivains et celui des liseurs qui est convié à donner son jugement, les famés corne les homes, et même, car il s'agit de l'avenir, les an/ans.

L'Académie française, d'ailleurs, est saisie du rapport de M. Paul Meyer. Elle l'examinera avec la prudence traditionnelle qu'elle a toujours apportée en ces questions si particulièrement délicates. « Comme il ne faut point se presser de rejeter l'ancienne orthographe, dit la préface du Dictionnaire de 1718, on ne doit pas non plus faire de trop grands efforts pour la retenir. » Ainsi parlait-elle en un temps où il y avait à prendre parti entre deux usages, l'un suranné, l'autre très vivant. Aujourd'hui que l'usage est unique, que les protestations qu'il subit sont sans réelle valeur sociale, il est assez facile de prévoir quel sera le jugement de la Compagnie (i). Il est peu probable qu'elle veuille

(1) Il a été tel qu'on l'attendait. Toutes les conclusions de la Coin mission sont repoussées, ou à peu près. Quelques suppressions de circonflexes, la tolérance d'écrire les chous, des joajous, etc., voilà tout. Cette fois encore, il n'y a rien de changé dans la langue française.

entrer en lutte avec le sentiment public et qu'elle tolère la blessure dont une assemblée de philologues savants, trop savants, médite de balafrer la figure auguste de la langue française.

igo5.

Page 1