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LA PAROLE ET L'ÉCRITURE

Les Fonétistes sont des savants ingénus qui veulent réaliser ce principe : qu'il faut écrire comme Ton prononce, et n'écrire que ce qui doit se prononcer.

Rien de plus simple; rien surtout de plus séduisant pour les esprits simples. Il semble, en effet, quand on parle du langage et de l'écriture, que Ton se trouve en présence de faits réductibles l'un à l'autre, ou, du moins, rigoureusement parallèles. Il n'en est rien. Le langage est naturel ; l'écriture est artificielle. Le langage est un produit physiologique, comme le chant des oiseaux ; l'écriture est une invention humaine. Gomme fait naturel, le langage évolue en dehors de l'attention et malgré la volonté ; l'écriture court après, aussi vite qu'elle

peut, mais ne le rattrape jamais. Son organisme factice est troprudimentaire pour s'adapter pleinement à toutes les sinuosités, infiniment variables, de la parole.

Notre alphabet, qui est très ancien, est, surtout pour les voyelles, d'une imperfection irrémédiable. Mais cette imperfection est probablement très heureuse. Il y a, en effet, dans le langage français parlé, environ trente-huit voyelles ; s'il fallait les représenter chacune par un signe différent, cela nous donnerait, avec les vingt-deux consonnes, un alphabet de soixante lettres. Ces soixante signes, cependant, ne suffiraient pas encore à noter toutes les nuances de la prononciation, et il subsisterait bien de l'arbitraire et bien des confusions. De plus, la prononciation évoluant sans cesse, il faudrait constamment reviser le système. Les grammairiens hindous se sont ingéniés à construire un tel alphabet; mais les quarante-sept lettres primordiales du sanscrit et ses cent cinquante groupes ou ligatures ne rendent pas des plus sympathiques les abords de cette langue vénérable.

Un alphabet défectueux a donc de grands avantages, en permettant de produire une très grande somme de travail avec un très petit effort. Pour comprendre ceci, il faut bien se rendre compte que,

en dehors de la période où l'on apprend à lire, on ne perçoit en lisant, ni les leltres, ni les syllabes. L'œil absorbe aussitôt le mot tout entier, et il le reconnaît non d'après ses éléments, mais d'après sa forme générale. Il en est de même pour les fragments de phrase et les phrases courtes. Dans cette question de l'orthographe, le lecteur n'a donc qu'un seul intérêt : c'est que le même mot lui soit toujours présenté sous la même forme. Si la manière d'écrire le mot lui donnait en même temps la manière exacte de le prononcer, le travail de la lecture se trouverait compliqué d'autant, sauf pour les mots nouveaux ou inconnus. Le mot est un signe ; le mot est un dessin.

Pour Técriture, il en va de même, et, à la vérité, on n'écrit pas, si, par Técriture, on entend un assemblage logique de lettres : on dessine. Peu importe donc la forme du dessin : ici encore, l'intérêt pour Yécriveur est que cette forme soit immuable.

Cette forme est immuable depuis quelque deux cents ans. Au cours du dix-septième siècle, elie s'était déjà stabilisée. En ce temps-là, l'orthographe n'est pas encore fixée, mais sa forme se simplifie, se régularise. Le seizième siècle avait laissé Les mots français dans un état que l'on peut qualifier d'anarchie prétentieuse. Les imprimeurs étaient ou

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des lettrés, ou, plus souvent, des demi-lettrés, et chacun réformait à son gré, non pas en simplifiant, mais en compliquant. On réintégrait dans les mots français les lettres latines qui étaient tombées au cours des siècles. C'est ainsi que nous avons ces formes, certainement abusives, croix, noix, poix, voix. Ces mots, en ancien et légitime français, étaient crois, nois,pois, vois ; ils venaient, en effet non pas de crux, nux, pix, vox, mais de crucem, nucem, picem, vocem, et c'est le c qui était devenu un s. En d'autres mots, comme les pluriels chevaux, époux, etc., la présence de Yx est peu facile à expliquer. C'est sans doute une réaction de l'écriture. L'x était une abréviation égalantes. Alors, chevaus s'écrivait chevax, comme Deus (Dieu), Dex.

Il semble bien que jusqu'au quinzième siècle l'orthographe française, malgré quelques retours vers les formes latines, eut des tendances purement phonétiques; on suivait, autant que possible, dans l'écriture, la prononciation. Il ne faut pas s'y fier, les voyelles françaises ayant évolué avec une grande rapidité, en prononçant aujourd'hui comme ils sont écrits les mots du douzième siècle, nous ne leur donnons pas assurément le son qu'ils avaient alors. Un témoignage de la variabilité de la prononciation se présente dans les diverses formes

NOTES DE PHILOLOGIE 2Q<j

qu'a revêtues en français le mot homme, modification de la forme latine hominem; on trouve, pour le singulier : om, hom, hum, huom, huem, hoem, hon, hons ; pour le pluriel : home, homne, homme, homes , Jiumes , etc.

La régularisation de l'orthographe, qui s'est dessinée très nettement au dix-septième siècle, qui s'est affirmée au dix-huitième, et que le siècle suivant a vu complètement respectée, a été un grand bienfait pour la langue française. Il ne faut toucher qu'avec la plus grande précaution à des formes architecturales qui ont été consacrées par le temps et par une littérature goûtée du monde entier. Il y aurait cependant des corrections utiles; elles porteraient principalement sur ces groupes inexprimables qui ont la prétention de figurer en français certaines lettres grecques. Les th, les ph, les M, les ch durs doivent disparaître. Ce ne sont pas des fautes, ce sont des bêtises (i). Quant aux consonnes doubles, la question est délicate. Tous les philologues savent ce que c'est qu'une voyelle entravée; elle n'évolue pas comme une voyelle libre. Or, supprimer les consonnes doubles, c'est transformer en voyelles libres des voyelles entravées. Il peut en

(i) Voir l'Esthétique de la langue française, où cette question « été traitée pour la première fois.

résulter un assourdissement fâcheux de la prononciation, en un temps où l'écriture réagit fortement sur la parole.

Il en est de l'orthographe, en somme, comme de la mode ; on s'y conforme avec décence et détachement. Pour la vouloir réformer en ce qu'elle a d'essentiel, de traditionnel et de pratique, il faut bien de la hardiesse ou bien de l'ignorance.

l'idée de sexualité dans le langage (i)

M. delà Grasserie a essayé d'élucider cette question obscure, mais il n'y a réussi que très imparfaitement.

Il essaie d'abord de démontrer que l'idée sexualiste n'est entrée que tardivement dans les langages; la principale preuve qu'il en donne c'est qu'une langue peut s'en passer, témoin différentes langues dites primitives et, fort souvent, l'anglais. « Ce n'est pas, dit-il, une idée première. » On pourrait croire le contraire, quoiqu'il y ait, en effet, des langages où les genres grammaticaux sont, non pas le masculin

(i) R. va la Grasserie, Revue philosophique, septembre 1904.

NOTES DE PHILOLOGIK 3qi

et le féminin, mais, par exemple, les arbres, les fruits, les membres, les liquides, les objets le ou ronds, etc. Il y aurait dans les langues bantou douze ou quatorze genres. Ce serait là le stade primitif. Au second nous voyons les genres distinguer entre le vif et l'inanimé. Au troisième la distinction se fait entre l'homme et le reste des choses. Au quatrième enfin, l'idée sexualiste apparaît. Celte construction hiérarchique est des plus arbitraires, car il est impossible d'établir une chronologie universelle des langues. Mais M. de la Grasserie n'insiste pas sur ce point. Après une brève introduction, il étudie ce quatrième stade des genres grammaticaux, le stade sexualiste, où la logique le dispute éternellement à l'incohérence.

Etant donnée l'idée sexualiste, il devrait y avoir normalement trois genres, le masculin, le féminin et le neutre, qui renfermerait tous les objet asexués. Mais ici se présente une difficulté : c'est qu'il y a une très grande quantité d'êtres vivants chez lesquels les sexes sont indiscernables ou que l'homme n'a nul intérêt à discerner. Ces êtres, y compris les plantes, où les ranger? On les trouve répartis assez inégalement, selon les langues. Le neutre en recueille une grande quantité ; dans les langues néolatines, où le neutre a disparu, ils se partagent.

de même que les objets inanimés, entre les deux sexes de la grammaire.

Selon quelles règles? Il semble, au premier abord, dit M. de la Grasserie, qu'il n'y en ait jamais eu aucune et que la répartition ait été purement anarchique. Après réflexion, cependant, il croit en trouver trois « d'importance très inégale et qui, au fond, peuvent se réunir en une seule qui les domine. Ce principe directeur consiste en ce que le masculin est considéré comme supérieur au féminin ». On masculinisera les objets et les êtres qui sont réputés posséder les qualités viriles et on féminisera les autres. On donnera le masculin aux mots qui semblent représenter l'activité, la précision, la limitation ; le féminin, à ceux dont le sens est va^ue ou très étendu. M. de la Grasserie voit là une concordance physiologique rappelant l'agressivité du mâle., la passivité de la femelle.

Alors il donne des exemples, lesquels, malheureusement pour sa thèse, sont presque tous contestables.

« Le mot voile est chez nous alternativement des deux genres : au féminin, quand il signifie voile de navire, c'est-à-dire une voile de grande étendue; il est masculin, quand il se réduit aux dimensions petites, mais nettes, de l'étoffe qui couvre le visage.

NOTES DE PHILOLOGIE ZùZ

La pendule est plus vaste que le pendule, c'est le contenant vis-à-vis du contenu ; mais le pendule est plus important, c'est l'âme de la pendule, celuici est sa matière et lui en est la partie active et mobile. Il en est ainsi du mémoire vis-à vis de la mémoire. Le premier est un acte, la seconde une faculté indéterminée. Les amours sont du féminin, parce que l'idée est vague, générale, multiple, tandis que l'amour au masculin est un amour précis, unique, distinct de la simple faculté. Il en est de même du mot délice et de plusieurs autres. »

Ce sont là d'ingénieuses rêveries. La psycho logie n'a rien à voir dans le sexe des mots français représentant des êtres asexués. Que devient le critère de M. de la Grasserie devant bassin et bassine ? Quel est le plus précis de ces deux mots, celui au sens le plus limité? Voile est féminin, parce qu'il représente le latin vêla (pluriel neutre pris pour un féminin) et l'autre voile est masculin, parce qu'il représente la forme vélum. Il n'y a nul mystère. Mémoire, au masculin, est un abr de « un écrit pour mémoire ». Bandeau, paraît-il, est plus précis que bande; « c'est une espèce particulière de bande ». Vaisseau serait-il donc une espèce particulière de vaisselle? Son Mais vaisseau représente vasceltum, et vaisselle, vascella. Quant

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à bandeau, il a eu un homonyme en ancien français bandelle, d'où bandelette, bien plus précis encore que bandeau, comme voilette est plus strict que voile.

Espérance est féminin ; espoir est masculin, C'est que, pense M. de la Grasserie, l'espoir est une espérance limitée, précise. Comparons à cela triomphe. Ce mot masculin a le sens général de victoire, réussite ; il forme le verbe triompher; et de ce verbe on refait un second mot triomphe, au sens rigoureusement limité de atout.

Je ne puis suivre le savant grammairien dans le bantou, le cri. Y algonquin, le caraïbe et les cinquante langues sauvages qu'il invoque, mais je puis bien assurer que le limaçon n'est pas une limace d'une espèce particulière. De ces deux mots, sans valeur dans la langue scientifique, le premier indique que le gastéropode en question a une coquille; le second, qu'il n'en a pas. D'ailleurs limace a eu et a encore la forme limas, mot masculin.

C'est un fait en apparence singulier que certains noms génériques d'animaux soient, en français, masculins et les autres féminins. Il y a la bécasse, la caille, la corneille, l'alouette: il y a le castor, le blaireau, le daim, et chacun de ces noms désigne également l'un et l'autre sexe. Là encore, il faut.

NOTES DE PHILOLOGIE 3o5

presque toujours interroger le latin. On remarquera, au surplus, que, d'une façon générale, Phomme ne désigne par un nom particulier chacun des sexes des animaux que lorsque cela représente pour lui une utilité : un bœuf zl une vache, cela a des destinations différentes; ou quand l'aspect est très différent : cerf, biche. Dans tous les autres cas, un seul mot suffit pour les deux sexes. Notons d'ailleurs qu'il y a des féminins et des masculins qui, inusités dans la langue générale, ont leur place dans les langues techniques, ou de métier, parce qu'alors la différenciation des sexes est utile. M. de la Grasserie donne daim et chevreuil comme s'appliquant au mâle et à la femelle ; c'est une erreur ; il oublie daine et chevrette.

Dans les langues sémitiques, nous dit l'auteur, « tous les noms abstraits, sans exception, sont féminins, parce qu'ils ne représentent pas des êtres tangibles et précis, et chez nous encore ces substantifs sont en grande majorité féminins et pour la même raison ». Nullement, la raison est qu'ils étaient féminins en latin. Mais les mots abstraits masculins sont fort nombreux tant en latin qu'en français. A vérité s'oppose mensonge; à haine \ amour; à vertu, vice, etc.

Est-il véritable, comme il le dit, en terminant, que

3û6 PROMENADES PHILOSOPHIQUES

l'idée sexualiste n'ait laissé de coté dans les langues qui ont un neutre que les êtres irrémédiablement inférieurs ou amorphes? C'est faux pour l'anglais où les noms d'animaux s'appliquant au deux genres sont neutres. Ce n'est pas absolu pour le latin. Pourquoi genu, dorsum à côté de manus, pes ? Ce dernier critérium n'est pas meilleur que les autres.

L'étude de M. de la Grasserie est intéressante en ce qu'elle pose, à propos d'une question, des questions. Mais ses réponses, quoique ingénieuses et d'allure philosophique, sont insuffisantes et, en plusieurs cas, inexactes.

Nous savons pourquoi main est féminin, et pied masculin; c'est qu'ils ne sont que les manières de prononcer le féminin manus et le masculin pedem. Mais si nous considérons ces mêmes mots en latins, nous n'avons plus rien à répondre. M. de la Grasserie, du moins, n'a rien répondu de définitif, ni sur ce point particulier, ni sur aucun de ceux qu'il a abordés.

LE FRANÇAIS PARLÉ (i)

Le français, ni d'ailleurs aucune langue, n'est

(i Kr. Nyrop, Manuel phonétique du français parlé; 2* édition,

écrit tel qu'on le parle; de plus, il y a un français littéraire et un français familier, une langue des mandarins et une langue du peuple — et aussi des mandarins en déshabillé. La meilleure des deux est assurément la langue familière; mais l'existence de l'autre est assurée par la tradition littéraire, par le travail perpétuel de l'imprimerie.

Le désaccord est grand entre la langue littéraire et Técriture; il est immense entre l'écriture et la langue familière. « Dans le cas de Ye féminin, comme dans celui de la liaison, dit M. Nyrop, le français se trouve perpétuellement tiraillé entre les deux tendances opposées; il ne lit pas les vers comme il lit la prose; il ne parle pas comme il lit, et quand il parle, sa prononciation varie dans les mots ou groupes les plus usuels. » C'est l'examen de ces variations et de ces tendances qu'a entrepris le savant grammairien qu'il ne faut pas hésiter à tenir, bien qu'il soit danois de naissance et d'habitat, pour une de nos meilleures autorités en linguistique française.

Il n'y a rien à reprendre à ce qu'il dit sur la question si délicate de Ye muet ou féminin et l'on conseille la lecture de son chapitre, encore qu'il soit

traduite et remaniée par Emmanuel Philipot ; Copenhague et Paris, in-8°.

3û8 PROMENADES PHILOSOPHIQUES

un peu bref, aux entêtés et aux ignorants qui s'obstinent à prendre pour une voyelle la vibration des consonnes finales : « Il ne faudrait pas confondre Ve féminin avec la détente vocalique des consonnes fermées. M. Paul Passy fait observer à ce sujet : « Quand nous prononçons dogue, guide, bague, nous faisons vocalique l'arrivée de la consonne initiale et la détente de la consonne finale. C'est pour cela que beaucoup de personnes croient entendre sonner Ve muet. » M. Nyrop cite, comme contrepartie, des expressions dans lesquelles, malgré l'orthographe, la prononciation intercale des e, qui ne sont alors que des ponts jetés entre deux couronnes : le turc pur; un ours blanc; l'est de la France, etc. Il n'y a plus d'e dans dogue que dans grog, dans brusque que dans buse, — ou bien il y en a également un dans chacun de ces mots de sonorité pareille. Sans la tyrannie oculaire de l'écriture, nul ne pourrait avoir même l'idée de différencier un saint juste de Saint-Just. Il y a, ou il n'y a pas d'e dans les deux cas ; tenir compte de Ve dans le premier exemple, si on ne le respecte pas dans le second, c'est de la stupidité pure.

Pour mettre un peu d'ordre dans les caprices de ia prononciation, M. Nyrop adopte la « loi des trois consonnes » qu'il formule ainsi : a Ue féminin

se prononce ou apparaît dans la plupart des cas, lorsqu'il y a au moins trois consonnes en présence, et alors il s'intercale en général après les deux premières consonnes. Ainsi on dit simplement et non simplement, justement et non justement, etc. La règle apparaîtra avec plus d'évidence si nous prenons un mot commençant par une consonne suivie de e; nous voyons cet e disparaître ou reparaître selon que la finale du mot précédent est vocalique ou consonantique. Prenons par exemple la préposition de :

On dit un valet d'chambre; mais une femme de chambre.

— un chien d'chasse; — une chienne de chasse

— la cité d'Paris ; — la ville de Paris.

— un bracelet d'diamants; — une rivière de diamants.

— le mari d'Madame; — le domestique de Madame

— un tapis d'salon; — un meuble de salon.

C'est à la même règle que se rattachent les intercaîations vicieuses d'e dans certains groupes de consonnes : Erneste Blanc. M. Gaston Paris a entendu à l'Académie prononcer \ postequam, postetonique. Et cependant, disait-il, on entendra très bien : La post's'est trompée. Car cette règle abuse de ce que toute règle a droit à des exceptions. La tendance à prononcer Ye muet dans le cas des trois consonnes est fortement contrebalancée par la ten-

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dance, surtout populaire, à ne pas le prononcer et, surtout littéraire, à ne pas l'intercaler facticement quand il n'y est pas.

« Pour traiter à fond cette question de Ye féminin, conclut fort bien M. Nyrop, il faudrait se lancer dans des considérations de phonétique syntaxique, distinguer entre les mots isolés et les mots en groupe, examiner ces derniers et étudier l'influence exercée sur la prononciation par le rôle grammatical des mots et leur place dans la phrase. Ainsi le mot chemin isolé, lu dans ie dictionnaire, se prononce chemin ; précédé de l'article, il se prononce ch'min... » La vraie prononciation est assurément celle du mot au milieu de la phrase, car les mots isolés n'existent pas plus dans les langues que les êtres isolés dans les sociétés humaines ou animales.

Sur i'écriture et la prononciation, M. Nyrop s'exprime excellemment : « La langue française écrite ne donne qu'une image très imparfaite de la langue française parlée. Il y a peu de langues où le désaccord entre l'écriture et la prononciation soit aussi profond, où il soit aussi difficile de conclure de l'une à l'autre. » Et il en donne les causes :

« La langue parlée est en voie d'évolution continuelle, tandis que la langue écrite reste immobile

NOTES DE PHILOLOGIE 3lf

ou ne subit que des changements insignifiants; elle ne nous indique pas comment on prononce le français de nos jours, mais comment on le prononçait il y a quelques siècles. Prenons pour exemple le mot enfant : il s'écrit avec six lettres ; mais dans la langue parlée actuelle il se compose seulement de trois phonèmes : a nasal,/, a nasal, et se représente phonétiquement par trois signes. Si nous comparons cette orthographe phonétique avec l'orthographe ordinaire, nous constatons que la seule lettre qu'elles aient en commun est la lettre/ et que le mot prononcé ne contient ni e, ni a, ni a, ni t. En réalité, la graphie enfant représente le mot tel qu'il se prononçait vers le milieu du xie siècle. Depuis le moyen âge, il a subi toute une série de changements phonétiques : les voyelles se sont nasalisées; les consonnes nasales sont devenues muettes; Ye nasal s'est confondu avec Y a nasal; le / final a disparu; si bien que du groupe primitif 1/ seule est resté intacte. Et pourtant l'orthographe enfant s'est maintenue jusqu'à nos jours, véritable fossile, témoin des âges disparus. »

M. Nyrop explique ensuite comment le pédantisme a augmenté un désaccord historiquement normal : « L'archaïsme voulu, conscient, a joué un très grand rôle dans la formation de l'orthographe

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française. C'est surtout au xvi9 siècle que les grammairiens et les écrivains, par respect pour le grec et le latin, introduisirent des lettres dites étymologiques, sortes de fioritures, d'enjolivemen.s gothiques, qui ne correspondaient et ne correspondent à rien de réel. On se mit à écrire faict, dict, nud, pauvre , puits , etc. Une partie de ces fioritures a été rejetée par la suite; mais une partie considérable s'est conservée et rend l'inestimable service d'enseigner des étymologies latines très souvent fausses — à des gens qui pour la plupart ignorent le latin et se soucient fort peu de Fétymologie (i). » On en est arrivé à ceci que des sons se trouvent représentés dans l'écriture par des lettres dont aucune ne correspond au son même qu'elles veulent faire suggérer : e aux pour o.

L'écriture a eu nécessairement une influence sur la prononciation, et cela dès le dix-septième siècle; mais cette réaction a augmenté à mesure que l'instruction a été prodiguée à des hommes manquant de tradition orale et qui, en beaucoup de régions, apprennent le français comme une langue étrangère. Il faut, comme le dit M. Nyrop, en prendre son parti et voir là simplement « la tendance instinc-

(i) Cf. sur cette question : Remy de Gourmont, Esthétique de la langue française , et Nyrop, Grammaire historique.

NOTES DE PHILOLOGIE 3l3

tive du peuple à chercher une harmonie entre la langue parlée et la langue écrite, tendance naturelle, logique, et à laquelle il serait temps de donner quelque satisfaction en simplifiant l'orthographe française. »

Pour illustrer cette influence de l'écriture sur la parole, M. Nyrop donne cet exemple : « Beaucoup de Français s'obstinent maintenant à prononcer le mot gajeure comme il s'écrit, c'est-à-dire à le faire rimer avec heure et non avec mesure. Pourquoi la prononciation traditionnelle s'est-elle affaiblie, laissant le champ libre à l'influence orthographique? C'est que le mot gageure a cédé peu à peu la place au mot pari, concurrent plus heureux dans la lutte pour l'existence; gageure est en train de devenir rare et livresque. De même, si beaucoup de Français prononcent aujourd'hui le g de legs, c'est que ce mot est plutôt technique et qu'on lui préfère souvent des synonymes approximatifs, comme donation, fondation, etc. » La remarque est très juste en principe; mais je la crois d'une exactitude douteuse en ce qui concerne legs. Ce mot n'est nullement archaïque et les journaux l'impriment très souvent à propos des générosités envers l'Institut, les villes, les hospices ; il est vrai qu'on a plutôt occasion de le lire que de le prononcer et que beaucoup, qui

3 l4 PROMENADES PHILOSOPHIQUES

Font souvent lu, ne Font presque jamais entendu. Et c'est précisément parce qu'on l'imprime beaucoup qu'on le prononce mal.

D'ailleurs M. Nyrop a très bien vu que beaucoup de mots, qui n'ont jamais cessé d'être usuels, et même qui se disent plus encore qu'ils ne se lisent, ont fini par acquérir une prononciation orthographique. Souvent, la consonne finale se fait sentir, qui jadis restait mette. Les monosyllabes sont surtout atteints : dot, fils, etc. D'autres, encore sur la limite, le seront bientôt : fait, but, sens, etc. Pour gens, que cite aussi M. Nyrop, je crois qu'il est encore permis de taxer de mauvaise prononciation ceux qui disent gensses.

La cause de ces modifications dans les sons doit souvent être cherchée dans l'analogie : tendance, comme le dit M. Nyrop, à unifier la prononciation du pluriel et celle du singulier; de là l'apparition de Vf et du c dans cerf, dans porc. Il faut y voir aussi l'influence du genre assigné au mot. On a fini par dire une dote parce que le mot est féminin. A l'inverse le peuple dit une omnibus, parce que le mot a une terminaison féminine.

Je n'ai résumé de l'ouvrage de M. Nyrop que les parties les plus pittoresques; mais il est intéressant tout au long. Curieux pour tout lecteur fran-

NOTES DE PHILOLOGIE 3l5

çaisqui s'intéresse à sa langue, il sera précieux pour tous les étrangers qui veulent affiner leur prononciation et acquérir cette absence d'accent, si appréciée en France chez les étrangers. Car c'est en même temps un manuel et un traité, un livre de science et un guide pratique.

Il reste à M. Nyrop, qui est très bien qualifié pour cela, à nous donner la grammaire du français oral. Tant que nous n'aurons pas ce livre, indispensable pourtant, nous ne saurons pas combien, au fond de sacompiexité apparente, notre langue est simple et logique.

DU BELLAY GRAMMAIRIEN (i)

Les grandes réputations sont assurées par la haine, bien plus souvent que par l'admiration. Ce sont leurs ennemis qui ont créé la gloire de Ronsard et celle de Victor Hugo. Malherbe et Boileau oublièrent de malmener du Bellay et c'est contre

(i) Joachim du Bellay, la Dejfence et Illustration de la Langue françoyse. Imprimé à Paris pour Arnoul l'Angelier, tenant sa bouticque au second pillier de la grand'sale du Palays, i549- Avec Privilège. (Réimpression sous la direction de Léon Séché.)

3l6 PROMENADES PHILOSOPHIQUES

Hugo que répandaient leurs injures classiques les Viennet et les Baour-Lormian. Du Bellay et Vigny furent de grands critiques en même temps que de grands poètes ; le public, qui goûte les spectacles émouvants, n'aime guère ni la critique des spectacles, ni la critique de la vie. Une romance ou une féerie lui plaît davantage qu'un chapitre de grammaire ou de philosophie; se sont pourtant aux grammairiens de génie, comme du Bellay, que les hommes d'une race doivent d'avoir gardé un peu le sens de la beauté de leur langue ; quant aux philosophes hautains à la manière de Vigny, ils préservent de l'humiliation optimiste, ainsi qu'un sel précieux, les démocraties trop disposées à se sourire, un peu bêtement, devant leur miroir. Xi du Bellay, ni Vigny, ne sont satisfaits; celui-là se met en colère contre le marotisme, dont la poésie est fardée et la prose tachée ; l'autre, royaliste sans foi et stoïcien sans ferveur, se retire de l'action par mépris, et cache sa pensée, par dédain.

Du Bellay aime la angue française et en a le sentiment à un degré qui ne se retrouvera plus et qui, à l'heure actuelle, est tombé très bas. Les récents

linguistes, échoués dans la méthode purement botanique et descriptive, ne font aucune différence entre les mots de vraie race et les immigrants barbares. La sérénité du Dictionnaire général de Darmesteter et Hatzfeldt est glaciale. Ils enregistrent sans jugement les produits les plus hideux et les plus inutiles del'impéritiedes savants et des industriels. Le sens de la beauté verbale leur manque absolument. Un chimiste, s'il isole un nouveau gazr ne craint pas de qualifier son odeur; un vocabuliste, s'il enregistre un nouveau mot, devrait noter son degré de conformité avec la langue où il veut entrer. Du Bellay aurait songé à cela. Lui, que l'on accusa, d'avoir, avec Ronsard, infecté le français de grec et de latin, il a une telle peur du sang aliène qu'il dit, à propos des mots de science empuntés au grec : « Ces mots la donques seront en nostre langue comme étrangers en une Cité. » Il conseille de les traduire ou de les expliquer par d'élégantes tournures cicéroniennes. Ceci est une erreur et qui ne sauverait les langues savantes de la barbarie que pour les condamner à l'imprécision. La langue même dont se sert Du Bellay dans sa Déffence est toute pleine de mots nouvellement tirés du grec ou du latin, quelques-uns brutalement, d'autres avec une certaine adresse analogique. On

3l8 PROMENADE» PHILOSOPHIQUES

connaît d'une façon certaine l'origine des plus communs en politique et en économie. Vers l'an i35o, Pierre Berceure, moine Bénédictin, mit en français ce que l'on connaissait alors de Tite-Live, c'est-àdire la première et la troisième décades et les neuf premiers livres de la quatrième. Dans le chapitre qui précède la table, Berceure établit un catalogue de tous les mots latins que, n'ayant pu traduire, il a francisés. On y trouve : Augure, Inauguration, Auspice, Chose publique, Colonie, Cohorte, Cirque, Enseignes, Expier, Faction, Fastes, Magistrats, Prodiges, Station, Sénat, Sénateur, Transfuge, Triomphe, Tribun du Peuple. A la même époque exactement, Nicolas Oresme, chapelain de Charles V et évêque de Lisieux, donna une liste analogue des mots qu'il avait francisés du grec ou du latin, à la suite de sa traduction de la Politique et des Economiques d'Aristole. On y trouve : Actif, Action, Aristocratie, Barbare, Contemplation, Démagogue, Démocratie, Despote, Héros, Economie, Illégal, Incontinent, Législation, Mélodie, Armonie, Mercenaire, Monarque, Monarchie, Oligarchie, Période, Philanthropes, Poèmes, Poétiser, Politique, Potentat, Préteur, Prétoire, Sacerdotal, Sédition, Spectateur, Spéculation, Tyrannie, Tyrannique, Tyranniser. N'est-il pas amusant de voir

HOTES DK PHILOLOGIE

aujourd'hui les hurleurs démocratiques rédigerleurs fourberies et affoler le peuple en une langue qu'ils croient révolutionnaire, et qui fut créée au quatorzième siècle — en pleine nuit du moyen âge î — par un moine et par un évêque? On remarquera aussi, dans un ordre d'idées très différent, poèmes et poétiser ; poétique est de vingt ou trente ans plus jeune ; poète, beaucoup plus vieux, apparaît dès le douzième siècle.

Du Bellay venait donc un peu tard pour s'opposer à l'invasion. Ronsard fut le premier à lui désobéir ; dans la suite, l'ancienne langue disparut presque tout entière sous la horde des nouveaux venus. Ils sont, d'ailleurs, loin d'être tous mauvais, et quelques-uns étaient indispensables.

Parmi les conseils linguistiques de la Deffence, les uns ont été écoutés et suivis, avec plus ou moins d'adresse; les autres dédaignés ou incompris. Du Bellay s'indigne qu'on ose traduire les poètes ; ses raisons, qui sont excellentes, n'ont découragé personne. Il veut qu'on les imite, comme Horace et Virgile imitèrent les Grecs, et cette tendance, qui n'avait nul besoin d'être encouragée, a stérilisé pendant des siècles toute notre poésie lyrique. On ne peut lui reprocher de croire naïvement que les déclinaisons sont le fruit de la

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« curieuse diligence » des Grecs et des Romains ; mais il a vraiment tort de ne pas sentir que les vers prosodiques sont impossibles en français, et d'ailleurs inutiles. Baïf, qui le crut sur parole, ne procréa que des monstres. Il est bien plus sage en cherchant, quoiqu'il s'en défende, à détourner ses contemporains d'écrire en latin. Qu'on apprenne les langues anciennes, le latin tout au moins; c'est indispensable même pour « faire- œuvre excellent en son vulgaire >> ; mais il serait bien d'avis « qu'après les avoir apprises on ne déprisât la sienne ». Il appelle ceux qui écrivent en latin « des reblanchisseurs de murailles », montrant par là des gens qui s'attardent bien inutilement à vouloir faire du neuf avec du vieux. Mais, là encore, il ne fut pas ' entendu ; quoique la grande période érasmiennefût accomplie, on écrivit encore en latin, et même des poèmes, pendant plusd'un siècle. L'usage eûtd'ailleurs été bon à conserver au moins pour les sciences et dans les relations internationales. Le latin nous manque, et c'est irréparable, malgré qu'il y ait en circulation dix-huit langues universelles, toutes admirables, toutes recommandées par tout ce que compte l'Europe et l'Amérique de savants frivoles, de juifs internationaux et de journalistes ignorants. Que l'on ne puisse même plier le latin à

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la littérature, cela n'est pas assuré : Barclay a écrit en latin de curieux romans ; pour vulgariser dans toute l'Europe les Lettres Provinciales, on les traduisit en latin ; enfin ni Second, niMarulIe, ni Fracastcr, ni plusieurs autres ne sont des poètes indignes. Etre immédiatement compris de l'élite dans le monde entier, c'est un avantage. Ce qu'on donne n'est qu'une traduction, sans doute; du moins s'eston traduit soi-même. Le conseil de du Bellay était néanmoins excellent en un temps où la mode venait de mépriser la langue française; il soupçonne que l'on estime le latin à cause de sa difficulté, « pour ce que la curiosité humaine admire trop plus (beaucoup plus) les choses rares et difficiles à trouver, bien qu'elles ne soient si commodes pour l'usage de la vie, comme les odeurs et les gemmes ; que les communes et nécessaires, comme le pain et le vin. Je ne voy pourtant qu'on doyve estimer une langue plus excellente que l'autre, seulement pour estre plus difficile, si on ne voulait dire que Lycophron feust plus excellent qu'Homère, pour estre plus obscur ; et Lucrèce que Virgile, pour ceUs même raison. »

L'examen qu'il fait des poètes français commence à Jean de Meung, qui lui semble représenter la plus haute antiquité connue. Un siècle plus tard, Boileau

n'osa remonter si haut, quoiqu'il connût certainement le Bornant de la Rose.. De là, renvoyant à l'épigramme où Marot énumère les poètes du xvfc siècle, il passe àLemaire des Belges, qui lui semble « avoir premier illustré et les Gaules et la langue françoyse » ; mais il n'en recommande pas la lecture, ni d'aucun autre; il en revient toujours aux Grecs et aux Latins. 11 faut bien reconnaître que la période qui a précédé l'avènement de la Pléiade fut des plus pauvres en poètes et que Marot, s'il a de ia finesse, est un cerveau bien enfantin. Ronsard et du Bellay sont d'un autre limon; un certain dédain leur est permis. A défaut des anciens, du Bellay engage les poètes (qui lui obéirent volontiers) à imiter les italiens et les Espagnols. Tout ce qui est de tradition française, hormis la langue qu'il aime et qu'il veut pure, lui répugne. Nous voici à l'endroit où il se met en colère contre les Jeux Floraux et les Puys; où il rejette « rondeaux, ballades, vyrelaiz, chants royaulx, chansons, et autres telles épisseries. qui corrompent le goust de nostre langue, et ne servent sinon à porter témoignage de nostre ignorance. Son enthousiasme amuse : « Jeté toy à ces plaisans épigrammes.... ces pitoyables (attendrissantes) élégies,... ces odes, incongnues de la muse françoyse... » Et enfin : « Dunne moy ces

beaux Sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne ». Ici encore, et sans aucun dommage, du Bellay fut entendu ; le sonnet commença aussitôt aussitôt de fleurir en France (i). Cela dura un siècle ; puis la plante mourut. Sainte- Beuve en retrouva la graine. Il n'oublie rien, ni les églogues, ni les comédies et tragédies, par quoi, selon son vœu, le vieux théâtre français va périr étouffé ; ni le «long poème »,mais que nul ne réalisera, ni de son temps, ni jamais. G est peut-être -que son conseil ne fut pas suivi à la lettre. Il eût voulu que Ton reprît Tristan ou Lancelot pour essayer de donner une beauté neuve à ces vieilles légendes. Il ne semble d'ailleurs en connaître que les thèmes ou les récentes imitations en prose. Mais c'était voir clair . A une époque où on lisait encore les banales et prolixes transcriptions des vieux poèmes français, il eût été possible de les faire revivre sous une forme moderne; Ronsard ennuya avec Francus que tout le monde ignorait, on eût écouté l'histoire d'Amadis ou celle de Fierabras.

On a dit sa crainte du mot étranger ; il revient à cette question dans la seconde partie de la

(i) C'est sans doute à Pelletier, du MaDS, que Ronsard et du Bellay doivent la connaissance du sonnet {Revue de la Renaissance, pp. i33 et suiv.).

Dejfence. Il veut, et c'est une idée excellente, que Ton francise hardiment tous les noms propres « de quelque langue que ce soit ». L'un des vieux mots qu'il recommande, asséner (frapper), est rentré clans la langue ; un autre, isnel (léger), n'a pu se faire reconnaître, malgré que du Bellay ait luimême donné l'exemple de son emploi :

Dieu leur a donné des aisles Qui sont bien assez isnelles Pour voler jusques aux cieux.

Si le vers français ne peut être prosodique, au moins qu'il soit rimé richement. Les poètes firent de leur mieux ; mais aucun, si ce n'est Théodore de Banville, ne rima plus richement que Rutebeuf, trouvère du treizième siècle. Du Bellay, dont la sensibilité est exquise, réprouve les rimes de brèves et de longues du même son, telles que passe et trace. Mais les poètes, qui devenaient des scribes, de plus en plus, ne comprirent pas. Que ne l'a-t-on écouté, du moins, quand il demandait que l'adjectif fût substitué à l'adverbe : // vole léger, pour 77 vole légèrement. L'uniformité de l'ad-, verbe est une des taches de la langue française. Il avait raison encore, quand il conseillait aux écrivains de fréquenter, autant que les savants, « tou-

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tes sortes d'ouvriers et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, peintres, engraveurs et autres, sçavoir leurs inventions, les noms des matières, des outils, et les termes usitez en leurs Arts et Métiers, pour en tyrer de là ces belles comparaisons et vives descriptions de toutes choses ». Les langues des métiers ont toujours été admirables ; celles des sciences sont hideuses : rien ne prouve mieux que la fonction linguistique est une fonction populaire. Un « ignorant absolu » ne peut pas plus se tromper linguistiquement qu'un oiseau qui chante ou qu'an chat qui miaule. Toutes les manières de « mal parler » qu'on relève dans le peuple proviennent d'en haut, un instinct de maladroite singerie portant les ignorants à imiter ceux qui croient savoir. Du Bellay aurait eu bien du chagrin s'il lui avait étédonné d'assister à cette constante dégradation dî la langue française, dont nous sommes les témoiis impuissants.

Il est \t poète le plus sûr et le plus pur du seizième siècle. Ses hardiesses et ses intempérances se pousseit toujours dans le sens de la beauté linguistique.Ronsard, pourtant bien délicat d'oreille, obéit surtcut à la sensibilité visuelle. L'un est d'abord muscien, l'autre est d'abord peintre. Mais l'éducation de l'oreille était rudimentaire alors; et

3aÔ PROMENADES PHILOSOPHIQUES

c'est le peintre des intimités sentimentales qui « a cueilli le laurier ». Pour des motifs inverses, venus en un temps fou de musique, Verlaine nous a paru délicieux; Sully-Prudhomme, insupportable et fade. Il faut que la forme de la sensibilité d'un poète s'accorde avec la sensibilité générale de sa génération. Là est le secret; là est la gloire.

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