EN » ET « AU » DEVANT LES NOMS GÉOGRAPHIQUES
On dit : en Chine et au Chili, au Tonkin et en Algérie, pourquoi? Est-ce incohérence, caprice, hasard? L'Intermédiaire a posé une question à ce sujet : on essaie d'y répondre et de montrer que le problème est purement philologique, donc soumis à une règle, c'est-à-dire, plus scientifiquement, à une cause.
Il y a, en français, deux mots au. L'un repré-
sente à le ; l'autre, qui est le fruit de transformations plus complexes, représente en le. En le est devenu enl, puis el, puis ou, puis, par analogie et confusion, au. Quand nous disons: Il est au Chili, nous ne disons pas : 77 est à le Chili, mais bien : // est en le Chili.
Quand nous disons : 77 est en Chine, nous usons d'une forme abrégée, pour en la Chine, forme abrégée probablement par analogie, afin de faire correspondre exactement au-en. Les langues sont pleines de ces balancements esthétiques.
Mais il y a une preuve à ces deux hypothèses, et la voici ; c'est que pour tous les noms féminins, nous disons en, abrégé de en, la; et que pour tous les noms masculins, nous disons au, abrégé de en le.
Exemples : en (la) France, Et : an (en le) Monténégro,
en la) Hollande, au (en le) Benerale,
en (la) Chine, au (en le) Tonkin,
en (la) Normandie, au (en le) Japon,
en (la] Mongolie, au (en le) Siam,
en la) Serbie, au [en le) Népaul,
en (la) Suède, etc. au(en\e) Venezuela, et .
Quelquefois a^est employé au féminin singulier: à la Guyane (r); quelquefois, au féminin pluriel : aux Philippines. Ces deux formes, irrégulières,
(i) On a dit autrefois : à la Chine, à la Russie.
NOTES DE PHILOLOGH 333
sont nées très naturellement de la confusion entre au (en le) et au (à le).
Il y a une exception apparente, mais qui au fond rentre dans la règle, c'est celle qui fait dire, quand il s'agit d'îles : à Madagascar, à Cevlan, à Cuba, à Tahiti, à Jersey, tandis que l'on dit : en Sicile, en Corse, en Nouvelle-Calédonie. L'explication est que les îles ont été assimilées tantôt à des pays, tantôt à des villes, étant, comme les villes, des territoires restreints et parfaitement délimités.
On trouve quelques particularités, produites certainement par le besoin d'euphonie : en Afghanistan pour au Afghanistan, de même que : en Avignon pour à Avignon ou, si Avignon était considéré comme un pays, pour au Avignon. On a dit de même : en Alger, du temps que ce nom signifiait à la fois la ville et le pays.
Pour les départements français, il s'est formé un usage différent, mais qui n'est encore ni très clair, ni très sûr. Les anciens noms, comme Savoie, suivent la règle générale : en Savoie. Les noms nouveaux sont traités selon un principe où l'état du nom, sa longueur, sa composition, semblent jouer un rôle. Les monosyllabes de prononciation paraissent exiger dans le ou dans la; les noms composés s'accommodent de en : dans l'Aube, et
nom : en Aube ; en Seine-et-Oise, et non : dans Seine-et-Oise. Il s'agit d'ailleurs de noms artificiellement promus à une fonction pour laquelle ils n'étaient pas faits.
Les anciennes provinces et les pagi9 ou petits pays, suivent la règle générale, mais les noms féminins étant bien plus nombreux, ils ont imposé leur formule aux autres, et Tondit en Nivernais et en Bauptois, de même que : en Bretagne et en Provence. Pour lespagi il faut noter que au(= ouy en le) s'est dit et se dit encore concurremment avec en devant beaucoup de noms masculins : au Houlme et en Houlme.
Donc, devant les noms de villes : a (latin ad);
Devant les noms de pays :
i° masculins :au (ou — en le. Latin : in illo; in illum);
2° féminins : en (pour en la. Latin : in illa; in illam).
Sauf les exceptions, lesquelles sont logiquement expliquées par la contagion de l'analogie, si puissante dans les langues.
SI LES FEMMES LISAIENT AU XVIe SIECLE
« Nous écrivons pour notre temps, Rabelais écrivait pour le sien, c'est-à-dire pour un siècle où les femmes ne lisaient point.. . » Il est convenu, en effet, pour les journalistes pressés, que les femmes de l'ancienne société étaient ignorantes et maintenues par système dans l'ignorance absolue. Comment cette notion s'accorde-t-elle avec la liste infinie des femmes qui ont écrit dans toutes les langues de l'Europe, y compris le latin, depuis Charlemagne, ce n'est pas l'affaire du journaliste pressé. Il lui faut sur-le-champ une antithèse; il interroge son ignorance et l'article est bâclé. Les travaux des historiens et des érudits demeurent inutiles et sans influence; les seuls écrivains qui pourraient en répandre les résultats ignorent jusqu'à leur existence, jusqu'à leur possibilité. Les hommes en une semaine lisent davantage de lignes d'imprimerie, peut-être, aujourd'hui qu'au seizième siècle, et les femmes aussi : mais si l'on juge de la lecture par la qualité, et non plus par la quantité, il est assez probable que même les femmes du
temps de Rabelais lisaient davantage que la plupart de nos contemporaines. Celles qui ne savaient pas lire disaient et écoutaient tour à tour des chansons et des contes merveilleux dont les moindres sont pieusement recueillis maintenant sur les lèvres des derniers illettrés. Mais toutes les femmes de haut parage lisaient au seizième siècle. Cent ans plus tôt, Christine de Pisan rédigeait ses Epîtres sur le Romant de la Rose pour détourner les femmes et les filles de la lecture de ce poème qui troublait les têtes et les cœurs. Au temps de Rabelais et avant, c'est pour les femmes que Clément Marot écrivait; et pour qui, sinon pour les femmes, furent donc composés le poème de la Parfaite Amie et tous ces discours sur i'amour où s'évertuaient les poètes galants d'avant Ronsard? C'étaient les femmes qui alors décidaient du mérite d'un poème ou d'un conte. Plusieurs femmes de l'entourage de la Reine de Navarre avaient, avant elle, écrit des nouvelles à la manière de Roo cace. Elles cédèrent la parole à Marguerite. Croiton que cette protectrice de Rabelais, de Marot, de Despériers, de Saint-Gelais, d'Amyot, ne fut pas un exemple impérieux pour les femmes de sa cour? On lisait et on lisait même Rabelais chez la Reine de Navarre; c'était un ami de la maison. Rougis-
sait-on de Rabelais? C'est peu probable. Toutes ces femmes élégantes et instruites connaissaient les impudents conteurs italiens : beaucoup d'entre elles savaient le latin. Leurs oreilles n'étnient pas chastes, parce que la chasteté du langage n'était pas inventée. Le seizième siècle, c'est aussi le siècle de Louise Labé; c'est aussi le siècle de Marie Stuart qui, en 1 553 , l'année même de la mort de Rabelais, récitait au Louvre un discours latin de sa composition, où elle vantait le savoir, comme un des charmes que la femme peut ajouter à ses autres charmes. Il est probable que cette princesse de quatorze ans n'avait pas appris le latin en filant ou en paifilant.
Les bourgeoises savaient lire. Pour dire : restons-en là,
Laisons nos Heures à ce signe,
dit la Bourgeoise, dans le Débat de la Demoiselle et de la Bourgeoise. Une femme qui sait lire dans les livres d'Heures sait lire aussi dans les livres d'amour.
Il y a une règle de jugement qui permet d'éviter provisoirement les erreurs générales historiques : Si vous ignorez les mœurs d'une époque, supposezles semblables aux mœurs du temps où vous vivez.
Ainsi vous aurez beaucoup de chances de ne pas vous tromper. Mais, en tout cas, vous vous tromperez moins qu'en les supposant absolument différentes.