DE LA MATIERE ET DU PRINCIPE DES CHOSES
— Toute la philosophie de Bacon tend à faire envisager le mouvement comme essentiel à la matière (106, note).
— Le vrai philosophe doit disséquer la nature et non l'abstraire; il doit admettre tout à la fois une matière première et un mouvement premier, comme il se trouve. Ces trois choses peuvent bien être distingues, mais jamais séparées. L'abstraction du mouvement, en particulier, a produit une infinité d'imaginations creuses, des âmes, des vies et autres choses semblables; comme si la matière et la forme ne satisfaisaient pas à tout et qu'il fallût encore chercher des principes ! Il faut donc croire et soutenir que toute force, toute essence, tout mouvement ne sont que des conséquences et des émanations de cette matière première (142).
— Pour tout homme qui juge d'après sa raison, la matière est éternelle; mais le monde, tel que nous le voyons, ne l'est pas ( 1 44)-
— Il serait à désirer que les hommes s'accor-
dassent enfin sur ce qu'on appelle principes; en sorte que, par une contradiction manifeste, on ne prît plus ce qui n'existe pas pour ce qui existe, et pour principe ce qui ne peut être principe. Or, un principe abstrait n'est pas un être, et tout être périssable n'est pas principe; donc l'esprit humain se trouve invinciblement conduit à l'atome, qui est l'être véritable matériel formé, situé, possédant l'antipathie et l'appétit, le mouvement et l'émanation. C'est celui qui demeure inaltérable et éternel au milieu de la destruction de tous les êtres naturels ; car il faut bien absolument que, dans cette dissolution si diversifiée de tous les grands corps, il y ait comme un centre immuable ( 1 49) -
— C'est ce qu'il faut admettre, si l'on n'aime mieux peut-être soutenir qu'il n'y a point absolument de principes des choses, que chaque être est un principe pour un autre, et que la loi et l'ordre des changements sont les seules choses constantes et éternelles, tandis que les essences elles-mêmes ne cessent de fluer et de changer. Il vaudrait incontestablement mieux soutenir nettement ce système que de se laisser conduire, par l'envie d'établir un principe éternel, à l'inconvénient beaucoup plus grave d'en faire un principe imaginaire; car la première supposition, qui fait changer toutes les
FRANÇOIS BàGON ET JOSEPH DE MA1STRE 2>'j
choses en cercle (i), offre du moins un sens déter miné; au lieu que la seconde n'en présente aucun et ne dit rien dans le vrai, en nous donnant pour des réalités de purs êtres de raison et de simples appuis de l'esprit (i53).
— La masse de la malière est éternelle et ne peut être augmentée ni diminuée (i54).
— Il n'y a pas d'erreur égale à celle de ne pas regarder comme une puissance active cette force dont la matière est douée, en vertu de laquelle elle se défend contre la destruction, au point que la plus petite particule matérielle ne saurait être ni accablée par le poids de l'univers entier, ni détruite par la force et l'impétuosité réunies de tous les agents possibles, ni par quelques moyens que ce soit réduite au néant, ni forcée d'aucune manière imaginable à ne plus occuper un espace quelconque, ni privée de sa résistante impénétrabilité, ni empêchée enfin d'agir sans cesse, sans jamais s'abandonner elle-même. Cette force de la matière est, sans aucune comparaison, la première de toutes les puissances : elle est, pour ainsi dire, le destin et la nécessité (i 55).
(i) Opinion de certains philosophes rapportée par Aristote, Derniers Analytiques, \, ch.3.
uO PROMENADES PHILOSOPHIQUES