RELIGION DE BACON
— Il fait ensuite un autre reproche à l'homme, celui de se regarder comme la règle et le miroir de la nature et de croire qu'elle agit comme lui, idée aussi absurde, dit-il, que celles des anthropomorphistes chrétiens ou païens (3 18).
— Les hommes craignent la mort, comme les
enfants craignent les ténèbres; et, ce qui renforce l'analogie, les terreurs de la première espèce sont aussi augmentées dans les hommes faits par ces contes effrayants dont on les berce (32g).
C'est par Joseph de Maistre que j'ai été initié à la « philosophie de Bacon ». Cela fait que j'admire Bacon quand je le lis traduit, travaillé, repensé et concentré par de Maistre, beaucoup plus que lorsque j'ouvre ses œuvres véritables. Mais j'admire plus encore le critique dont les mains créatrices donnent une vie et une force terrible à tout ennemi qu'elles touchent. Le cerveau de Joseph de Maistre est une forge qui, au lieu de dévorer les statues de bronze qu'on y jette, les rend intactes et plus belles, purifiées de toutes souillures, de toutes tares, de toutes rugosités. On lui donne un alchimiste à réduire, elle vomit un Prométhée.
L'importance de Sainte-Beuve, de plus en plus visible et incontestée, affirme celle de la critique.
Les poètes, les artistes créent des fantômes qui parfois deviennent immortels dans la tradition des hommes. Le critique, comme le philosophe, crée des valeurs. L'œuvre d'art ne conclut pas. Là où il y a conclusion, il y a critique. Des gens peu perspicaces demandaient à Sainte-Beuve: « Mais quelle est votre conclusion? — Ma conclusion, répondaitil, commence à la première ligne de mon étude. » L'esprit critique cherche les intentions et en attribue nécessairement aux œuvres mêmes qui en sont les plus dénuées. Qui a donné sa valeur à Hélène ? Les critiques, et en particulier Gœthe, dont la poésie même^st un recueil de jugements. Il y a telle légende, tel conte populaire qui n'ont jamais acquis leur valeur, quoique tout le monde les sache par cœur, parce qu'il ne s'est pas trouvé
un critique pour la dégager. Oui dira, par exemple, tout ce que contient la Belle et la Bête ?
C'est à l'absence du sacerdoce critique, bien plus qu'aux transformations de la langue, qu'est dû le discrédit où tomba pendant les derniers siècles l'ancienne poésie française. Pan tagrael est presque aussi difficile à lire que Bertheaux grands Pieds; mais la critique commençait, servie par l'imprimerie, et la popularité de Rabelais, attestée par d'innombrables éditions (i), devint, grâce aux jugements de ses contemporains, récrits d'âge en âge, de la gloire. Au milieu du xvne siècle, Boileau parut et fixa pour trois siècles le catalogue des bons poètes de son temps. Boileau a été un grand créateur de valeurs ; son autorité, malgré les contradictions romantiques, n'a été jusqu'à nos jours que peu diminuée. Contre un Théophile ou un Saint- Amant, tel lettré a toujours prêt un vers des Satires. Plus tard, avec moins de bonheur, avec une autorité qui ne fut que momentanée, Voltaire essaya de reprendre ce rôle; mais les esprits allaient devenir moins dociles et la notion même du goût allait s'effacer, effaçant à jamais le Temple du Goût.
(i) Cf. P. -P. Plan, Bibliographie Rabelaisienne (190 4).
Laharpe, pour un temps, fixa les valeurs littéraires. Son autorité ne fut déracinée que par celle de Sainte-Beuve. Seules, les Causeries du Lundi ont eu raison du Cours de Littérature. Malgré les apparences, Sainte-Beuve fut à peu près le seul critique du xixe siècle le seul créateur de valeurs littéraires. Bien que depuis le Consulat et jusqu'aux dernières années du siècle, les ouvrages et les pages de crilique aient abondé, presque aucun autre écrivain n'a eu le pouvoir de fixer durablement la figure d'un de ses contemporains ou d'amener l'opinion à réviser des jugements anciens. Les Grotesques de Théophile Gautier auraient été une de ces exceptions, si l'auteur de ce Livre agréable et juste n'avait acquis d'abord la réputation d'un poète et d'un fantaisiste. Tous les autres, et ceux qui eurent pendant des quarante ans la plus brillante autorité, les Villemain, les Nisard. ou, plus bas, les Pontmartin, et tant de bons esprits ou de bonne volonté, il n'en reste à cette heure que des pages nulles, à moins que n'y sourie l'anecdote ou que n'y ricane la méchanceté. Le critique créateur de valeurs est plus rare même que le grand poète.
Ce que nous appelons un critique aujourd'hui, c'est un ancien bon élève, qui a contracté sur les bancs du collège, puis souvent à l'Ecole normale,
îe goût des études ennuyeuses. Après avoir été quelque temps professeur, il passe dans le journalisme, apprécie les livres nouveaux. Il donne son avis, avec prudence, cite les autorités, termine en insinuant que tout cela n'a aucune importance. Et c'est la vérité. Sainte-Beuve, avant même de se douter de sa vocation critique, dès ses premiers essais, interroge avecgravité sa conscience littéraire. Il a le sens des rapports et de la relativité; il sait dissocier les hommes et les œuvres, encore que sa méthode semble de les unir au contraire bien plus intimement qu'on n'avait jamais osé le faire, sinon pour les anciens. Mais il n'ignore pas qu'il est des hommes supérieurs à leur œuvre. et à l'inverse. Les valeurs qu'il crée dès ce moment ne sont pas définitives ; il le sent et il le dit. Mais, en fait, s'il eut souvent à retoucher, il eut très rarement à effacer (i).
Exceptées peut-être les Méditations y aucune des premières œuvres romantiques n'alla directement aux mains du public. Chacune était annoncée, préparée par d'habiles notes confiées aux journaux. Puis, le livre paru, le critique montait en chaire et expliquait au peuple l'évangile nouveau. Sainte-
(i) Sauf quand la passion personnelle fut en jeu. Mais ce point de vue n'a droit à aucune place dans une esquisse d'ensemble.
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Beuve fut parfois ce sermonnaire; mais, plus souvent, il préféra se réserver, attendre que Pimpression d'étonnement fut amortie. Pour se calmer luimême, il étudiait Racine ou même Delille; il se façonnait à l'impartialité du portraitisme, au milieu même de la bataille qu'il livrait, avec ses amis, aux formes surannées du style et de la pensée.
L'image essentielle que nous avons du romantisme, c'est Sainte-Beuve qui nous l'a fournie. Ceux dont il a parlé auront toujours au moins leur profil dans l'histoire littéraire; de ceux sur lesquels il s'est tu, nous aurons toujours quelque peine à nous figurer les traits. Et ceci durera, malgré tous les efforts, jusqu'à ce qu'un autre créateur de valeurs littéraires vienne et reprenne ces peintures. Mais le parallèle avec Boileau pourrait s'imposer ici. 11 en sera probablement pendant très longtemps de son autorité comme de celle du satirique. Elle ne diminuera momentanément que pour s'aviver à nouveau. Après tout, il nous faut une règle, c'est-à-dire une limite, même en littérature; la mémoire est bornée et bornées nos facultés d'admiration ou même de goût. Les feuillets ajoutés au catalogue, les suppléments ne sont guère consultés; ainsi en est-il des jugements de réhabilitation ou de déchéance. Ce qui est fait est fait.
Pour la période suivante, l'autorité de Sainte- Beuve décroît singulièrement, et cela à mesure que les années s'avancent. Le phénomène est régulier et conforme à tout ce que nous savons de la psychologie humaine. C'est que les bons jugements littéraires ne sont pas purement intellectuels; il s'y mêle beaucoup de sentiment. Or le sentiment diminue avec l'âge, ou du moins, les facultés de sympathie n'étant pas indéfiniment extensibles, il arrive un moment où la production littéraire des nouveaux venus, si elle nous intéresse encore, ne nous passionne plus. Nous sentons bien qu'il y a un débat; mais il est à régler entre des hommes d'une autre saison. Notre part est faite, ou du moins marquée, à moins de grands hasards; ceux qui viennent peuvent nous l'envier, mais non nous la disputer sérieusement. Tout cela fait que les jugements d'une génération sur l'œuvre des générations qui suivent sont assez souvent d'une certaine mollesse. Sainte- Beuve aimait Baudelaire, il n'osa jamais le dire. Madame Bovary l'intéressa, mais il ne sut pas la différencier d'avec la Fanny de Feydeau. Je pense qu'au lieu de reprocher ces faiblesses à Sainte- Beuve, nous ferions mieux d'en faire notre profit. Les jeunes gens pourraient aussi en tirer cette conclusion : qu'au lieu de rechercher notre jugement
ils feraient mieux, comme nous le faisions, il y a quinze ans, de se juger entre eux. Cette attitude n'empêche ni la cordialité des relations, ni l'estime, ni l'admiration ; mais elle éviterait des erreurs dont souffrent les deux partis. Il vaut mieux s'abstenir que d'écrire les deux articles de Sainte-Beuve sur Salammbô.
Mais Sainte-Beuve ne pouvait plus s'abstenir. Il était trop engagé et trop passé à l'état d'oracle de Delphes. Il retrouvait très vite la plénitude de son jugement, quand il se retournait vers le passé, c'est-à-dire vers sa jeunesse, vers les livres qu'il avait vu naître ou ceux qu'à vingt-cinq ans sa curiosité avait découverts.
Il ne fut point pour cette catégorie d'oeuvres un moindre créateur de valeurs que pour celles de la période romantique. On peut même avancer que les valeurs les plus certaines et les plus définitives qu'il ait créées sont celles qui trouvent leur place entre Ronsard et Victor Hugo.
C'est lui qui a créé Ronsard et toute la pléiade, et tout le mouvement de fouilles qui s'est organisé depuis dans le terrain du xvie siècle.
Il nous semble tout naturel aujourd'hui d'aimer Ronsard et de relire de temps à autre quelque sonnet des Amours. Avant Sainte-Beuve, et hors d'un
4o PROMENADES PHILOSOPHIQUES
cercle assez étroit de curieux, Ronsard était à peu près estimé à l'égal de Nostradamus. La France en était restée sur ce grand poète à la valeur singulièrement erronée créée par Boileau. C'est le seul jugement de Boileau que la postérité ait bien nettement cassé, et il ne put l'être que sur le rapport d'un Sainte-Beuve. Le Tableau de la poésie française au xvie siècle paraît aujourd'hui bien timoré, mais songez qu'il était écrit pour les esclaves de Boileau, les élèves de La Harpe, les admirateurs de Delille. Les jugements y sont nets cependant et on n'y trouve guère que des indications justes. M. L. Séché, qui connaît également bien la Pléiade et le Cénacle (i), estime beaucoup le Tableau; je tiens de lui-même cette appréciation; elle peut servir à mesurer la puissance créatrice du critique, qui n'avait pu, pour cette œuvre de thaumaturge, s'appuyer que sur son seul génie.
La seconde création de Sainte-Beuve dans le passé, tout le monde la nomme, c'est Port-Royal. Mais là, il fit plus que d'indiquer les endroits où il devinait des trésors; il mit lui-même la pioche dans les tumuius et fit surgir aux yeux étonnés une civilisation qui, contemporaine de Phèdre et de Tar-
(i) Et qui vient de publier un Sainte-Beuve des plus attachant» et tout plein de faits nouveaux et curieux.
SAINTE BEUVE CREATEUR DE VALEURS l\\
iufc, Tétait aussi des catacombes. La découverte de ces chrétiens farouches ne fut pas sans influence sur l'évolution des esprits religieux, ni sur celle de Sainte-Beuve lui-même. Il connut ainsi, passant de Ronsard à Pascal, les extrêmes tendances des hommes : il ne devait plus s'étonner de rien.
Dans quelle mesure Sainte-Beuve a-t-il créé la valeur de Chateaubriand ? L'évaluation serait délicate. On s'accorde généralement à croire qu'il avait l'intention de le décrier plus que de l'exalter. Il appréciait le rôle immense de l'auteur du Génie ; il n'aimait guère l'homme et encore moins ses tendances, peut-être parce qu'il les avait subies au temps de sa crise de religiosité. Après avoir paru légèrement satirique, le portrait de Chateaubriand par Sainte-Beuve a fini par atteindre à son tour la ressemblance parfaite. Seuls aujourd'hui quelques ecclésiastiques affirment encore la profonde sincérité religieuse de René. Il soutint noblement jusqu'au bout le rôle qu'il avait élu tout d'abord, par vue politique et par sentiment; mais le grand désenchanté l'était de la religion comme du reste. Cependant sa vie secrète était ardente. La main de Sainte-Beuve ne fut sacrilège, peut-être, que parce qu'elle déchira le voile quelques années trop tôt; elle fut en même temps créatrice : le Chateaubriand
qu'elle faisait paraître est bien le nôt~e, telle que sa valeur fut créée dès 1 848, à Liège.
Sainte-Beuve a fixé le caractère de presque to les écrivains français et des hommes ou des femmes qui ont joué un rôle intellectuel depuis la Renaissance jusqu'après la moitié du xixe siècle. Le moyen-âge lui échappa nécessairement, hormis quelques figures plutôt historiques que littéraires, et de même lui échappèrent, pour les raisons que l'on a donnes,, ses contemporains de la dernière heure. Mais tout l'intervalle a reçu sa marque; il a frappé la littérature française à son effigie, et cette monnaie circule toujours.
La grandeur de ce rôle est incomparable, et peu importe vraimentque, parmi tantde têtes, quelquesunes aient été manquées à la gravure ou écrasées à la frappe. Aucune œuvre n'est définitive. Les plus beaux poèmes et les plus vénérés, chaque siècle est obligé de les refaire pour les pouvoir lire, pour les sentir ou les comprendre. Et il en est pareillement de l'art. On peut dire, quoique avec la crainte de ne pas être compris, que Chateaubriand et Victor Hugo ont recréé l'architecture gothique. Elle était morte, elle avait été méprisée pendant deux siècles; on ne s'y était rattaché un peu qu'après la Révolution, quand le Consultât fit tout
SAINTE-BEUVE CREATEUR DE VALEURS l\Z
d'un coup fleurir un printemps où tout parut rajeuni ou renouvelé. Chateaubriand avait montré au loin Notre-Dame, comme une apparition de rêve : Victor Hugo y entra, en fit son logis, en sonna les cloches, et toutes les cathédrales se mirent à bruire et à revivre. Sainte-Beuve, dans le même moment, assumant la tâche que précisément son siècle attendait, se mit à refaire la littérature française. Sa méthode, ou plutôt la méthode, car il n'y en a qu'une, c'est le renouvellement des motifs. Bossuet a été admiré constamment depuis trois siècles : mais à chaque siècle les motifs de l'admiration ont changé. Celui qui les change, c'est le critique créateur. En renouvelant les prémices de notre jugement, il renouvelle ce jugement même, quoiqu'il n'ait pas varié dans son fond, et l'œuvre, sous cet éclairage inattendu, paraît toute jeune et presque inédite. Il y a création par remaniement du milieu. Ainsi un beau monument d'architecture enfoui parmi des masures va tout d'un coup resplendir si on détruit la can^ue qui enserrait le diamant. 11 y a des motifs anciens d'admirer qui portent plus volontiers au dédain ; c'est que peu à peu ils se sont tassés autour du chef-d'œuvre jusqu'à en voiler la vue. Le génie critique de Sainte-Beuve fut de créer des jardins et de planter des arbres autour
des chapelles que des motifs surannés d'admiration dérobaient à notre admiration même.
De cette fonction très importante, Sainte-Beuve, à partir d'un certain moment, du moins, eut pleine conscience. Il écrivait vers i85o, parmi des pensées réunies à la fin des Derniers Portraits : « En critique, j'ai assez fait l'avocat, faisons maintenant le juge. »
Il a fait le juge et ses jugements ont créé les valeurs littéraires d'après lesquelles nous jugeons à notre tour.
Léopardi n'a jamais été très lu en France. Taudis que Schopenhauer est arrivé à une sorte de popularité littéraire, Léopardi est demeuré, même pour les lettrés, dans la pénombre. Gela tient en grande partie à la médiocrité de ses traducteurs et de ses commentateurs. M. Turiello ne cite qu'avec indignation le nom de M. Aulard, qui a travesti en une «prose timide et anémique» le magnifique verbe du poète italien, puis aggravé son méfait en rédigeant sur l'œuvre de Léopardi un commentaire le plus souvent erroné. Les rares critiques qui se soient occupés de sa philosophie n'ont pas été beaucoup plus heureux. à l'exception de M.Bouché- Leclercq, lequel, d'ailleurs, passant comme M.Au-
(i) Giacomo Léopardi, Choix d'œavres en prose,dialogaes et pensées, traduction de l'italien avec introduction et commentaire, par Mar:o Turiello.
lard à d'autres études, sourit avec dédain, quand on lui rappelle son Léopardi. La présente version, qui n'est qu'un choix des plus restreints, qui laisse de côté toutes les poésies, toutes les lettres, si belles, et quelques-unes des meilleures pages de prose, ne comblera pas la lacune dont se plaint le traducteur lui-même. Son introduction est pareillement incomplète, car elle néglige toute la biographie ; mais on y trouvera un parallèle très intéressant entre Schopenhauer et Léopardi. Déplus, les morceaux traduits sont accompagnés de longues notes des plus instructives. C'est un travail de valeur, en somme, et qui donne du grand écrivain une idée juste, quoique partielle.
La poésie de Léopardi est dii Jicile à goûter. M. Turiellodit qu'elle est obscure même pour les Italiens d'aujourd'hui. Il est vrai que Léopardi pratique un peu l'archaïsme et que, d'autre part, depuis son temps, la langue italienne a très rapidement évolué sous l'influence du français. La prose, malgré sa forme sévère, tantôt trop concise, tantôt un peu oratoire, est plus abordable. M. Turiello a mis Léopardi en un français qui reste presque partout excellent, malgré quelques hésitations. Mais s'il est toujours difficile de traduire, il est particulièrement difficile de traduire Léopardi.
En prose comme en vers, c'est un pessimiste de nature, plus que de raisonnement. Sa sensibilité parle, plutôt que son intelligence. Il n'a construit aucun système; il résume ses impressions, ses observations, en s'efforçant, non sans arbitraire, de les généraliser. Sa philosophie est toute physiologique : le monde est mauvais, parce que sa vie, à lui, est mauvaise. Il s'en fait une représentation affreuse, et il suppose que si les hommes n'en jugent pas comme lui, c'est qu'ils sont fous. L'optimisme esten effet assez répandu. Tantqu'ily a vie, il y a espérance. La fable de la Mort et du Bûcheron peint assez bien l'état d'esprit de l'humanité. Il est certain, d'autre part, que les littératures et les philosophies, et même celles qui visent à faire rire, et même celles qui exaltent la vie, sont en général pessimistes. Il y a un fond tragique dans le théâtre de Molière et un fond lugubre dans les aphorismes de Nietzsche. L'optimisme complet et béat n'est compatible qu'avec une sorte d'insensibilité et de stupidité animales : les idiots seuls rient constamment et sont constamment heureux de vivre. Mais le pessimisme complet ne peut se développer que dans certains organismes déprimés : ses manifestations extrêmes sont franchement pathologiques
et liées à des maladies du cerveau.
Schopenhauer affirme que la vie est mauvaise, et il l'aime, il en jouit. Vienne la gloire, et on le voit s'épanouir. Son caractère n'est aucunement sombre. 11 a de l'esprit, il sait s'en servir. C'est, en même temps qu'un philosophe, un écrivain humoristique. Léopardi n'a jamais connu ces expansions. Il affecte de mépriser jusqu'à sa gloire, pour laquelle cependant il travaille. Mais lui aussi est spirituel, quoique toujours amer, et lui aussi est un humoriste. Il a certainement du plaisir à écrire. S'il ignore les autres voluptés de la vie, il connaît celle de pouvoir donner à une pensée lucide une forme belle et puissante. Son existence, cependant, bien plus logique que celle de Schopenhauer, est en accord très exact avec sa philosophie. Malade, isolé, incompris, Léopardi n'eut pas la force de réagir ; mais s'il se laissa entraîner par la tristesse, ce fut du moins en pleine conscience. Il interroge sa désespérance et entre en discussion avec elle. Cela nous a valu ces beaux dialogues qui, avec quelques pensées, ont été réunis sous le nom à' Opérette norali.
Léopardi est mort en 1837. Ses écrits semblent d'aujourd'hui même. Presque toutes les questions effleurées avec une sagacité sans pareille dans le Dialogue de Tristan et d'an ami sont de celles qui
intéressent encore les philosophes et les critiques. « Je comprends, dit Tristan, et j'embrasse la philosophie profonde des journaux, lesquels, en tuant toute autre littérature, toute autre étude, trop sérieuse et trop peu divertissante, sont les maîtres et la lumière de l'âge moderne. » Déjà, de son temps, les flatteurs du populaire disaient, comme les socialistes d'aujourd'hui : « Les individus ont disparu devant les masses. » Déjà, la bêtise grave affirmait : « Nous vivons dans une époque de transition », comme si, reprend Tristan, toutes les époques et tous les siècles n'étaient pas une transition vers l'avenir !
Quant à la trame même des dialogues, c'est l'idée de la méchanceté de la vie et de l'excellence de la mort. Elle revient sans cesse et Léopardi n'en corrige la monotonie que par l'ingéniosité de ses imaginations, la beauté de son style, la finesse de son esprit. Tel est le magnifique passage où, après avoir dit que, quoique rajeuni tous les printemps, le monde vieillit continuellement, il annonce la mort suprême de l'univers : « Pas un vestige ne survivra du monde tout entier, des vicissitudes et des calamités infinies des choses créées. Un silence nu, un calme suprême planeront dans l'espace immense. Ainsi se dissoudra, s'évanouira cet effrayant et pro-
digieux mystère de l'existence universelle, avant qu'on ait pu i'éclaircir ni le comprendre. »
Sans doute ; mais, en attendant, il faut vivre, ou bien mourir. Dès qu'on a choisi de vivre, il est raisonnable de faire son possible pour s'accommoder à la vie. Le pessimisme n'a qu'une valeur philosophique des plus médiocres. Ce n'est pas même une philosophie, c'est de la littérature et, trop souvent, de la rhétorique. Il est un peu ridicule, cet homme qui poursuit tranquillement son existence, en ajoutant chaque jour une page à la litanie des délices de la mort. En somme, Léopardi, comme bien d'autres hommes, humbles ou supérieurs, souffre de n'être pas heureux ; son originalité est, moins de se complaire dans sa souffrance, ce qui n'est pas très rare, que de trouver des raisons à cette complaisance et de les exposer avec logique et décision. Sa sincérité est absolue.
Considérée en opposition avec les basses rêveries des prometteurs de bonheur, cette littérature est utile. Mais il est bon qu'elle soit rare, car elle ne laisserait pas que d'être déprimante, si on finissait par s'y plaire uniquement. La vie n'est rien et elle est tout. Elle est vide et contient tout. Mais, la vie, que veut dire ce mot ? C'est une abstraction. Il y en a autant qu'il y a d'individus vivants dans
LE PESSIMISME DE LEOPÀRDI 5l
toutes les espèces animales. Ces vies se développent selon des courbes et des méandres infiniment variés. Il est bien indiscret de porter un jugement unique sur la multitude des vies individuelles. Les unes sont bonnes, les autres mauvaises, la plupart médiocres, selon toutes les nuances possibles. Il n'y a, dans cet ordre de faits, aucune justice, et le règne de la justice y est particulièrement chimérique, parce que les joies et les chagrins d'une vie tiennent beaucoup moins aux événements dont elle est traversée qu'au caractère physiologique de l'individu. Les abstractions nous font beaucoup de mal, en nous poussant à la recherche de l'absolu en toutes choses. Le bonheur n'existe pas, mais il y a des bonheurs : et les bonheurs ne peuvent être pleinement sentis que s'ils sont coupés d'états neutres ou même pénibles. L'idée de continuité est presque négatrice. La nature ne fait pas de sauts; mais la vie ne fait que des sursauts. Les battements du cœur la mesurent et on peut les compter. Que, dans le nombre des profondes pulsations qui scandent notre existence, il y en ait de douloureuses, cela ne permet pas d'affirmer que la vie soit, pour cela, mauvaise. Une douleur continue d'ailleurs, ni une joie continue ne seraient perçues par la conscience.
Qu'il s'agisse des théories transcendantes deSchopenhauer ou des déclarations mélancoliques de Léopardi, la conclusion est la même. Le pes>imisme n'est pas recevable, non plus d'ailleurs que L'optimisme. Heraclite et Démocrite peuvent être renvoyés dos à dos, cependant que sans crainte, avec un espoir modéré mais ferme, nous nous efforcerons de tirerdechacunede nos vies, hommes, tout ce qu'elle contient de saveur, même amère.
Léopardi fut encore autre chose que le poète et le moraliste de la désespérance. A dix-sept ans, il s'était déjà rendu célèbre, comme érudil etcomme helléniste, par Y Essai sur les erreurs populaires des anciens ( 1 8 1 5) . Pendant les deux années suivantes, il avait donné plusieurs dissertations sur la Balrachomyomacliie, sur Horace, sur Moschus , et des odes grecques dans le goût de Caliimaque, dont la perfection fit illusion au point que l'on crut à l'exhumation de quelque manuscrit oublié. Niebuhr affirmait en 1822 que les Notes sur la chronique d'Eusèhe auraient fait honneuraux premiers philologues allemands. Léopardi en était là, quand tout d'un coup son génie personnel lui fut révélé, et parurent alors ses Poèmes, puis ses Opuscules moraux. 11 mourut à trente-neuf ans (1837), laissant une œuvre dont chacune des parties atteint la
perfection : l'érudit, le poète, le prosateur, le traducteur, le penseur, l'homme desprit sont en Léopardi également admirables. Sans la maladie de langueur qui troubla le cours de sa sensibilité, il eût été un des plus lumineux génies de l'humanité. Son originalité est d'en être le plus sombre.
« Les trois plus grands pessimistes qui aient jamais existé, disait un jour Schopenhauer, c'est-àdire Léopardi, Byron et moi, se sont trouvés en Italie pendant cette même année 1818-1819, et ne se sont pas connus ! » L'un donc de ces « grands pessimistes », Léopardi, écrivait précisément vers ce temps- là un petit dialogue que l'on pourrait réimprimer au début de toutes les années. Il paraîtrait toujours nouveau.
La vie est mauvaise, dit Léopardi, et en voici la preuve : c'est qu'on n'a jamais vu un homme qui souhaitât de revivre sa vie passée exactement telle qu'elle s'est passée ; qui souhaitât même, quand l'année recommence, que cette année soit exactement pareille à celle qui vient de finir. Ce que nous aimons dans la vie, ce n'est pas la vie telle qu'elle
est, c'est la vie telle qu'elle pourrait être, telle que nous la désirons.
Mais comme ce Dialogue du Passant et du Marchand a' almanachs, s'il a déjà été traduit, est resté enfoui dans d'illisibles volumes, voici une version toute neuve de cette page très jolie, quoique un peu amère :
Le Marchand. — Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux ! Vous voulez des almanachs, monsieur?
Le Passant. — Des almanachs pour Fannée nouvelle?
Le M. — Oui, monsieur.
Le P. — Croyez-vous qu'elle sera heureuse, cette nouvelle année ?
Le M. — Oh ! oui, monsieur, certainement.
Le P. — Comme celle qui va finir ?
Le M. — Oh ! beaucoup, beaucoup plus.
Le P. — Comme celle d'avant ?
Le M. — Beaucoup, beaucoup plus.
Le P. — Comme quelle autre, alors ? Ne vous plairait-il pas que Tannée nouvelle fût pareille à quelqu'une de ces dernières années ?
Le M. — Non, monsieur, non, cela ne me plairait guère.
Le P. — Depuis combien de temps vendez-vous des almanachs ?
Le M. — Depuis vingt ans, monsieur.
Le P. — A laquelle de ces vingt années voudriez-vous que ressemblât l'année qui vient ?
Le M. — Moi ? Je ne sais pas.
Le P. — Vous ne vous souvenez pas de quelque année qui vous ait paru heureuse ?
Le M. — Ma foi non, monsieur.
Le P. — Et pourtant la vie est une bonne chose, n'est-ce pas ?
Le M. — Oh ! oui.
Le P. — Vous voudriez bien revivre ces vingt années, et même toutes vos années depuis votre naissance ?
Le M. — Je crois bien, mon cher monsieur, et plût à Dieu que cela fût possible !
Le P. — Même si cette vie était exactement celle que vous avez vécue, ni plus ni moins, avec les mêmes plaisirs, les mêmes ennuis ?
Le M. — Ah ! cela, non, par exemple !
Le P. — Quelle vie voudriez-vous donc ?
Le M. — LTne vie comme ça, celle que Dieu me donnerait, sans autres conditions.
Le P. — Une vie au hasard, dont rien ne serait
connu d'avance, une vie comme Tannée qui vient ?
Le M. — Justement.
Le P. — C'est ce que je voudrais aussi, si j'avais à revivre, moi et tout le monde. Mais cela veut dire que le destin, jusqu'au jour où nous sommes, nous a tous mal traités. Et on voit assez clairement que l'opinion commune est que le mal, dans le passé, l'a de beaucoup emporté sur le bien, puisque personne, si c'était pour refaire le même chemin, personne ne consentirait à naître encore une fois. La vie qui est bonne, ce n'est pas celle que l'on connaît, mais celle que l'on ne connaît pas ; ce n'est pas la vie passée, c'est la vie à venir. Avec l'année nouvelle, le destin va enfin nous traiter favorablement, vous et moi, tout le monde, et nous allons être heureux.
Le M. — Espérons-le.
Le P. — Montrez-moi donc votre plus bel almaivach.
Le M. — Voici, monsieur. Il est de trente sous.
Le P. — Voici trente sous.
Le M. — Merci, monsieur, à revoir. Almanachs, almanachs nouveaux! Calendriers nouveaux!
Il y a peut-être, dans le raisonnement de Léopardi, une légère erreur. Ce n'est pas parce que no'.re vie a été mauvaise qu'il nous serait pénible
de la recommencer. Une vie heureuse vécue deux fois n'aurait guère de plus grands charmes. 11 faut tenir compte de l'élément de curiosité. 11 n'est pas de créature humaine, si résignée qu'elle soit à la monotonie d'une existence endormie, qui n'espère au fond de son âme on ne sait quel imprévu.
Mais est-il bien vrai que cette idée ne soit pas dans le dialogue de Léopardi? Elle y est, quoique cachée, et c'est là sans doute que je l'ai prise. D'où qu'elle vienne, elle est juste, du moins si on l'applique à la vie entière. Car chacun a dans son souvenir des heures, quelquefois des jours, qu'il revivrait volontiers. C'est souvent une des occupations des homme? de chercher à créer dans leur vie des circonstances qui les replongent pour un instant dans les joies du passé, même s'ils doivent payer de quelque souffrance cette résurrection momentanée.
C'est en ne trouvant pas ce dialogue dans le Choix d' œuvres en prose que j'ai eu l'idée de le traduire; mais il contient des pages qui, si elles sont moins spirituelles, ont cette beauté amère de la tristesse consciente. Léopardi, qui était un philologue distingué, un helléniste excellent, un grand poète et un philosophe ingénieux, au verbe éloquent, ne sut découvrir ni le bonheur, ni même la paix dans
Pexercice de ces dons multipliés. Sa santé était des plus chétives ; son cœur, demeuré vide, sonnait dans sa poitrine au moindre choc; il était timide et ses nerfs tressaillaient à tous les heurts, comme ces harpes qui étaient à la mode au temps de sa jeunesse. Il était né quatre ans avant Victor Hugo et il mourut jeune, sans avoir connu la gloire, alors que le romantique Manzoni, qui devait remplir un siècle presque entier, était depuis longtemps célèbre par toute l'Europe. Est-ce dans ces diverses causes qu'il faut chercher la source du pessimisme de Léopardi? On ne le croit pas. Le malade, loin de maudire la vie, est rempli d'espérance; il est optimiste, il veut guérir; il sait qu'il guérira. Ce n'est pas à lui qu'il faut parler de l'infinie vanité de tout. Cela le mettrait en colère d'entendre déprécier des biens qui sont momentanément éloignés de sa main, mais qu'il s'apprête à toucher encore et à reconquérir. Scarron était plus malade et plus difforme que Léopardi et il n'en fut pas moins un gai, un trop gai compagnon. Etre incompris ou du moins n'être pas estimé à sa valeur, il n'y a pas là, non plus, de quoi rendre pessimiste un esprit sain. L'homme supérieur se moque, après tout, de l'opinion des hommes, quand elle n'est qu'une opinion, c'est-à-dire un fait sans conséquences prati-
ques. Et c'était le cas pour Léopardi, qui pouvait vivre indépendant pourvu d'un médiocre, mais honorable patrimoine.
Le pessimisme tient au caractère, et le caractère est une expression de la physiologie. Il en est des écrivains, des philosophes, des poètes exactement comme des hommes des autres professions. Ils sont gais, tristes, spirituels, moroses, avares, libéraux, ardents, paresseux, et leur talent prend les couleurs de leur caractère.
Si Ton étudiait l'histoire littéraire à ce point de vue, qui ne manquerait pas d'intérêt, on y découvrirait très probablement un grand nombre de pessimistes ou, comme on disait jadis, d'esprits chagrins. II y a peu d'hommes de valeur qui n'aient parfois trouvé à la vie un goût un peu amer, même parmi ceux qui, comme M. Renan, firent profession d'éternelle jovialité. Il n'est pas de grand écrivain sans une grande sensibilité; capables de joies très vives, ils le sont aussi de peines excessives. Or, la peine, qui est dépressive, laisse dans la vie des traces plus profondes que la joie. Si l'intelligence ne régit pas, si elle n'intervient pas pour établir une hiérarchie, ou un balancement des sensations, ce sont les idées tristes qui finissent par l'emporter par leur nombre et leur force. La séré-
6o PROMENADES PHILOSOPHIQUES
nité de Renan n'est peut-être que l'apathie de l'indifférence; la sérénité de Goethe représente la victoire de l'intelligence sur la sensibilité.
Le pessimisme n'est ni un sentiment religieux, ni un sentiment moderne, encore qu'il ait pris très souvent la forme religieuse, et que les pessimistes les plus célèbres appartiennent au dix-neuvième siècle. Les Grecs, qui connurent tout, connurent la désespérance de vivre : le pessimisme d'Heraclite avait devancé l'optimisme de Platon. Il y a peu de pages plus arriéres que celles où le naturaliste Pline résume les misères de la vie humaine : L'homme, la nature le jette sur la terre ; de tous les animaux, c'est le seul qui soit destiné aux larmes; il crie dès sa naissance, et jamais il ne rit avant le quarantième jour. Et après avoir énuméré tous les maux et toutes les passions qui désolent les hommes, Pline conclut en approuvant l'antique sentence grecque : « Le meilleur est de ne pas naître ou de mourir au plus tôt. »
Léopardi n'a guère fait que paraphraser ces idées élémentaires, mais il Pa fait avec abondance et ingéniosité. Son esprit est tellement funèbre, qu'il répand le deuil sur les choses les plus charmantes. « Entrez, dit-il, dans un jardin de plantes, d'herbes et de fleurs, même dans la saison la plus
LE PESSIMISME DE LÉ0P1HDI 6t
douce de Tannée. Vous ne sauriez porter vos regards nulle part sans découvrir des traces de douleur. Tous les membres de cette famille végétale sont plus ou moins « en état de souffrance ». Là cette rose est blessée par le soleil qui lui a donné la vie; elle se ride, elle s'étiole, elle se flétrit. Plus loin, voyez ce lys qu'une abeille suce cruellement dans ses parties les plus sensibles, lesplus vitales... Cet arbre est infesté par une fourmilière ; d'autres, par des chenilles, des mouches, des limaçons, des moustiques ; l'un est blessé dans son écorce, martyrisé par l'air ou par le soleil, qui pénètre dans sa blessure ; l'autre est attaqué dans son tronc ou dans ses racines. Vous ne trouverez pas, en ce jardin tout entier, une seule petite plante dont la santé soit parfaite... Chaque jardin n'est en quelque sorte qu'un vaste hôpital — endroit autrement lamentable qu'un cimetière — et si la sensibilité est acquise à de tels êtres, il est certain que le nonêtre serait pour eux bien préférable à l'être. » Léopardi commet ici la faute de celui qui veut trop prouver. Son pessimisme abdique la raison et la sentence sur le néant préférable à la vie, qui était, dans Pline, belle et philosophique, devient dans le philosophe italien d'une sentimentalité un peu ridicule.
Jouffroy, songeant peut-être à cette page, a mis les âmes tendres en garde contre la naïve croyance à la sensibilité des plantes : laissons cela dans les rêveries, d'ailleurs si nobles, de Pylhagore, ou dans les contes de fées, où nous pourrons, un soir d'été, aller cueillir la rose qui parle. Mais s'il avait mieux connu la nature, les relations des insectes et des plantes, et des insectes entre eux, quel tableau à la fois admirable et cruel Léopardi n'aurait-il pas pu faire ! Ces moustiques, qu'il croit comme des chenilles acharnées après les feuilles de quelque cerisier, ce sont des ichnenmons, et c'est aux chenilles mêmes qu'elles viennent s'attaquer, les piquant d'une longue tarière creuse qui leur permet de pondre dans la chair même de la bête des œufs qui, devenus larves, la rongeront toute vivante, effroyables petits vautours.
Si Léopardi avait connu cela et bien d'autres choses, s'il avait su que tout être vivant est tour à tour proie et prédateur, tour à tour mangeur et mangé, il aurait considéré avec encore plus d'amertume la venue de Tannée nouvelle, qui s'empresse, dès les premiers jours de son printemps, de rendre toute leur force et toute leur fureur aux instincts de vie et de dévastation.
Léopardi désespère; donc c'est un faible. Son
humble marchand d'almanachs est pétri d'une meilleure argile. Il espère, il veut vivre et vivre heureux; il y a en lui au moins un peu de cette énergie sans laquelle les autres dons ne sont que trop souvent des tares et des fardeaux.
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LA LOGIQUE D'UN SAINT (i)
Il semble que l'Eglise, qui n'a jamais beaucoup compris les Saints, en soit arrivée à ne plus même les aimer. C'est de toutes parts contre ces fiers et libres esprits l'émeute de la niaiserie dévotieuse et de la sécheresse piétiste. Pendant que les protestants nient jusqu'à l'idée de sainteté, les catholiques la font descendre si bas qu'elle n'est plus pour eux qu'une formule que le codex talismanique ajoute à la liste vulgaire des préparations médicinales. Je ne réprouve pas les superstitions : les plus humbles ont une raison d'être aussi profonde que les délicates croyances religieuses et, en somme, l'esprit humain n'est capable que de deux états, l'état de foi et l'état d'incrédulité : croire à
(1) Collection de Documents pour l'histoire littéraire et religieuse du Moyen Age. I. Spéculum Perfectionis seu S. Francisci Assisiensis Legenda Antiquissima auctore fratre Leone. Nunc primum edidit Paul Sabatier. — M. Sabatier «publié antérieurement: \* Vie de S. François d'Assise.
la Justice et croire à la Sainte Vierge, c'est également se rejeter en dehors de la certitude vers le pays des dogmes, des hypothèses, des désirs et des rêves. Il serait cependant plus facile de trouver dans l'histoire un fait certifiant l'intervention d'un personnage mythologique qu'un fait duquel l'idée de justice puisse s'inférer légitimement. Création de notre esprit, le monde des idées générales est déterminé par la forme même del'esprit humain; cette forme est inéluctable : tout ce qui tombe du moule est de même valeur et il est déjà beau qu'on ose se permettre un classement d'après des signes équivoques. Je ne réprouve donc pas les superstitions dévotes, mais certaines tendances me conseillent de les ranger à la place que la botanique réserve aux champignons et aux moisissures. Les Gesta sanctorum doivent au contraire être recueillis parmi les productions les plus nobles de l'humanité.
Il est peu probable que la sainteté soit un état particulier à la reliiâon chrétienne; mais les autres religions n'étant pratiquées que par des peuples d'eniants ou de vieillards, nous ne pouvons guère ordonner de comparaisons utiles. Cependant ce que l'on sait du bouddhisme autorise à croire que l'Inde a connu de véritables saints, et d'autre part une confrontation des saints du christianisme avec