UNE SIBYLLE
Mes sœurs, connaissez-vous la plaie, Que, malgré moi, j’aime à nourrir?
Ombre que l’aquilon balaie ,
Ce dieu pourra-t-il la guérir ?
LB CHOEUR
Oui, des longues nuits d’insomnie.
Des angoisses de l’agonie ,
Des cieux qu’on ne veut plus revoir, Des vains remords que tout ranime , Ma sœur, j’ai mesuré l’abîme.
Et j’ai connu le désespoir.
De poisons mon ame était pleiuc ;
Dans mon sein tarissait la foi.
Je me mourais à chaque haleine.
Et ce temps n'est pas loin de moi.
Mais, par hasard, une pensée Réchauffant mon ame glacée,
Dans ma nuit j’ai revu le jour.
Comme l’astre au bord du nuage,
Dans mon sein où s’endort l’orage ,
Se lève enfin l’immense amour.
Les pleurs versés dans le silence Seront plus doux que le nectar.
La paix, fille de l’espérance ,
Jamais n’arrivera trop tard.
Au fond de l’ame solitaire ,
Vont résonner dans le mystère Les souvenirs harmonieux.
Sur la pierre de chaque tombe ,
Se reposera la colombe
Dont la couvée est dans les ci eux.
Car, dans la mort, tout se ranime.
Sous le doigt qui fit l’univers,
Dans le cœur se creuse un abîme ,
Plus profond que les vastes mers.
Dans cette source de lumière,
Jamais n’a plongé sa paupière De l’Olympe l’aigle mortel;
Et le sceptre du mont Lycée ,
Roseau que brise une pensée, ^
Ne régit pas cet autre ciel.
TJJTE SIBYLLE.
Eh quoi 1 l’immortelle allégresse Aurait pour mère la douleur 1 Sous le ciel d’airain qui m’oppresse, Renaîtrait mon ame en sa fleur !
LB CUOEÜB.
Oui, de tant de larmes versées,
Et de nos muettes pensées Naîtra le fils de l’Éternel.
De tant d’invisibles supplices,
Sortira le flot des délices ,
Et l’esclave aura son autel.
UH B 1UTBH.
Verra-t-on les peuples stupides, Toujours courbés sous l’aiguillon , Prenant des fantômes pour guides Tracer un servile sillon ?
LB C1IOEUB.
On verra les peuples rebelles, Au-devant de cités nouvelles, Marcher sur le front des Césars ; Demi-dieux tombés en poussière , Les rois serviront de litière Aux chevaux liés à leurs chars.
uns autbb sibyllb.
Le juste sous la violence Languira-t-il jusqu’à la mort?
Toujours couronné d’insolence Le droit sera-t-il ou plus fort?
LB CUCEOB.
Avaijt que ce jour s’accomplisse , Dans la maisou de l’injustice
Arrivera le châtiment;
Et de la pâle servitude,
On verra dans la solitude S’évanouir l’enchantement.