‹ Prométhée; poème dramatiqueChapitre 10 sur 19 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Une gorge dans les rochers. Site forestier.

Prométhée est assis devant Ventrée d'une grotte au fond de laquelle brille un grand feu. Entrent quatre jeunes hommes.

ANTICR.\TE

Sombre Titan, salut. Dans ce ravin sauvage Il est doux de goûter la fraîcheur de l'ombrage.

go Prométhée.

NÉOGÊNE

Néogène est mon nom. Mes amis, on les nomme Anticrate, Olympos, la fleur des jeunes hommes

De la plus belle des cités, Et Sophoclès, encore enfant, nous accompagne.

OLYMPOS

Nous te cherchons depuis trois jours dans la montagne.

Nous avons tout quitté, Parents, amis, la ville sainte, la colline Où blanchissent les flots bruissants de la mer, Les jardins caressés par la brise marine Et la noble palestre où, nus et frottés d'huile, Exerçant la vigueur de nos membres agiles. Nous nous réjouissons des splendeurs de nos chairs.

NEOGENE

Et nous avons marché longtemps au bord du fleuve Où les troupeaux, le soir, dans les roseaux s'abreuvent

Nous avons marché dans les bois

Où le vent frais dans le feuillage

Et les oiseaux au doux ramage Au silence divin mêlent de tendres voix ;

Nous avons marché par les roches Où les daims bondissants fuyaient à notre approche ; Quelquefois nous baignions nos piedslas dans les sources,

Puis nous reprenions notre course;

Nuit et jour nous avons marché, Te cherchant sans relâche; enfin, dans les rochers,

Au fond d'une gorge profonde, Nous avons vu, de loin, briller la flamme blonde De ton foyer sacré.

Soyez les bienvenus !

Asseyez-vous sur ces rochers moussus.

Voici des fruits, du vin nouveau, du lait de chèvre. L'écuelle hospitalière est prête pour vos lèvres. Et maintenant apprenez-moi pourquoi, Fils, vous êtes venus vers moi.

ANTICRATE

Nous ne respirons plus à l'aise dans la ville. Les despotes sont durs, la multitude est vile; Le joug est trop pesant pour nos cœurs révoltés. Alors, pleins du mépris des hommes,

O Titan, nous nous sommes Souvenus de l'aïeul qui, loin de la cité.

Vit dans la liberté.

Vous êtes les premiers. Hélas ! comme ils m'oublient.

Les hommes, moi leur père, Moi qui les ai tirés du ventre de la terre Et qui leur ai transmis le souffle de ma vie !

NEOGENE

Parle, ô Titan; pourquoi t'ont-ils abandonné?

Demande-moi plutôt ce que je leur donnai! Au début, ils n'avaient aucune connaissance. De leur esprit confus débrouillant le chaos,

Je formai leur intelligence.

Je leur enseignai l'ordre et le pouvoir des mots F]t je donnai l'essor à leurs jeunes pensées Qui se sont en tous sens hardiment élancées. La nature, qui n'est que le vouloir des dieux. Les écrasait sous ses lois les plus dures : Je leur montrai comment on combat la nature

Par un courage industrieux.

Mais le monde entier sait tout ce qu'a fait pour eux

Celui qui leur donna le feu

Où s'est allumé leur génie.

Des arts et des métiers la liste est infinie. S'ils dressent aujourd'hui sur la terre ravie Les divines cités aux travaux merveilleux. Tout, ils me doivent tout, et pourtant ils m'oublient!

OLYMPOS Comment ont-ils pu te quitter?

Leur cœur était pareil à mon cœur indompté. Chacun s'abandonnait à son désir sauvage

Comme un torrent impétueux.

Ivres de liberté, sous leur front orgueilleux Leurs passions soufflaient en vent d'orage, Et mes conseils plus sages Ne pouvaient rien sur eux.

Comme les aigles solitaires Rien ne les unissait dans un commun essor. Leurs forces s'épuisaient en stériles efforts

Au milieu des efforts contraires Et du haut de l'Olympe le rire moqueur Des dieux retentissait jusqu'au fond de mon cœur. Comment fixer cette humaine poussière Qui semblable A du sable Coulait entre les doigts de l'antique sculpteur ? Comment la transformer en argile plastique Afin de lui donner des formes magnifiques ? Comment sous un seul joug joindre les volontés Qui tourbillonnaient en tumulte?

Promet hée. 95

Ah! les dieux riaient! J'inventai Les saints mystères et les cultes Unissant tous les cœurs par la crainte et l'espoir Dans le même idéal et le même devoir.

Quant aux dieux, étonnés, comblés de sacrifices. Mon stratagème heureux les faisait mes complices. Les prêtres, commandant au nom des immortels. Fondaient les mœurs, dictaient les lois, formaient les races Les rois et les guerriers se pressaient sur leurs traces Et les cités naissaient autour des saints autels. Je riais à mon tour; je me croyais vainqueur Des dieux. Quelle revanche ils ont su prendre ! Et comme Ils se sont emparés du cœur Des hommes !

Ils les ont étourdis Par des oracles Et des miracles ;

,^- Ils les ont asservis

Par la terreur et l'espérance.

Le vieux semeur fut oublié par la semence. Les hommes, ô douleur, ô dernière misère,

Ne savent plus que je suis leur père ; Zeus triomphant dans son imposture

g6 Prométhée.

Id^a persuadé^ qu'ils sont ses créatures! Misérables jouets des fourbes Immortels,

Aux volontés chimériques du ciel Ils inmiolent non plus la sauvage nature

Et les brutales passions, Mais les plus pures fleurs de la saine raison. Les lois du Foudroyeur sont des lois éternelles Qui fixent à jamais dans l'immobilité

L'esprit humain, que ses puissantes ailes Devaient emporter Dans l'immensité.

Tout reste en place. Rien n'avance.

Le présent comme l'avenir, C'est le passé qui recommence.

Ah ! Zeus peut faire retentir Les cieux immenses De son rire éclatant !

Il a trompé mes espérances.

Il m'a vaincu dans mes enfants !

Ce n'était pas assez ! Pour assouvir sa haine Il a soulevé la colère humaine

Contre le père des mortels.

Ne suis- je pas le ravisseur du feu?

Ne suis-je pas le contempteur des dieux Et l'éternel rebelle ?

Les prêtres m'ont maudit. Ils m'appellent le Mal,

Le Tentateur et l'Adversaire.

Le sol que je touchais devint un lieu fatal

Où devait tomber le tonnerre.

Tu demandais tantôt comment m'avaient quitté Les hommes, ô mon fils : les hommes m'ont chassé.

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