ANT1CR.\TE
O race ingrate et lâche, où tout ce qui s'élève, Pensée ardente, amour divin, sublime rêve De liberté sacrée ou de paternité, Est aussitôt proscrit par la brutalité !
NÉOGÈNE
S'il naît un homme fier, dans les fers en le traîne. Des chaînes pour le penseur, Des chaînes pour l'inventeur.
Des chaînes, des chaînes, des chaînes Pour le libérateur !
ANTICRATE
Sont-ce là tes enfants ! Ah ! que tu les maudisses ! Que, sous les pieds des dieux despotes, à jamais
Ils croupissent Dans leurs stagnantes lois comme au fond d'un marais! Qu'un air empoisonné dessèche leur poitrine ! Que le brillant soleil au fond du ciel en deuil Voile à jamais pour eux sa prunelle divine ! Ténèbres dans leur cœur ! Ténèbres dans leur œil ! Que les vents indignés soufflettent leur visage ! Que leur foyer s'éteigne au souffle de l'orage ! Puisqu'ils aiment le fer, puisqu'ils aiment le sang, Qu'ils tombent égorgés sous les pieds des puissants. Et que tes fils ingrats se ruant aux batailles, Répandant sur le sol leurs sanglantes entrailles. Disparaissent du monde et laissent ta bonté Donner à l'univers une autre humanité !
Taisez-vous! Taisez- vous! Je les aime toujours! Vos malédictions sont de tristes blasphèmes !
Aimons ! Il faut aimer ! Il faut que notre amour Tente au moins d'élever jusqu'à lui ceux qu'il aime.
OLYMPOS
C'est en vain que tu leur pardonnes.
Tu ne peux plus pour eux être ce que tu fus. Abandonne à leur sort tous ceux qui t'abandonnent ; Puisqu'ils t'ont renié, va ! ne les connais plus ! A quoi bon désormais leur porter ^ lumière?
Comment veux-tu qu'elle éclaire Leurs opaques cerveaux?
Laisse-les à leur nuit qui hait le jour nouveau ! S'il est au milieu d'eux quelques âmes plus fières,
Elles sauront suivre nos pas.
Et nous, nous qui t'avons cherché partout, ô Père,
Reçois-nous dans tes bras :
Tu trouveras en nous des fils selon ton âme. Souffle au fond de nos cœurs et reconnais ta flamme,
Toi l'éternel porteur de feu !
Altérés des secrets de la terre et des cieux Nous boirons à lonss traits comme un vin savoureux
Les fortes vérités dont ton esprit s'enivre.
Où l'aigle peut monter, l'aiglon saura le suivre,
Amoureux du soleil, ivre d'immensité
Et fou de liberté !
Prends-nous ! Fonde avec nous l'humanité nouvelle !
Tu verras s'incarner en elle, Loin des tristes ingrats qui ne peuvent t'entendre. Ta sublime pensée et ton cœur grave et tendre.
J'aime tous les humains, même les plus honteux, Car leurs fils à vos fils seront, un jour, semblables.
ANTICRATE Ils t'ont chassé. Vas-tu t'en retourner vers eux?
Les dieux seuls ont tout fait; les dieux|seuls sont coupables. O mes enfants, il faut arracher l'homme aux dieuxj!
NÉOGÈNE Comment t'y prendras-tu? Les dieux sont redoutables.
PROMÉTHÉE L'invincible savoir démasquera leurs fables.
NÉOGÈNE Ils ont pour eux les lois, la foi, la sainteté.
PROMÉTHÉE J'ai pour moi la justice et j'ai la vérité.
ANTICRATE
Qui donc convaincras-tu ? Nul ne voudra te croire Et tu verras passer les siècles, sans victoire.
i02 Promet liée.
Les siècles passeront, je lutterai toujours
Avec la liberté, la science et l'amour.
J'éclairerai les cœurs que les ténèbres rongent.
Je confondrai les dieux au fond de leurs mensonges.
Je montrerai comment ils se moquent, là-haut,
Des hommes accablés de peines et de maux
Et comment, en dépit des pieux sacrifices.
Ils laissent, en riant, redoubler leurs supplices.
Je ferai voir partout l'injuste et le méchant
Perpétrant ses forfaits sous leur œil indulgent.
Le monde qu'ils ont fait n'est que meurtre et que haine;
Il y coule sans cesse un long fleuve de sang.
Du plus faible animal jusqu'à l'homme puissant,
Tous les êtres, obéissant
Au pouvoir des dieux qui les mène,
Se déchirent et se dévorent
Et font de la terre un charnier
Où jusqu'à la mort du dernier
Ils s'entr'égorgeront encore.
Telle est l'œuvre des dieux; je la dénoncerai Et l'homme frémira dans son cœur ulcéré.
Alors, illuminé d'une effroyable aurore,
Éclatant en sanglots, il maudira les deux
Et dira comme moi : Tout le mal vient des dieux !
SOPHOCLES
O Prométhée, écoute un enfant qui les aime ! Tout le mal vient de nous et de nos passions. Comme un champ où l'orage a détruit la moisson, Ton cœur est ravagé par les désirs extrêmes. Pourquoi haïr les dieux ? S'ils ont créé la vie, Et si la vie a fait la souffrance et la mort, Vois ! la vie est heureuse au cœur plein d'harmonie Qui veut ce qui doit être et qui bénit le sort. Lorsque le frais matin fait resplendir l'azur Et remplit la maison de sa chère lumière,
Il met dans mes yeux purs Et dans mon cœur joyeux la grâce printanière. Je salue et le jour et les dieux immortels. Mille rêves charmants voltigent dans ma tête Et je vais, murmurant les doux vers d'un poète, Au gymnase exercer ma vigueur sous le ciel, Dans les jardins cueillir des glaïeuls et des roses,
104 Promet liée.
Ou courir et jouer avec de gais amis,
Ou m'asseoir sur un banc près d'un sage, que j'ose
Interroger sur tout ce qui ravit
Mon cœur et mon esprit.
Le monde me sourit et je souris au monde. Quand je souffre, un sourire adoucit ma douleur ;
Et mon sourire et ma jeunesse blonde Offrent aux affligés un moment de douceur ;
C'est pourquoi je désire Etre bon, être beau et fleurir en sourires Comme un jeune rosier qui se couvre de fleurs. Mon cœur craint tout excès ; il fuit la violence Qui même pour le bien n'engendre que le mal. Puissé-je ne jamais déranger la balance
Que Némésis tient dans son poing fatal I J'admire ton génie, ô Titan, et je l'aime : Il est force, tendresse, ardeur et mouvement; Mais j'adore les dieux, qui sont l'ordre suprême Et la sereine paix du devoir triomphant. Ils règlent l'univers, ma patrie et ma race. J'ai conformé mon âme, oiseau léger qui passe, A leur profonde volonté.
Et j'ai reçu pour récompense
De ma joyeuse obéissance La parfaite félicité.
O bienheureux enfant, c'est toi, charmante rose, Qui parfumes de ton bonheur toutes les choses Et qui prêtes aux dieux ta grâce et ta bonté. Tes pareils sont les fleurs de l'espérance humaine; Mais pour qu'ils puissent croître aux baisers du soleil Il faut que mes pareils
Traînent sans fin leurs lourdes peines Dans l'angoisse et l'horreur des douleurs sans sommeil. Et ton rare bonheur n'est lui-même qu'un piège
Que la ruse de Zeus nous tend :
Les dieux ont effeuillé des roses sur la neige, Disant: «Voyez! Nous vous donnons un doux printemps,
Mortels, rendez-nous grâces! »
Le vent chasse les fleurs et laisse un champ de glace Où sous le ciel haineux la tempête du Nord Souffle et hurle à la mort.
io6 Prométhée.
NEOGENE
Oh ! quelle haleine d'ambroisie Vient caresser notre visage?
Quels rayons éclatants à travers le feuillage Glissent sur la terre éblouie?
OLYMPOS
Regardez ! c'est un dieu !
Son corps resplendissant brille comme le feu Et la beauté de son visage enflamme Toute mon âme.
Entre Mercure.
PROMETHEE Que viens-tu m'annoncer, héraut de Jupiter?
MERCURE Tu m'as reconnu. Bien! J'apporte ta sentence.
PROMETHEE Apportes-tu aussi le tonnerre et l'éclair?
MERCURE Tu montreras bientôt, je crois, moins d'arrogance.
PROMÉTHÉE Sans doute, si les dieux me montrent leur bonté !
MERCURE Tu connaîtras d'abord leur rude volonté.
Je connais leur orgueil comme leur injustice Et je sais qu'il leur plaît que l'innocent périsse.
io8 Prométhée.
MERCURE Ils terrassent Timpie et le blasphémateur.
PROMÉTHÉE Un titan immortel peut braver leur fureur.
MERCURE
Tu vas t'en rendre compte! Assez de propos vains ; Ecoute les arrêts divins !
Il me plaît d'écouter jusqu'où va leur délire
Et tout ce qu'en leur nom leur valet vient me dire.
MERCURE
O rebelle exécré de tous les Immortels, Traître, voleur du feu du ciel.
Prométhée. log
Noir révolté qui pervertis l'engeance humaine, De l'ordre universel tu as rompu les lois :
L'heure a sonné qui t'apporte ta peine, Némésis s'est levée et son bras est sur toi. Sur un roc monstrueux tout proche des nuages.
Nu, sous la neige et sous l'orage, Sous le soleil de feu, sous la grêle et le vent.
Tu vas être cloué vivant Et l'aigle aimé de Zeus dévorera ton foie, Qui, mangé chaque soir, chaque nuit renaîtra.
Éternelle proie Qu'au châtiment sans fin ta torture offrira.
PROMÉTHÉE Je reconnais des dieux la bonté souveraine!
MERCURE
Misérable, reconnais-la !
Si Némésis a préparé ta peine, Zeus, qui veut pardonner, retient encor son bras.
Le feu qui brûle en ta demeure
Est le foyer originel
De tous les foyers des mortels ; Disperse les tisons, étouffe-les, qu'ils meurent ! Par le pouvoir miraculeux des dieux Tous les feux s'éteindront dans les maisons des hommes; De la terre à jamais disparaîtra le feu. Tout rentrera dans l'ordre et tes fils vivront comme
Avant ton attentat Et Zeus, dans sa bonté, ne te châtiera pas.
Honte sur lui! Honte sur toi!
Quoi, Je persécuterais les hommes à mon tour, Je renierais mon âme Et de mon paternel amour J'étoufferais la flamme?
J'éteindrais les foyers par mes mains allumés? Dans la barbare nuit, dans la nuit odieuse Mon bras replongerait mes enfants bien-aimés?
Je me ferais bourreau pour plaire à Zeus ? Je deviendrais l'outil cruel de ses vengeances? Zeus est fou ! Tous les dieux sont atteints de démence ! Va-t'en ! Porte ailleurs leurs souhaits infâmes ! Pars! hâte-toi! Sinon De mon foyer divin saisissant les tisons Je vais te flageller de flammes !
MERCURE Adieu. Tu seras moins menaçant sur ton roc.
(Il s'éloigne)
Puisse ma colère S'enfoncer dans le sein de Zeus comme le soc Qui déchire la terre !
Ha ! Ha ! Les dieux s'en vont en guerre ! Qu'ils viennent donc ! D'un pied ferme j'attends leur choc ! Mais où sont-ils? Quoi ! Rien ! Pas le moindre tonnerre !
Le Foudroyeur Aurait-il peur
De descendre sur terre?
Craint-il les poings tendus et les noirs hurlements
De toutes les misères Qui saignent sous le firmament?
On blasphème. Est-il sourd? Peut-être est-ce qu'il dort?
Réveille-toi, Dieu fort, On va douter de toi, discuter ta puissance Et rire de ta foudre! Il garde le silence.
Et si l'Immortel était mort?
Nature, prends le deuil! Il est mort, l'Inventeur Des ventres affamés, des mâchoires féroces. Des blessures, des coups, des lèpres, des tumeurs, Des douleurs sans espoir, des angoisses atroces. Des haines sans merci, des meurtres, des poisons Et des majLix ténébreux où sombre la raison. Il est mort, le Dieu bon qui créa pour détruire
Et pour faire souffrir, Celui qui de la vie a fait un long martyre Et qui verse la mort aux lèvres du désir !
Il s'évanouit en fumée Sous le fixe regard d'une ferme pensée.
Il n'a jamais vécu. Il n'était qu'un vain songe
De mon cœur égaré.
Il s'appelle Néant! Mon rire le replonge Dans le vide éternel d'où je l'avais tiré. Et je n'aperçois plus, immensités profondes, Que des Forces sans but, qui font et qui défont, Et l'aveugle Hasard qui fait rouler les mondes
Dans un gouffre sans fond.
NEOGENE
Écoute, père ; il tonne.
As-tu peur du tonnerre l Le feu du ciel n'éclaire Que le vide infini des cieux.
O mes enfants, allez, et par toute la terre
Proclamez le néant des dieux !
Criez dans les palais, criez dans les chaumières Criez sur les chemins,
Criez sur la montagne en agitant les mains, Criez au bord des flots sonores :
Délivrance ! Délivrance !
Il est mort le tyran qui donnait les naissances Pour pâture à la Mort ! Il gît inerte au fond de l'Empyrée.
Sa narine sacrée Ne respirera plus le parfum de Tencens Ni les vapeurs des sacrifices Et des prêtres et des puissants Il ne sera plus le complice.
Annoncez en tous lieux sur la terre exaltée Qu'il fut tué par Prométhée.
ANTICRATE Père, hélas! hélas! vois ces sinistres figures !
PROMÉTHÉE Accueillons le Destin.
OLYMPOS
A leur haute stature On reconnaît des dkux.
LE POUVOIR
Tout est-il prêt, Vulcain.
La chaîne, le carcan et les anneaux d'airain? Allons, vite à l'ouvrage ! Enchaîne ce rebelle.
PROMETHEE Connais-tu la vigueur de mes mains immortelles?
LE POUVOIR Connais-tu le tonnerre?
OLYMPOS Oh ! le ciel est en feu !
NÉOGÈNE
Épouvante! Épouvante! le Maître des dieux Fracasse l'univers. Le roc éclate en poudre" Et le Titan brisé succombe sous la foudre.
LE POUVOIR
Les dieux parlent; silence, esclaves!
Le voilà terrassé, le bavard orgueilleux ! Allons, Vulcain, travaille! A ses pieds les entraves!
VULCAIN Il le faut, j'obéis, — mais non pas sans regret.
LE POUVOIR Est-ce fait?
VULCAIN Un moment! ta dureté m'afflige.
LE POUVOIR Obéis et tais-toi. Ta sûreté l'exige.
VULCAIN Je le sais ; mais mon cœur malgré moi s'attendrit.
LE POUVOIR
Sotte pitié! Perds-tu l'esprit?
Vite, cercle les reins, rive, serre, martèle!
VULCAIN
Vois ; l'œuvre est sans défaut. Zeus peut compter sur elle.
LE POUVOIR Attache promptement les poignets et les bras.
ii8 Prométhée.
VULCAIN Ces lourds anneaux, un dieu ne les briserait pas,
LE POUVOIR A présent, le carcan ! Qu'il serre bien la gorge !
VULCAIN
Que n'ai-je pour marteau ta langue dans ma forge ! O malheureux Titan, vois, c'est bien malgré moi
Que je porte la main sur toi.
Mais l'obscur travailleur obéit au despote
Tout en pleurant son triste rôle.
LE POUVOIR
Si Zeus t'entend, tu paieras cher tes sottes Paroles.
VULCAIN
Regarde, j'ai fini. N'es-tu pas satisfait?
LE POUVOIR
Bien. Partons! Hé, debout, scélérat, vil rebelle! En route pour le gibet Et la torture éternelle !
Marchons ! J'ai la foudre pour fouet.
La lanière de feu sur ton échine vibre!
VULCAIN
Le corps est enchaîné, mais l'âme reste libre.