‹ Prométhée; poème dramatiqueChapitre 14 sur 19 · LA CORYPHÉE · texte numérisé non relu

LA CORYPHÉE

Et tu ne trembles pas à blasphémer ainsi ?

PROMÉTHÉE Moi, trembler? Suis-je donc moins immortel que lui?

LA CORYPHEE

Si pourtant il allait augmenter ta torture?

A son aise, il le peut. Moi, j'attends l'aventure.

LA CORYPHEE

Adorons le Seigneur, en tout cas, c'est plus sage.

Que tu l'adores, Que tu l'implores.

Que d'encens, d'hommages Et de flatteries Tu le rassasies, Pour moi, moins que de rien, de Zeus je me soucie.

i8o Prométhée.

Qu'il rende des décrets, qu'il se fâche, qu'il gronde. Il n'a plus très longtemps à gouverner le monde. Mais je vois de nouveau venir son messager. Soit ! Écoutons de quel message il est chargé.

MERCURE

Te tairas-tu, rebelle ! Au palais de mon père Est parvenu le bruit des cris que tu profères.

Ridicules fanfaronnades.

Appels à la révolte et belliqueux complots, Entremêlés d'ailleurs de douloureux sanglots,

Tout est connu, mon camarade!

Tu veux par ton tapage ameuter l'univers :

Ne crois pas qu'on te laisse faire.

Tes hurlements séditieux

Ont lassé le maître des dieux

Et Zeus t'ordonne de te taire.

Aussi grossier qu'impérieux !

C'est bien parlé pour un valet des dieux!

Donc, Zeus m'envoie un ordre. Il m'impose silence. Il sait d'expérience S'il doit compter sur mon obéissance.

Tu peux t'en retourner par où tu es venu Et rapporter là-haut ce que j'ai répondu.

iMERCURE

Tu t'obstines; pourtant tu vois Où t'a conduit ton orgueil maladroit.

Aux plus adroits il a laissé La servitude volontaire; Et j'aime mieux languir sur ce roc fracassé Que d'être un serviteur avili de ton père.

MERCURE

Quel bonheur, en effet, de pendre à ce rocher !

i82 Prométhée.

Puissent mes ennemis bientôt le partager !

MERCURE

Suis-je donc de leur nombre?

Oui ; je hais tous les dieux. «^

MERCURE

Tu es fou! La douleur a gâché ton cerveau.

Oui, si c'est être fou que haïr ses bourreaux.

MERCURE Dans la prospérité tu serais odieux.

PROMÉTHÉE (de douleur)

Aie! Ah!

MERCURE Voilà des cris que Zeus ne connaît pas.

Le temps, ce maître dur, les lui enseignera.

MERCURE S'il eût pu seulement t'enseigner la sagesse !

184 Promet liée.

T'aurais- je ^©e répondu, vil esclave?

MERCURE

Je perds ici mon temps. Crains la main vengeresse De Zeus. Contre les dieux c'est en vain que tu baves. Ton sot entêtement

Court au devant du châtiment.

Quoi que tu souffres, Zeus doublera ta souffrance. La foudre sans répit éclatera sur toi.

La douleur monstrueuse et l'infernal effroi

Dans le vertige et la démence

Briseront ton intelligence.

Sous un chaos de cauchemars

S'anéantira ta pensée, Et sur ce roc, témoin de ta rage insensée, Ne pendra désormais, conrnie un morne étendard,

Qu'un amas de chairs avilies

Claquant au vent de la folie.

Ainsi, décide-toi. Vois si tu veux te taire Ou si c'est le courroux de Zeus que tu préfères.

LES OCEAN IDES

Prométhée, Hermès parle d'or.

Écoute-le; tu peux encor De ta tête écarter l'orage.

Reviens à la raison ! Renonce à ta fureur ! La honte pour un sage C'est de s'obstiner dans l'erreur.

Je les savais déjà par cœur, Les lieux communs dont il me rebat les oreilles. Etre écrasé par son vainqueur.

Rien de plus naturel.

Quant à moi, rien ne peut me contraindre à me taire. Jusqu'à la lueur dernière Du flambeau de ma raison, Comme un phare ici j'éclaire Les ténébreux horizons.

Sentinelle

i86 Prométliée.

Veillant sur l'avenir du monde J'emplirai de mon cri l'immensité profonde Jusqu'à ce que la voix des hommes me réponde. Et même si ma voix sur ce roc doit mourir,

Hélas ! avant d'avoir Dans le sombre présent éveillé l'avenir, Je ne me tairai pas ; je ferai mon devoir. Tombe alors Sur mon corps Et sur la roche brûlée La couleuvre de feu, la flamme échevelée, Et de mon crâne foudroyé JaiUisse mon cerveau broyé, J'aurai fait jusqu'au bout ma seule volonté.

MERCURE

C'est la plus complète démence.

Tout malheureux qu'il est, il n'en est pas moins fou.

Pour vous, qu'émeuvent ses souffrances,

Vite, d'ici, retirez-vous.

Fuyez la mugissante approche De l'orage qui va fracasser cette roche.

LES OCÉAN IDES

Donne d'autres conseils, Hermès, à l'amitié ! Ta dureté nous blesse.

Nous n'irons point, malgré notre faiblesse, Par un lâche abandon trahir notre pitié.

MERCURE

N'accusez donc que vous, si la rude tempête

Éclate sur vos têtes.

Vous êtes averties :

Et l'auteur de vos maux sera votre folie.

(Il disparaît... Tempête.)

Oui, c'est une réalité.

Autre chose qu'une menace!

La terre tremble et se crevasse.

Le tonnerre mugit dans l'air épouvanté.

Les spirales de feu s'allument dans l'espace.

i88 Prométhée.

De sombres tourbillons de poussière tournoient Et les vents furieux l'un contre l'autre aboient. Le ciel et l'abîme profond, Tout se mêle, tout se confond.

LES OCEANIDES Ah! ah! Grâce! Pitié! Père, ta foudre tue!

Fuyez, mes sœurs ! Fuyez ! Rien ne peut résister A la frénésie éperdue De l'immensité qui se rue Sur ces rochers épouvantés.

(Elles fuient.)

Adieu! — Le roc s'ébranle. Aux clous ensanglantés Tout mon corps se déchire. Oh! je souffre! je souffre/ Dieux ! l'effroyable éclair !

Le feu carbonise ma chair Et la secousse affreuse a fait frémir le gouffre. Ah! Ah! Là, sur mon front, l'avalanche de feu!

La flamme épouvantable a rugi dans mes yeux Et mon crâne se fend au fracas du tonnerre. Trombe de flammes sur ma bouche fracassée! Horreur! Horreur sans nom! Oui, ma tête se perd,

L'ombre descend dans ma pensée

Et ma volonté se dissout.

Est-ce la mort? Dieux! quelle nuit!

Rien! Plus rien, — qu'un bruit d'eau qui bout,

Un bruit d'eau... un bruit doux.,, un bruit...

(Il s'évanouit. Apparition).

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