‹ Prométhée; poème dramatiqueChapitre 2 sur 19 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Zens est téiher, Zeus est la terre, Zeus est le ciel, Zejis C'est totit ce qui est mt-desstis et enveloppe l'univers.

Eschyle

Une clairière dans un bois d'oliviers. Dans l'herbe, des statues, les unes debout, les autres assises ou couchées. On aperçoit au loin la mer.

Prométhée; Épiméthée, son frère.

EPIMETHEE

Cesse de délirer. Calme-toi.

Arrête le vol de tes chimères.

Laisse-moi.

Pour quoi faire?

Tout le jour, tu pétris de l'argile, ébauchant

Des têtes et des troncs, puis des bras et des cuisses Dans la torture et les délices Tu vas peinant et t'échauffant

Sous le soleil jaloux qui brûle ton ouvrage Ou sous l'orage Qui le ravage.

Le soir venu, tu gémis et tu geins,

Maudissant le travail qui t'a rompu les reins Et l'inutile flux des heures ; Tu te lamentes et tu pleures,

Tu te roules par terre et tu grinces des dents. Puis, plein de rage, tu te rues Sur tes misérables statues ■ Et les brises en blasphémant. Crois-moi, laisse ces vains transports, Ne recherche plus l'impossible, Mais, d'un cœur joyeux et paisible, Conforme ta vie à ton sort.

Promet liée.

Épargne-moi tes bons conseils Je vis ma vie.

EPIMETHEE

Qu'espères-tu de tous ces durs travaux?

Penses-tu mettre au monde des êtres nouveaux? Chasse cette pensée impie !

Tel les dieux ont fixé le monde, Tel tu dois respecter le monde.

Tu ne sais pas ce que c'est que créer !

Tu ne Tas jamais entendu crier,

Le dieu puissant qui vibre au cœur des mâles !

Tu l'ignores, la force anxieuse et fatale Qui étreint la poitrine tremblante Et fait battre les tempes brûlantes ! . . . O mystérieuses splendeurs !

Prométkée.

Dans les obscures profondeurs De mon être Germe un autre univers ; il veut être! Il veut naître! Ah! par les chauds crépuscules d'été, Quand des baisers passent dans le mystère, Lorsque le vent s'allonge sur la terre Comme un amant ivre de volupté, N'as-tu jamais senti des âmes inconnues S'agiter dans ton âme et frémir et froisser Des ailes de conquête au bord des étendues Où leur vol héroïque aspire à s'élancer ? N'as-tu jamais rêvé de verser sur le monde Le fleuve impétueux de tes forces fécondes? N'as-tu jamais pleuré? N'as-tu jamais brûlé Du désir de peupler La terre en tes bras enlacée D'êtres nouveaux qui soient ta chair et ta pensée, Mais plus beaux, mais plus fiers, mieux dressés vers les cieux, Et qui, pareils à nous, soient semblables aux dieux?

ÉPIMÉTHÉE Et d'où te vient cette folle espérance?

Parfois, dans le demi-sommeil du clair matin, Quand mes yeux éblouis par la lumière intense Se referment d'instinct Sur le monde indistinct Des ombres incertaines, Alors, je me souviens!

Je me souviens de mille existences lointaines Dans un obscur passé plein d'énigme et de nuit. Non; je n'ai pas toujours été ce que je suis. Qu'étais-je?

Hélas ! le sais-je ?

Peut-être, mon énergie était-elle Prisonnière jadis de ces rochers poudreux Qu'un stérile soleil et la foudre éternelle

Brûlent sans fin de leurs terribles feux. Peut-être flottait-elle avec l'écume amère

Des vagues de la mer. N'a-t-elle point dormi dans les êtres informes Accrochés, sous les eaux, à des algues énormes? N'a-t-elle point fleuri sur de vastes marais Ou rampé sur le sol spongieux des forêts.

Monstre aux flancs écaillés, aux mâchoires bruyantes? Le lion du désert, la gazelle fuyante, L'aigle tombant de l'azur irrité, Ah! tout cela, ne l'ai-je pas été?

Mais un effort perpétuel

Sans cesse me poussait De la forme où je passais Vers une forme nouvelle.

Lentement, lentement, Imperceptiblement, De génération en génération

Durant des siècles innombrables Sur l'échelle sans fin des transformations,

Malgré les dieux insecourables, Je m'élevais par degré vers le mieux.

Ainsi s'ébauchait peu à peu La forme plus parfaite où je vois la lumière.

Grossière encore ! Hélas ! combien grossière ! Mon désir la dépasse et mon rêve l'épure. Voilà pourquoi je veux former des créatures Selon l'être divin que j'entrevois en moi. Ce peuple nouveau que tu vois, Que j'ai tiré du limon de la terre.

Prométkée. 13

Ce sont des Titans comme nous, mon frère, Mais moins rudes, moins lourds, enfin moins enchaînés A l'antique animal dont jadis je suis né.

Que seulement ils puissent vivre !

Près d'eux, ni toi ni moi, nous ne serons plus rien.

Va, mon rêve m'enivre.

Laisse-moi travailler !

Ah ! quel rêve est le tien !

Ton exécrable audace oublie Que seul Zeus tout-puissant est maître de la vie, Et que pour châtier l'impiété qu'il hait

Son poing brandit la foudre vengeresse.

Laisse le monde tel qu'il est :

Ne rien changer, c'est toute la sagesse.

O lâcheté du cœur !

Stérilité de la pensée !

Impuissance et rage insensée !

Dis-moi, qu'a produit ton labeur ?

Tu peuples ces bois de formes d'argile Insensibles, immobiles ; Mais la vie est à Zeus ; tu ne la donnes pas Aux vains jouets de ton délire.

O douleur ! ô douleur ! ô douleur ! Tu déchires

Mon cœur désespéré! Mais net'attarde pas,

Pars et n'apprends jamais ce que peuvent mes bras l

(Epiméthée sort.}

De ta haine jalouse, ô Zeus, tu m'environnes. Maître des éléments, Du haut de l'Olympe où tu tonnes,

Tu leur défends De se soumettre à ma pensée.

Car tu me crains autant que tu me hais Et tu prévois, Tyran, que je pourrais Changer de l'univers l'antique destinée.

Eh bien oui, je créerai! Ah! créer, incarner Mon rêve et le dresser palpitant et splendide Devant les yeux De tous les dieux Effarés dans leur ciel stupide.

Et l'imposer au monde, et marquer l'univers

Du sceau brûlant de mon génie ; Substituer mon souffle au joug de Jupiter,

Ma libre tendresse à sa tyrannie, Et faire de la terre, ô père triomphant, L'héritage éternel de mes divins enfants... Oui, je saurai créer ! Je les vois dans mon rêve. Ces êtres lumineux, qui s'avancent sans trêve Du fond d'un crépuscule obscur Jusqu'à mes yeux baignés d'azur.

Leur beauté m'éblouit et leur charme m'enivre. Ils me tendent les bras, me demandant à vivre. Me suppliant d'ouvrir leurs yeux A la douce clarté des cieux.

Je créerai ! je créerai ! Je veux, je dois créer!

Toutes les puissances fécondes Éparses dans le vaste monde, En moi je les sens bouillonner Et m'échauffer et me brûler.

Tout être Qui veut naître Crie au fond de mon cœur.

L'air chaud qui me pénètre Sature ma vigueur De germes créateurs.

Dans mes veines battantes Coule la force ardente Et dans ma poitrine ravie, Ivresse de l'amour, frémissent mille vies ! Mais, hélas! hélas! rien, Rien ne s'anime sous ma main.

Quelques fragiles Morceaux d'argile.

Poussière et cendre de la mort, Voilà le fruit de tant d'efforts.

O honte! Impuissance maudite!

En vain tout mon être palpite, Le flot houleux de mon désir

Qui se soulève dans l'orage, Vient misérablement mourir Sur le sable mou du rivage.

Quoi ! mon poing dur fend les rochers Et fracasse d'un seul toucher Le front des taureaux en furie ; Il ne peut pas donner la vie !

Quoi! mes farouches hurlements Dominent la foudre et les vents, Et pourtant mon souffle impuissant Ne peut, ne peut donner la vie!

O Terre qui m'entends, Terre qui m'as nourri. Terre qui m'as bercé sur tes gazons fleuris, Qui gonfles de tes sucs les semences obscures Et qui fais s'accoupler toutes les créatures, O mer au dos tigré qui sous tes flots mouvants Caches les infinis de tes germes vivants. Air peuplé de baisers et de tumultes d'ailes, Ayez pitié de mon angoisse paternelle ! Où naît la vie? Où donc les dieux ont-ils caché La source fatidique où, sous leurs fronts penchés, Bouillonne sans repos la force originelle? Dans quels gouffres obscurs faut -il l'aller chercher?

Promet liée.

Quels monstres faut-il vaincre ? Où donc la trouverai-je

La puissance qui peut enfler ces flancs de neige,

Faire battre ces cœurs, allumer ces chers yeux

Et dans ces bouches mettre un soupir amoureux?

A l'œuvre, Prométhée! A l'œuvre donc! Sans trêve

Travaille en attendant que jaillisse la sève.

Épure encore! Ici, ce sein plus délicat,

Cette épaule plus ronde, et plus souple ce bras !

Là, ce beau front plus large, et là ces lèvres molles

Plus prêtes à lancer de légères paroles...

Décevante perfection !

La matière fuit ma pensée.

L'argile par ma main pressée

Trahit mes chères visions.

Ma tempe bat! Le sang m'aveugle! Tout m'oppresse! La fièvre fait trembler ma main gourde... Brisé! Brisé, lui, mon Néos, le fils de ma tendresse!...

Maudit sois-tu, dieu cruel, dieu rusé, Qui ris de mon angoisse et railles mon génie ! Je suis vaincu. Foudroie enfin mon agonie, Fracasse sur le sol mon front désespéré ! Pour la première fois tu peux me voir pleurer.

(Minerve apparaît.)

MINERVE Prométhée !

Est-ce toi, ma déesse bénie?

Oses-tu visiter l'ennemi de ton père?

MINERVE

Mon père, je le vénère, O Prométhée, et je t'aime.

Mon cœur en t'écoutant croit s'écouter lui-même.

Dès le premier moment Ta parole pour moi fut la céleste flamme Dont la clarté sacrée illuminait mon âme. Me révélant moi-même à mon entendement.

Par elle tout mon être

Apprit à se connaître

Et dans les profondeurs

Sereines de mon cœur J'écoutais résonner les larges harmonies

Des forces de la vie.

Alors, quand je parlais

C'est toi que j'entendais Et lorsque s'élevait ta voix Je croyais n'entendre que moi.

Ainsi, ta flamme dans mon âme, Ainsi, mon âme dans ta flamme.

Nous ne faisons plus qu'un, déesse, en nous aimant.

MINERVE

Je te suis présente éternellement.

Ma consolatrice et ma conseillère, Écoute donc ma peine et ma colère.

Tu vois ce peuple de statues :

Ce sont mes enfants bien-aimés.

Le foudroyeur des nues M'empêche de les animer.

Jaloux de ma force et de ma science, Il me redoute donc bien fort, tout dieu qu'il est ! Mais qu'il n'espère point dompter mon espérance : Je saurai faire un jour ce que je n'ai pas fait.

MINERVE

Ainsi s'exprime la puissance.

A-t-il donc oublié la mienne, et que les dieux Sans moi par les Titans étaient chassés des cieux ?

Comme ils m'ont payé de mon zèle !

Violence, injustice et lâcheté cruelle,

Voilà les vils tyrans du ciel.

MINERVE

Est-ce là le respect qu'on doit aux immortels?

Moi? Les respecter? Et pourquoi!

Qu'ont-ils donc fait pour moi ?

Lorsque j'étais enfant, cœur naïf et crédule,

Je croyais à leur bienfaisance Et les remerciais de leur munificence.

Puis, j'ai compris la vie. Et ma foi ridicule Est tombée à mes pieds comme un vide linceul. Ils ne m'ont envoyé que maux et que misères : Tout ce que j'ai de bien ne vient que de moi seul. Dans les desseins de Zeus à présent je vois clair;

Comprimer tout noble effort,

Abattre tout grand essor, Borner chaque être au cercle étroit de sa naissance, Tel est le vil secret de sa toute-puissance.

MINERVE

Tu ne connais pas Jupiter.

Pourquoi refuse-t-il la vie à mes enfants ?

Ils en sont dignes. Vois ces fronts hardis et fiers,

Vois ces seins nobles et puissants Et ces membres parfaits où vigueur et santé

S'épanouissent en beauté.

(Il va vers une statue.) Et toi, toi, ma Pandore, ô vase éblouissant

De tous les dons qui nous enchantent Sous les cieux infinis et sur la terre aimante, Unique volupté de mes sens frémissants, Toi, le parfum que m'ont versé les frais ombrages. Le rayon du printemps qui baisa mon visage, Le plus doux flot des mers qui baigna ma poitrine. Toi qui répands en moi toute splendeur divine

Et toute pureté, Toi, toute ma bonté, toi, toute ma beauté, Oui, toi mon âme en fleur dans l'éternelle aurore,

Toi, ma Pandore!...

MINERVE Tu l'as dit, Prométhée, ils méritent la vie.

Toi qui sais tout, ô Sagesse infinie. Aide-moi donc à la leur procurer.

MINERVE C'est de toi seul que tu peux la tirer.

PROMÉTHÉE Y parviendrai-je donc un jour?

MINERVE Toute la vie est dans l'amour.

(Elle disparaît.)

Eh! n'ai-je pas aimé jusqu'au fond des souffrances? Mon désir, je le vois, reste sans espérance. Puisque c'est le destin, soit! mon cœur s'y soumet. Et Zeus ne me verra le supplier jamais.

O ma Pandore, Telle que mes efforts t'ont faite, je t'adore. Reste ce que tu es; je t'aime pour toi-même, Pour toute la douceur que j'ai mise en ton sein. Pour toute la beauté qui te vient de mes mains. Pour ce qui brille en toi de mon rêve suprême ! Ne me donne pas plus que tu ne peux donner ; Moi, je t'offre en t'aimant ma douleur infinie. Pauvre être à qui je n'ai pas su donner la vie Et qui ne peux pas même, hélas ! me pardonner. Sois vivante, du moins dans mon âme attendrie :

Inerte pour tout l'univers, Pandore, tu vivras pour moi !

Mes bras pour ton amour ouverts, Laisse-moi les fermer sur toi ;

Mon sein brûlant et ta gorge froide se touchent;

Ma bouche doucement se penche sur ta bouche

Ciel ! ce baiser, tu me l'as rendu !

Ta lèvre tiède a pressé ma lèvre !

Ton doux corps s'assouplit dans mes bras éperdus,

Ta tête se renverse et sourit à ma fièvre... Pandore, Pandore, tu vis !

PANDORE

O lumière!... O jour béni!

Azur sacré, soleil divin qui me souris, Salut! Mon âme aussi n'est qu'amour et lumière.

Et je vous l'offre tout entière.

Et toi qui me tiras de l'ombre du néant, Père, reçois un doux baiser de ton enfant !

Que la vie éternelle à ton baiser réponde ! Ta beauté, ma Pandore, illumine le monde. La splendeur de la terre à mes yeux éblouis Comme une fleur suprême en toi s'épanouit.

PANDORE

Qu'il est beau, le ciel bleu qui brille sur nos têtes

Qu'il est pur et léger, l'air que nous respirons !

Tout sourit à ma joie et le soleil en fête

Fait luire mille fleurs qui vont parer mon front.

O père bien-aimé, que la vie est divine!

Un bonheur indicible habite ma poitrine

Et cependant je tremble et je sens que j'ai peur;

Car ce monde éclatant, dont la splendeur me charme,

Est si vaste pour moi que sa beauté m'alarme.

Serre-moi dans tes bras ; garde-moi sur ton cœur !

C'est là que je veux vivre et blottir mon bonheur.

Ce n'est pas pour moi seul, enfant, que tu es née; Je ne puis enfermer ta vie entre mes bras.

Sache accomplir ta destinée.

Ma Pandore, et ne tremble pas!

Avance hardiment ; le monde est ton royaume Et tu le donneras à la race des hommes

Qui de tes baisers doit surgir.

O ma fille, en tes flancs tu portes l'avenir ! Ceux qui naîtront de toi domineront la terre.

Plus nobles que nous, les Titans, Plus doux, plus forts et plus intelligents, Plus proches du foyer divin de la lumière,

Par leur esprit subtil et clair

Ils comprendront mieux l'univers Et leur cœur, de jour en jour, Battra d'un plus haut amour.

Ils sauront lutter contre les forces sauvages De la nature entière et de leur propre cœur ;

Rien n'arrêtera leur courage.

Race de sublime splendeur

Née en la splendeur de mon rêve ; Race par qui la vie en rayonnant s'élève Et jusqu'au seuil des cieux Va rejoindre les dieux; Race dont j'ébauchai Dans la fièvre, penché Sur ce peuple d'argile, La forme harmonieuse et les membres agiles,

Je salue en tremblant Ta chair éblouissante où j'enferme mon âme Pour qu'elle anime de sa flamme Ces superbes bras blancs Et ces poitrines nacrées Qui sont la lumière incarnée.

Fils de ma volonté, mon être se dissout Et se disperse en vous !

Ah! Je vous aime ! Je vous aime.

D'un amour dont la force extrême Fait presque fléchir mes genoux!

Prenez ma vie, enfants ! A cette heure suprême Joyeusement je la donne pour vous!

PANDORE

Père, père, vois! Tous, ils prennent vie!

Ils s'éveillent, tout étonnés.

L'un caresse sa chair ravie ;

Un jeune homme, ivre d'être né.

Danse dans les herbes fleuries ; Et l'une de mes sœurs, molle encor de sommeil. Élève ses bras blancs vers le divin soleil. Ils s'appellent l'un l'autre. Écoute leurs doux rires ! Comme ils s'embrassent! Vois! quelles fleurs que leurs bouches !

Et cependant quelques-uns plus farouches S'écartent lentement et songent et soupirent.

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