SCENE II
Une éminence boisée surplombant une vallée profonde. Aube.
Prométhée seul.
L'aube en ses bras nacrés étouffe les étoiles. Tu te retires donc enfin, terrible nuit !
Sous les plis fuyants de tes voiles L'effroyable troupeau des angoisses te suit. De flamboiements vermeils le ciel divin s'anime ; Ils annoncent le jour lumineux et sublime ;
Mais pour la race humaine, hélas ! le jour n'éclaire
Que la détresse et la misère
De ces pitoyables victimes Que la haine de Zeus écrase sur la terre !
(Epiméthée survient.)
Puisque Zeus t'a permis d'animer tes mortels Tu rends grâces, sans doute, à la bonté du ciel?
PROMETHEE Trêve à la raillerie!
ÉPIMÉTHÉE Nont-ils donc pas reçu le bienfait de la vie ?
Leur vie? Un grand bienfait ! Reste ici. Tu vas voir
Dans quel abaissement rampe leux existence. Ah! le piège de Zeus, je l'ai compris trop tard
Et mon supplice recommence.
Quand il permit de vivre à mes pauvres enfants C'était pour redoubler ma rage et mes tourments. Leur vie! O la tragique, ô l'effroyable vie! Des douleurs, des douleurs jusques à l'agonie !
Faibles, nus et tremblants parmi
Leurs innombrables ennemis, La volonté de Zeus éparse en la nature Partout les guette, les terrasse et les torture. Elle est dans le soleil qui crevasse leur chair. Dans la pluie et la grêle et le vent et l'éclair ;
Elle est dans le sinistre hiver
Qui les engourdit et les glace ;
Elle est dans les monstres voraces Dont la griffe et la gueule ardente les menacent.
Nulle défense, nul abri
Sinon quelque caverne obscure
Où rampent des bêtes impures.
Et la hutte en roseaux qu'un jour je leur appris
A dresser sur la terre dure.
Quand les chiens de la faim leur mordent les entrailles.
Par les monts escarpés, les bois et les broussailles
Ils poursuivent la proie agile Qui trompe trop souvent leur effort inutile. Mais, qu'elle tombe sous les coups Des longs bâtons pointus, sous le jet des cailloux
Ou sous le choc de la hache de pierre, Alors cruels, hideux et pareils à des loups, Mes fils, mes pauvres fils, dont mon cœur voulait faire Les terrestres rivaux des dieux de la lumière. Boivent le sang Rouge et fumant, Où plonge leur visage Et déchirent entre leurs dents La chair en lambeaux pantelants.
Voilà l'œuvre de Zeus. Mes enfants, mes enfants, Il fait d'eux des bêtes sauvages !
Lourde est la volonté de Zeus et nul ne peut Lutter contre les dieux.
C'est en luttant contre eux qu'on devient leur égal Et qu'on apprend à vaincre leur pouvoir fatal.
EPIMETHEE
Vois donc ce qu'ils ont fait de tes tristes mortels !
Va, tu ne sais pas tout. La Nuit, la Nuit horrible Les livre, fous d'angoisse, à ses monstres cruels. Ils voient, fixés sur eux, luire des yeux terribles ; L'antre obscur se remplit d'affreux rugissements ; L'Epouvante et la Mort rôdent dans les ténèbres Jusqu'à l'heure où, vainqueur des puissances funèbres, Le soleil radieux sort des flots écumants.
EPIMETHEE
Hé bien, voici le jour! A l'horizon vermeil En sa gloire de feu s'élève le soleil.
Dans la nature entière
Tout est joie et lumière.
Regarde maintenant dans le vallon, là-bas !
Regarde-les, tes éphémères!
Ils sortent en criant de leurs sombres tanières ; Hagards et grelottants, ils agitent les bras.
Vois ! Le long du torrent d'autres encore arrivent.
EPIMETHEE
Ils s'assemblent tous sur la rive, Tous se montrent le ciel et poussent de grands cris.
Promet hée. 41
Écoute! on les entend d'ici.
CHŒUR (au loin).
Soleil! Soleil! ArdenLjeune et puissant soleil! Tu reviens donc à nous, ô lumière divine !
Tu sors aussi du noir soriimeil.
Tu t'élances, brillant, sur les vagues marines. Béni! Béni sois-tu! Fier chasseur, cher soleil,
O vigoureux vainqueur de la Nuit sombre, L'obscur dragon, le monstre effroyable de l'ombre, Tu 1 as tué : le ciel a bu son sang vermeil ! Gloire à toi! Gloire à toi, cher et divin soleil !
Toi, notre nourricier, toi, notre bienfaiteur, Notre ami, notre guide et notre défenseur,
Ne nous quitte plus, lumière sacrée !
N'abandonne plus ceux qui te supplient !
Ne nous livre plus sans force et sans vie A la nuit abhorrée !
Pitié ! Ayez pitié, Seigneur !
Ayez pitié de nos terreurs !
Ayez pitié de nos yeux fous dans les ténèbres !
Ayez pitié de nos membres glacés Que l'ombre humide emplit de ses frissons funèbres ! Pitié ! Car nous mourrons si vous nous délaissez !
Les malheureux!
ÉPIMÉTHÉE Tu peux bien avoir pitié d'eux.
Leur vie est pire que la mort.
EPIMETHEE
Qui leur donna la vie est l'auteur de leur sort.
Souvent, autour de moi, comme un tigre féroce Elle a rôdé, cette pensée atroce.
Mais, non, ce n'est pas vrai! Je ne suis pas l'auteur De tous les maux dont Zeus accable Ce peuple misérable.
Je lutte sans repos pour vaincre sa fureur Et pour soulager leur malheur, Car ma pitié n'est jamais lasse.
Ne leur ai-je point enseigné la chasse? N'ai-je point façonné pour eux La branche amincie en épieu
Et la corne et les os qui sur la pierre usés
Deviennent dans ma main des couteaux aiguisés?
Puis, je leur ai construit des huttes de feuillage
Et je les ai vêtus de dépouilles sauvages.
44 Prnméthée.
Si pour l'instant ma science est à bout Rien n'abat mon courage Et Zeus me voit toujours debout Défiant sa force et sa rage.
C'est la guerre entre nous sans trêve et sans répit. Il a beau dans le ciel faire mugir sa foudre Et dans son risible dépit Mettre quelques rochers en poudre, Jamais il ne vaincra ma pensée indomptable ! Qu'il prenne garde à lui! Ma force est redoutable. Je pourrais bien, un jour, après d'affreux combats,
Briser son trône en mille éclats, Faire crouler l'Olympe et jeter sur la terre Un Zeus tremblant et nu, dépouillé du tonnerre, Tandis que sur le monde affranchi de ses dieux Les hommes régneront, beaux, libres et joyeux!
EPIMETHEE
Menace ridicule et dangereux blasphème.
Que Zeus fera payer aux êtres que tu aimes !
(Pandore arrive en courant. )
PANDORE O Père, Père, soutiens-moi!
PROMÉTHÉE Ma fille ! D'où vient cet émoi?
PANDORE Ma pauvre sœur ! Mon pauvre frère !
Que leur est-il arrivé
PANDORE
Père,
Laisse-moi pleurer! C'est affreux!
Écoute! Nous dormions, eux deux, Phédon et la femme qu'il aime, (O couple charmant), et moi-même, Dans la grotte que tu connais.
De tristes rêves m'agitaient.
Soudain un corps velu me touche.
Je me redresse sur ma couche.
Tremblante et les yeux pleins de nuit.
J'écoute. Rien. Rien. Pas un bruit.
Brusquement des clameurs funèbres Déchirent l'horreur des ténèbres, Se mêlant au bruit sourd des coups.
J'entends Myrrha crier : « Un loup !
Phédon ! Phédon ! » L'homme et la brute Poursuivent leur aveugle lutte.
Hurlant, roulant de tous côtés Dans la lugubre obscurité.
Un silence. Un bruit de rafale, Puis des gémissements, des râles...
O quelle angoisse ! O ne rien voir Dans l'ombre affreuse et ne pouvoir Aider personne !.. Défaillante^ La nuit m'étouffe d'épouvante
Et dans un spasme de terreur Je tombe sans force et je meurs.
Mais Phédon?
PANDORE
Lorsque mes paupières Se rouvrirent à la lumière, Car le jour était revenu, Devant moi Phédon gisait nu, La gorge à demi dévorée, La chair, par lambeaux déchirée, Couverte de boue et de sang.
PROMÉTHÉE Mort?
PANDORE Mort!
PROMÉTHÉE Dieux!... Et Myrrha?
PANDORE
Poussant Des cris affreux, de roche en roche Elle fuit quiconque l'approche.
Les dieux ont tué sa raison...
O Père, elle aimait tant Phédon!...
Ma pauvre enfant, hélas ! Et mon beau Phédon, lui Lui, mon fils bien-aimé!... La monstrueuse Nuit A détruit une fleur divine de la vie ! Je ne reverrai plus celte bouche bénie
Qui me disait « Mon père! » et qui baisait ma main, Ces yeux éblouissants comme un riant matin Où mes yeux paternels adoraient la lumière, Ni ce front fiei et doux que ma main couiumière Caressait longuement lorsqu'au déclin du jour Phédon quittait mes bras pour les bras de l'amour! Il est mort ! Il est mort! O froide et sombre Terre D'où je l'avais tiré, toi, sa jalou^e mère. Dans ton sein ténébreux tu reprends notre enfant! Criez donc, cieux profonds! Hurle, vaste océan! Sanglotez sanglotez, roches, forêts sacrées. Vallon qu'il chérissait, et vous, ondes nacrées Dont les flots tendrement caressaient sa beauté Lorsque ses bras fendaient vos remous argentés! Pleurez! Pleurez! Pleurez, ô sources des montagnes, Nids pleins d oiseaux chanteurs fraîches fleurs des campagnes ! Aux plaintes de la brise, aux murmures des eaux, Gémissez, gémissez, peuple des verts roseaux! Vous, légers alcyons, hôtes de la tourmente, Que sans fin sur la mer votre voix se lamente! Tonnerres, rugissez! Giondez, noirs ouragans ! Aboyez, aboyez, âpres meutes des vents ! Que les astres des cieux par duinombrables bouches
Remplissent l'univers de leurs clameurs farouches
Et qu'en l'éternité ce cri mugisse encor :
Mon fils est mort ! Mon fils est mort! Mon fils est mort!
Ne comprends-tu donc pas, insensible Nature,
Qu'en lui tu t'incarnais plus sublime et plus pure?
Il était votre chair, il était votre sang.
Votre voix, votre geste intrépide et puissant,,
Votre âme, votre amour et votre intelligence.
Monts neigeux, noirs ravins, fleuves et mer immense!
Il était le désir de la vie! Il était
L'espoir du monde. En lui tout être s'achevait
Et la création trouvait son harmonie.
Il est mort! Il est mort! C'en est fait de la vie !
(Pendant ce discours un jeune homme est arrivé.)
PANDORE
Père!
PROMETHEE Ah! je t'oubliais!
PANDORE
Père, un jeune homme est là Qui vient te parler de Myrrha.
PROMETHEE Où donc est-elle? Parle!