LE JEUNE HOMME
Non, mais elle est mourante.
Pour la revoir encor vivante Sans plus tarder, Père, il faut accourir.
Je ne peux pas, je ne veux pas la voir mourir ! Va, ma Pandore; accompagne ton frère.
Qu'entre tes jeunes bras
La sœur qui t'est si chère Dans tes tendres baisers trouve un plus doux trépas !
(Pandore s'éloigne avec le jeune homme.)
Zeus! Zeus! Es-tu content?
La nuit fait son ouvrage.
Elle immole à ta rage
Mes malheureux enfants.
Lorsque reviendra Theure sombre Ton bras meurtrier caché dans son ombre Ira choisir encor des victimes parmi
Tous mes fils endormis.
Que faire? hélas! Que, faire?
A moi, Raison sacrée, ô Science, ô Lumière !
MINERVE (apparaissant tout à coup) Je suis toujours à tes côtés.
Déesse, accorde moi tes divines clartés! Il faut vaincre la nuit infâme.
Vaincre Zeus, vaincre tous les dieux!
Ils me haïssent tous, même le radieux
Phœbus, qui sur son char de flamme, A peine triomphant, lâchement cède et fuit, Abandonnant les cieux consternés à la Nuit !
MINERVE
Phœbus ne ^ hait point, ô Prométhée; il t'aime
Autant que moi-même :
Il suit l'ordre de Zeus, dont l'immuable loi
Pèse sur lui comme sur toi.
Ah ! malheur au tyran! Je m'en vais contre lui Soulever la nature entière.
Il n'a vaincu naguère Les Titans que par mon appui :
Le plus fort des Titans lui déclare la guerre !
EPIMETHEE
Adieu ! Je ne veux point Etre le témoin De ton sacrilège et de ta défaite.
Écoute! Il tonne au loin; La foudre va bientôt éclater sur ta tête.
La peur calcule mal ce qui doit arriver.
Pars donc, si ton cœur t'y convie !
Sans toi j'ai pu créer la vie,
Sans toi je saurai la sauver.
(Epiméthée sort.)
Il me faut la chaleur ! Il me faut la lumière ! O déesse, il me faut la flamme du soleil ! Le feu divin, ne puis-je larracher du ciel Et le jeter brillant et brûlant sur la terre?
MINERVE
Écoute. La flamme terrible Sur la terre parfois descend.
Quand Zeus couvre le ciel de nuages horribles,
Dans le fracas retentissant
D'un épouvantable tonnerre, La flamme fend la Nuit. Moi, le feu de l'éther.
Moi, la céleste lumière.
Brillante, je jaillis du front de Jupiter.
Par la tempête complice
La flamme dévastatrice
Mord parfois un chêne mort; Sous ses dents d'or
Le bois sec pétille et se tord
Et bientôt la flamme grondante Dans l'air resplendissant monte en colonne ardente.
PROMÉTHKE Ah! livre-moi le feu du ciel!
MINERVE
Et que restera-t-il à tes pauvres mortels Si dans leurs mains
Le feu s'éteint?
Si tu veux qu'ils en soient les maîtres Apprends- leur à le faire naître.
PROMÉTHÉE Que dois-je faire? Enseigne-moi!
MINERVE
O Prométhée, apprends d'abord la rude loi.
L'ordre du monde est fixé par les dieux.
Nul n'y peut rien changer sans s'offrir au supplice.
Tout progrès veut un sacrifice ; Le chemin des douleurs conduit seul vers le mieux.
Qu'il advienne de moi tout ce qu'il plaît aux dieux! Pour sauver mes enfants j'accepte le supplice. Mais je saurai lutter avant qu'il s'accomplisse Et ma défaite ébranlera les cieux.
MINERVE
N'espère point troubler l'éternelle justice,
Equilibre sacré de la création.
Si dans l'un des plateaux de la sainte balance
Tu jettes ton génie et ta noble action,
Dans l'autre Némésis poussera sa vengeance;
Les Destins ont pesé d avance La conquête sublime et l'expiation.
Pendant que j'expierai mon forfait salutaire, Son fruit à mes enfants ne peut-il être ôté?
MINERVE
Les dieux mêmes ne peuvent faire Que ce qui fut n ait pas été.
PROMÉTHÉE A l'œuvre donc! Je ne crains rien! Je brave tout!
MINERVE Bien. Ramasse des brins desséchés de bruyère.
PROMÉTHÉE C'est fait.
MINERVE Puis du bois mort.
En faudra-t-il beaucoup?
MINERVE
Cela suffit. Avec une lame de pierre
Creuse ce bois léger. — Assez ! — Tombe à genoux,
Ami, car sous tes doigts va naître la lumière.
6o Prométhée.
Anxieusement bat mon cœur.
MINERVE
Prends, à présent, Cette baguette aigûe et place-la debout,
La pointe dans le trou
Que tu fis en creusant; Puis, entre tes deux mains fais tourner la baguette
En invoquant d'un cœur pieux
Le dieu du Pinde et de l'Hymette, Apollon, qui remplit tout le ciel de ses feux.
Saluons le Soleil et le feu qui va naître! Soleil brillant. Soleil aimé de tous les êtres, Pour les hommes criant vers toi, divin Soleil, Engendre un fils de flamme, à toi-même pareil.
Promet hée. 6i
Qui sur la terre daigne vivre
Et des ténèbres nous délivre!
Viens à nous, jeune flamme, ô doux soleil enfant! Sois la force, la vie et la sainte lumière! Que le cœur se réchauffe et que les yeux s éclairent Sous les rayons sacrés de ton front triomphant !
MINERVE
Vois! Déjà sous ta main monte un peu de fumée.
La baguette rougeoie et brille et se dévore.
MINERVE
Vite, la mousse sèche!
O Dieux! c'est une aurore!
La flamme d'or éclate ardente et parfumée ! Salut! Salut, ô feu vermeil, Fils brillant du brillant soleil, Ame flamboyante du monde !
Salut, rayonnante clarté, O force, vie, activité, Puissance magique et féconde, O Dieu jeune et joyeux qui dans l'air agité Bondis en secouant ta chevelure blonde.
MINERVE
Donne-lui le bois mort.
Il y trouve la vie!
MINERVE Il s'élève ! Il grandit !
O dieu! dieu glorieux, Terrible et bienfaisant, ô feu majestueux. Splendeur redoutable et bénie, ^ous les yeux des dieux étonnés Tu renouvelleras la face de la terre Et l'homme initié à tes divins mystères Une seconde fois est ne !
MINERVE
Appelle les mortels
Enfants, accourez tous!.
La flamme du soleil habite parmi nous.
Accourez ! Apportez du bois et de la mousse Pour nourrir son ardeur dévoratrice et douce. Accourez! Accourez!
Et venez adorer Le feu puissant, le feu joyeux Qui vous délivrera de la fureur des dieux!