CONSTITUÉE PRÈS DU MINISTÈRE DE L INTÉRIEUR
En 1899, la Conférence interna liona!e de Bruxelles avait émis, à l^unanimité de ses membres, le vœu suivant : |
La Conférence
Demande aux gouvernements de constituer dans chaque pays une commission chargée :
1* De déterminer la fréquence des maladies vt^nériennes dans la population civile, abstraction faite des varialions temporaires ;
2"* De s'enquérir des institutions .existantes pour le traitement des alTeetiôns vénériennes ; —delà distribution des hôpitaux ; — du nombre de lits disponibles dans les diverses localités ; ■ — et de proposer les mesures les plus efficaces pour le traitement de ces maladies;
3^ De recueillir les diverses opinions relatives aux meilleurs moyens de prévenir et d*enrayer la dissémination des maladies vénériennes dans la population civile et de donner à ce sujet ses propres conclusions.
Pour satisfaire à ce voeu, le Gouvernement de la République française a constitué près du ministère de Pin teneur une Commission chargée de Tétude de ces questions de prophylaxie spéciale.
Voici Tarrété relatif à la constitution de cette Commission.
«■yiïTféimwii/trHÉPUULlQUE FRANÇAISE.
1^ IMM CDLTSI, —^
Le président dit Conseil^ Minisire de tiniéritur et des c ai les.
Vu le compte rendu des délibérations de la Conférence interna* tionale tenue à Bruxelles en septembre l)cï99 ;
COMmsSlON DE PROPHYLAXIE.
Sur la proposition du conseiller d'Êlat, directeur de rassistauce et de rhygièue publiques.
Arrête ;
Article r*".
Est constituée près du Ministère de l'Intérieur une Commission chargée de Tétude des diiTérentes questions relatives à la prophylaxie de la syphilis el des maladies vénériennes, et nolamment de faire une enquête sur la fréquence de ces maladies^ sur les inslitulions existant en France pour leur traitement et sur les meilleurs moyen s^ législatifs ou administratifs, d*en prévenir la propagation.
Article 2,
Sont nommés membres de cette Commission :
M. le professeur Fournier, membre de TAcadémie de médecine, président de la délégation fram^aise à [la Conférence interna lionale de Bruxelles en 1899, président.
MM, AuFFRËT, directeur du service de santé au ministère de la marine; D'' Balzer, médecin de rhôpital Saint-Louis; D*^ Barthélémy, membre de la Société de prophylaxie sanitaire
el morale ; Bérenger, membre de TAcadémie des sciences morales el
politiques ; D' Borne, député ;
D' Brouardel, professeur à la Faculté de médecine de Paris; BntJMAN, directeur de l'administration départementale et communale; Cavard, sous-directeur de la sûreté générale au ministère de
rinlérieur ; D^ Descouts, médecin du dispensaire de Paris ; D*^ Dieu, directeur du service de santé au ministère de la
Guerre; GrimanellIî directeur de radministration pénitentiaire au Ministère de l'Intérieur ; Hennequin, chef de bureau au Ministère de Tlntérieur; HoNKonAT, chef de division à la préfecture de police; D^ Kermorgant, médecin inspecteur de 1^'' classe des colonies; D' Landouzy, membre de la ligue contre la tuberculose; D' Le Pileur, médecin de Saint-Lazare; Lé PIN E, Préfet de police ;
COMMISSION DK mOPHYLAXlE.
MM. Mehoer (Victor)» directeur des aETairês civiles el du sceau, au Ministère de la justice ; Henri Monod, directeur de Tasï^istance et de l'hygiène publiques ; MouRiER, directeur de radministration générale de rassistance
publique à Paris; Ogier, inspecLeurlgénéral au Miulstère de rintérieur; D* PjNARD, médecin de la clinique d'accouchements; D"" Pozzi, sénateur;
D^ Proust, inspecteur général des services sanitaires ; PuiBARAUD, inspecteur général des services administratifs au
Ministère de T Intérieur; D"" Rendu, membre de la Société des hôpitaux; D" Roux, sous-directeur de r Institut Pasteur.
Article 3.
Assisteront cette commission en qualité de secrétaires avec voix consultative :
MM. le D' Edmond Fournier;
TissiER, auditeur au conseil d'Etat et au comité consultatif d'hygiène publique de France.
Article 4.
Le conseiller d'État, directeur de Tassistance et de Thygiène pubhques, est chargé de lexécution du présent arrêté.
Fait à Paris, le 17 décembre 1901.
Signé [
DE L^ABOLITIONNISME (1)
Les moyens de divers ordres qui peuvent concourir à la prophylaxie de la syphilis et des maladies véDèriennes en 'général se divisent naturel ienient en trois groupes, de la façon suivante :
Moyens d'ordre moral ou religieux;
Moyens d ordre médical;
Moyens de répression adminislralive.
Or, si les deux premiers de ces trois groupes ne donnent guère raatière à de graves dissidences, j*cntends à des dissidences de principe, de fond, il n'en est pas de même du troisième. Celui-ci est un véritable nid a discussions, une source inépuisable de doctrines contradictoires et de polémiques, voire de querelles des plus ardent e-s. Et, en etrct, c'est sur ce terrain que se rencontrent, se heurtent et se livrent bataille deux écoles foncièrement opposées, radicalement intransigeantes, irréductibles d essence, à savoir : Tune acceptant ou même réclamant, invoquant Tintervention adminislrative dans la prophylaxie de la syphilis et des afTeclions vénériennes (iniervention, bien entendu, qu'elle veut légale, humanitaire, conforme à lesprii moderne et très ditTérente, en conséquence, de ce qu*élait la vieille a police des mœurs *») ; — el lautre, inversement, récusant toute immixtion des pouvoirs publics en k matière» considérant comme attentatoires à la liberté individuelle, voire à la morale, la surveillance administrative des prostituées, leur « inscription *s leur ^site médicale, leur internement en cas de maladie, etc., bref, n*acceptant en Tespèce pour programme que la fameuse devise : !.a femme libre sur le Iroftoir lihre.
Cette dernière école — qui, pour être moins nombreuse, n'en cherche qu'à faire plus de bruit — a reçu ou plutôt a pris le nom d'école aboiilionnisie^ parce qu'elle s*esl donné pour objectif l*abolition des mesures d'ordre administratif, que de vieille date le bon sens public avait essayé d'opposer comme une digue à la marée toujours en va hissante du tléau vénérien. Par opposînon, T école adverse s est trouvée désignée du nom d*écoIe régicmefiiariste, sa caractéristique étant de chercher des éléments de sauvegarde dans un ensemble de mesures administratives, dans ce qu'on appelle une réglementation.
(1) Leçon professée  rhûpïUl Saint -Louis, 1903.
DE L ABOLITIONNISME.
Eh bien, ç*est à T élu de de la question aboUtionnlsle que je vais consacrer noire réunion d aujourd'hui.
Enlendons-nous Lien, loul d'abord, avant d'enirer en matière, et définissons nettement ce dont nous allons parler.
Qu'est-ce, au total, que T aboli tionnîî^me, ou, tout au moins, qu'allons-nous envisager sous ce terme, singulièrement élastique comme compréhension, el susceptible môme d^acceplions diverses?
L'abolitionnisme est-il constitué indiÉTérerament par toute iofraclion au programme réglemenlarisle, tel, par exemple, qu'il est appliqué parmi nous depuis un siècle? Suffit-il pour se dire ou être dit abolitionniste d*aspircr à quelque amendement, quelque réforme, quelque suppression tians cedît programme? Non certes. Car, à ce compte, qui ne serait pas aboli tionniste? A ce compte, par exemple^ abolitionniste serait TAcadémie de médecine qui, en 1888, donna un si vigoureux coup de pioche dans le vieil édifice de la police des mœurs. Abolitionnisteserais-je aussi, pour ma part, M Dieu megarde de ce que je considère comme une hérésie scientifique ayant pour aboutissant une calamité sociale l Et ainsi de suite. En sorte qu*il n'est pas de confusion à établir, en l'espèce, entre le réformateur, l'innova teur qui cherche à mieux faire dans une voie donnée qu'on n'a fait jusqu'alors, et le véritable aLolîtionniste qui, hygiéniquement parlant, n'est qu'un nihiliste, qui n'a d'autre programme, comme il le dit lui-même au reste, que de « démolir » (1) sans souci de rebâtir quelque chose sur des ruines. L*abolitionniste vrai, c'est l'homme qui, en principe, et sans discuter la fa^'on de faire, sans descendre aux modes d'application, récuse toute ingérence des pouvoirs publics dans la prophylaxie hygiénique du péril vénérien dérivant des prosU tuées. C'est l'homme qui dit et professe : « L'administration n'a nul droit d'examiner préventivement les flUes qui font métier de racolage sur la voie publique ; — elle n'a nul droit de retenir ces filles, alors même qu'elle les trouve malades, infectées de blennorrhagie ou de syphilis; — elle n'a nul droit de les séquestrer tout le temps qu'elles peuvent être aptes à semer la contagion, etc. Agir ain^i, agir comme le fait actuellement Tadministration, c'est commettre à la fois il une erreur hygiénique, une injustice sociale, une monstruosité morale et un crime juridique >«.
Voilà, je crois, notre sujet bien défini. Abordons-le maintenaul.
U) Be Moriiier (Congre» de Ljron, 1901).
DE L ABOLITIONNISME.
L'aboHlionnisme n'esL guère apparu sur la scèoe à Té lai de doc*
trino nHlitanle que ilepuis une Irenlaine d'années, à la suite de Tagitalion que provoqua en Angleterre un titnide, bien timide essai de réglemenlation de la proslitution, vott^ parle Parlement en 1864. La protestation contre cette mesure partit, chose curieuse, d*un camp l'éminin (« rAssocîation nationale des dames »>), et cela <» au nom des grands principes qui avaient prol^^gé jusqu'alors la liberté, Thonneur et rinviolabililé personnels des ciloyens anglais contre ringércnce lyranniqnc de TEtal «. Cette revendication fit fortune, d'autant que les promoteurs eurent la grande habileté de Tintroduire dans la politique électorale. Si bien que, quelques années plus lard, en 1875, elle servait de base a la constitution d'une Société qui, fondée par une femme *( avec Tassist^nce de quelques chrétiens », devint bientôt une corporation importante, actuellement connue sous le nom de Fédéra i ion a h o l tt ionn isle in ierna i ion a ie .
Je le répète, la fondatrice de cette Société fut une femme, à savoir M"" Joséphine Butler, épouse du Révérend G. Butler, docteur en théologie, recteur du collège de Li ver pool et, plus tard, chanoine de Winchester, N*ayant pas eu Thonneur de rapprocher et de la connaître, je ne puis vous en parler que de seconde main, par ce que j*ai lu de ses écrils et connais de ses œuvres. Tout le monde s'accorde à la présenter comme une femme éminente, digne de tous les respects, également distinguée de caractère et d'esprit, chrétienne et, plus encore, protestante, exubérante de foi et de ferveur religieuse, capahie de s'enthousiasmer et de sexalter pour une cause qui lui paraîtrait juste i capable aussi (et elle l'a bien prouvé) de sacrifier noblement à cette cause son temps, ses intérêts et sa vie; capable alors de se jeter dans la mêlée, d'y aborder les rôles masculins, de braver la foule, de gravir une tribune et d'y parler on d'y prêcher avec une véritable éloquence; bref, rappelant (le parallèle ne sera pas pour lui déplaire, je pense) ces grandes chrétiennes, ces inspirées des vieux siècles de foi, qui allaient de par le monde semant la parole divine, répandant la manne céleste, évangélisant, fondant des couvents, des monastères» etc.
Quoi qu'il en soit, c*est bien sûrement grâce à l'initiative de cette femme remarquable, à sa gninde autorité, à son activité prodigieuse, à son exemple entraînant, que s étendit, se développa et prospéra la Société qu'elle eut le mérite de fonder.
Cette Société se recruta d'abord dans Télément protestant, surtout parmi les pasteurs de ce culte et les quakers, puis dans les associations féminines qui devinrent pour elle de très utiles, voire
BE l'abolitionnisme* 497
d'inestimables auxiliaires, jusqu*à -< prendre dans la cause abolition nisle un rôle prépondéranl »> (J. Buller), Elle ne tarda guère à irradier dans tous les milieux, de par une très active el très habile propagande dirigée par divers journaux. Bientôt même elle Irancliil la Manche, pénétra dans les pays protestants du continent {Hollande, Suisse, etc.), et, finalement, lit son apparition en France, où elle compte aujourd'hui une branche spéciale. Et tout rela sans jamais cesser de s'affirmer par une si'TÎe ininterrompue de publications^ de brochures, de meetings, de fondations de Sociétés ou d*œuvres charitables, de réunions annuelles, voire de grands Congrès internationaux qui, de trois ans en trois ans, tinrent leurs assises à Genève, Gènes, La Haye, Londres» Bruxelles, clc, et dont le plus récent a reçu à Lyon rhospitalité du maire de cette ville, le D' Augagneur.
De sorte — cela n'est pas à nier — que la Fédération abolitionnisle est devenue une puissance, au moins en Angleterre et dans quelques milieux protestants du Continent. A preuve un véritable tour de force qu'elle a accompli et dont voici le moment de vous parler.
Je vous disais qu*en 1864 le Parlement d*Angle terre, ému des ravages que faisaient les affections vénériennes dans les troupes du royaume, avait tenté de réglementer la prostitution dans un certain nombre de stations navales ou militaires, au nombre de quatorze. Quatre lois ou Acls intervinrent à ce propos et prirenl le nom qui leur a été conservé de Contagions diseases Ads. Elles stipulaient que *« toutes; les femmes connues pour se livrer ouvertement à la prostitution dans le périmètre desdites stations seraient placées sous la surveillance de la police, soumises à des visites sani* laires, et, au cas où elles seraient reconnues malades, séquestrées jusqu'à gué ri son dans des asiles de traitement », Or, c'est comme maclnne de guerre contre cette innovation législative, considérée comme *' un double attentat à la liberté individuelle et à la décence des moeurs *\ que la Fédération fut Tondée. De 1875 à \HH6^ tous les efforts de la Société convergèrent sur ce seul objectif, l'abrogation des Acts. et constituèrent une campagne que M"*^ Butler elle*méme a qualifiée du nom de ^' véritable et grande Croisade » (i). Je n abuserai pas ici de votre temps pour vous raconter les péripéties et les incidents multiples de cette dite croisade^ mais vous me permettrez bien de vous en signaler l'esprit général par quelques trait»^, tels que ceux-ci, comme exemples.
Suivant Tui^age, on procéda contre les Acts près du Parlement britannique par voie de pétitionnement. Or, sur les listes de pétjlion qui furent présentées, en 1885, à la Chambre des communes, il ne
(1) Souvenirs personnels d une grande croisade, par JosL^phine E. BuUer. Parîi^