SAINT-LAZARE
services et priez -les de Taire la comparaison de ce qu'elles trouvent chez nous avec ce qu elles ont Iroove à Saint- Lazare. Elles ont bien le droit, après tout, d'avoir voix au cliapilrc dans une appréciation de ce genre. Eh bien, toutes ont une terreur et une horreur de Saint-Lazare que paraissent légitimer leurs récits. Saint- Lazare est pour eltes un épouvantait, quelque chose comme un enfer, qu'elles délestent, qu elles exècrent, qui leur a laissé les plus odieux souvenirs. Faisons la part des exagérations, c'est justice (car jamais prisonnier n'a rendu un bien impartial témoignage à sa prison); toujours est-U qu'à coup silr Saint-Lazare n'est pas innocent de sa générale et triste renommée.
D'ailleurs, jugeons- en par nous-mêmes. Qu'est-ce donc que ce Saint-Lazare, dont il a élé tant et lant parlé, surtout dans ces derniers temps? C'est une vaste agglomération de vieux et tristes bâtiments, servant à la fois et de prison pour toutes les femmes prévenues ou condamnées du département de la Seine, et d'infirmerie pour les prûstiluées (soumises ou insoumises), et de lieu de détention pour lesOlles qui ont commis quelque infraction aux règlements policiers, et même de maison de réclusion provisoire pour certains enfants.
Tout d'abord, quelle promiscuité singulière et ofTensanle! Des voleuses et des criminelles à côté de prostiluéei; des prosliluées à côté de simples prévenues, dont quelques-unes pour le moins seront reconnues innocentes par les tribunaux; puis des malades; puis des enfants 1! Le bon sens et Téquilé se révoltent contre un tel amalgame. 11 est bien vrai qu'ici interviennent les casuistes pour nous dire : « Oh! pardon! distinguons. Saint-Lazare n'est pas une unité indivise. Il y a le Saint- Lazare prison, et puis il y a le Saint- Lazare infirmerie. A chacun ses quartiers, voyez plutôt, « Mais tout aussitôt le sentiment public proleste contre cette subtilité administrative en répondant que, s'il est deux Saint-Lazare au point de vue arehitectural, tous deux sont contenus dans une même enceinte et tous deux s'ouvrent par une seule porle dont rensei*^nie couvre d'infamie toutes celles qui en franchissent le seuil» quelque quarlier, quelque compartiment que leur assignent les répartitions administratives.
Or, si Tintérôt de la santé publique impose Tobligationde séquestrer les filles atteintes d'atlecUons contagieuses (et nous sommes de ceux qui croient h la nécessité comme à la moralité de cette obliga* tion, contrairement à ce qui a 616 dit, et dit avec tant de violence» ces derniers temps), la plus simple équité ne conunantle-l-elle pas, d'autre part, d'atténuer celte violence, cette infraction aux principes du droit commun, par des adoucissements, des ménagements, des tempéraments ? Eh bien, pas du tout. C'est l'inverse qui a lieu. Des filles qui sont atteintes d'alTections contagieuses et qui ne sont coupables que de cela, c'est-à-dire des malades au total, on les jette en prison,
et dans quelle prison! Comme si Ton avait pris k cœur de les liuint- Her, de les exaspérer» de les dégrader» de les avilir plus encoro qu elles ne le «;ont, en leur faisanl franchir la mi^me porte, en les enfermant dans la môme enceinle que les voleuses et les criminelles de loaL ordre.
Puis, comme loui s'enchaîne dans un syslème, naturellement et forcément la discipline^ les mœurs, respnt du Saînt-Laziïre prison s© réfléchissent sur le Saint-Lazare infirmerie, qui devient ce que vous savez. Or, encore une fois, les rigueurs et les vexations d'un système pénitentiaire deviennent un contre-sens, alors qu^elles s'adrcî^sent à des malades. Nous ne voyons pas ce qu*on peut en attendre comme avantages pour le traitement ile la syphilis, et nous préjugeons bien, tout au contraire, sans crainte d^élre démentis par robservalioni qu'un tel système, par rennui, les humiliations, le spleen, les impatiences, les colères, les révoltes intérieures, les trouilles moraux qu'il comporte, doit élre singulièrement préjudiciable à la maladie. Pourrait-on mieux choisir que ledit sy sic rue, si Ton voulait à dessein aggraver le pronostic et la durée de la syphilis?
Mais, en fin de compte, nous dira-t-on, que proposez-vons donc de substituer à ce système ? Tout simplement rinlernement dans un asile spécial, qui sera un hôpilul comme les autres hôpitaux, à cette] seule dilTérencc près que les nialad<*s n*en pourront soHir que sur un certificat médical de guérîson; asile qui sera exclusivement ce qu'il doit être, c'est-à-dire une maison oii Ion traite des malades, où on] les traite avec les égards rlus à lout malade, quel qu'il soit et quelle que soit sa maladie ; asile d*oti sera bannie toute rigueur inutile, toute mesure vexa loi re, qui tendrait à en modifier le caractère el à le transformer en pénitencier.
Et le type de cet hôpital, de cqI asile sanitaire spécial^ nous travonsl pas à le chercher bien loin. C'est Lourcine*
Et notre programme, le programme qu'au total vous propose voir Commission, se réduit purement et simplement à ceci : transformer Saint-Lazare en Lourcinc. Ce que nous demandons, c'est LourcineJ avec un verrou de plus à la porte, c'est-à-dire avec l'iinpossibilit pour les malades d'en sortir sans un certificat de guérison.
Résumons-nous et disons:
Séquestralion et incarc<^ration, avecles procédés, la discipline, lei rigueurs d'un pénilenrier, voilà Tancien syslèmo, sysLèuic qui survit encore aujourd'hui* malgré les réclamations, les impatiences, les prc testations, les indignations de l'opinion publique.
Et, tout au contraire, ce que, d'accord avec le bon sens, la justice' et les considérations médicales, nous avons l'Iionncur de vous proposer, est ceci : Tinter nemeut, puisque est nécessaire à la saule
VIEUX PnÉJUCÉS.
publique; mais, avec l'iulcrnemenl, rhospilalisation pure ot simple, Vhospiialisaîion îatéranie, éciaîrêe, chnritahie^ se subsLituani au syslème inutile^ inique et dangereux de la prison.
Maintenant, je reviens à mon sujet, dont m*a écarté la longue, niais Décessa ire digression qui précède»
Vous venez, messieurs, de voir et de juger à sa juste valeur le premier argument des partisans du Saint- Lazare cloîtré, fermant ses portes devant le public médicaL Passons maintenant au second,
« Introduire un public h Saint- Lazare, répond TAduiinislration, quand on a Thonneur, comme je Fai eu, de lui proposer cette innovalion, pouvez-vousseulement} songer! Mettre en relation chaque jour et pendant plusieurs heures des jeunes gens, des étudiants, avec des filles comme les nôtres, ce serait ouvrir, sous le couvert d*une enseigne médicale, un véritable hall de prostitution. Ce serait oftrir à vos élèves des tentations et de trop faciles occasions de débauche; ce serait inciter nos QUes à des provocations et des galanteries scandaleuses; ce serait introduire dans nos services Tindiscipline, le désarroi, ranarchie, etc. Nous nous y refusons absolument* »
Messieurs, nous connaissons les arguments de ce genre et nous savons ce qu'ils valent par expérience personnelle. C'est là, en propr^^s tefines, ce qu'objectait Chaptal ù M* Ricord, alors que ceLitIusire maître, au début de sa carrière, s'cn'on^ait de lutter avec les routines administrât! ves e t d'ouvrir a u p u blic méd ical le service des véné riennes, alors installé au Midi. C'est là, également, ce qu'on m*a objecté, alors que je voulus essayer — il y a déjà pasmald'années de cela — d'ouvrir des cours de syphilis à l'hôpital de Lou reine qui, lui aussi, était un hôpital fermé. Quand je sollicitai de rAssislance publique l'autorisation qui m'était nécessaire pour cela, je trouvai rAdministration — ^ il y aurait ingratitude de ma part à roubber — fort bien disposée en ma faveur et très désireuse de m'ôtre agréable, mais littéralement épouvantée de ma proposition, et cela pour des raisons analogues à celles que vous venez d'entendre. Que luidemandais-je, et qu allait-il advenir d'une telle aventure! Bref, après de nombreuses hésitations belde longs pourparlers dont je vous ferai grâce, on risqua Texpérience, ^en m'octroyant le droit d'ouvrir un cours pour douze auditeurs. U en vint davantage, et force fut bien de les admettre* Or,qu'arriva-t-il? Ce qui seulement pouvait arriver, c'est-^-dirc que tout se passa le plus simplement et le plusconvenablcmenl du monde, sans le moindre désordre, sansla moindre efTervescence, sans la plus légère infraction à la discipline, etc* Si bien i|u'anjourd1iui le pli est pris, et Lourcîne a un public méiJical qui y pénétre avec des cartes délivrées par rAdministration, et des cours sy font journellement, pour le plus grand profit de ceux qui lesécoutenL
Eh bien! il en serait de même, soyez-en sftrs, pour Sainl- Lazare, De par rexpérience faite à Lou reine, dont le public n'est pas sans quelque analogie avec celui de Saint*Lazare, de par ce qui se passe dans nos salles, vous pouvez sans crainte, dirons-nous à rAdininist ration policière, ouvrir â nos élèves, à nos étudiants^ les portes de cet hôpital. N'y admettez (nous le voulons bien et nous sommes les premiers à réclamer cette mesure) que des étudiants d'uncertainège, justifiant de seize inscriptions, c*est-à-dire touchant au doctorat. Mais admcltez ceux-là, et admettez-les en toute sécurité; car nous vous garantissons, nous, leurs maîtres, quils sauront se conduire lu comme ailleurs, c*est-à-dire avec dignité. Libre à vous d'ailleurs, au cas plus qu'improbable de quelque infraction aux règlements hospitaliers et aux convenances communes^ de sévir par exclusion sur les délioquanls.
Enfin, ajouterons-nous à un autre point de vue, vous trouvez bon et légitime, messieurs de rAdministralion préfectorale, que tes femmes syphilitiques qui sont reçues dans nos hôpitaux h nous, hôpitaux de T Assistance publique, servent ù Téducation spéciale de nos élèves; vous trouvez bon que nous leur exhibions ces femmes de nos cliniques, que nous leur montrions, nous leur décrivions sur elles — vous comprenez comment — les symptômes de la maladie. Et, d'autre part, vous nous refusez vos filles pour le même office; vous n entendez pas que vos filles soient utilisées de la même façon pour les besoins de renseignement! Mais, s'il est une catégorie de femmes qui doive supporter ce qu'ont de pénible pour la pudeur et la dignité ces sortes de démonstrations et d'exhibitions, n'est-ce pas plutôt la vôtre que la nôtre? En fait de pudeur et de dignité, est-ce que vos filles ont rien à perdre? Tandis que les malades de nos services sont assez souvent des femmes ou relativement ou même absolument honnêtes, telles que de pauvres ouvrières qui expient chèrement une fauLe, des nourrices infectées par leurs nourrissons, ou ra^me des femaies mariées, irréprochables, qui payent la faute de leur mari.
Vous trouvez bon, messieurs de la Préfecture, que nous vous donnions, pour soigner vos tilles, des élèves et des docteurs dont réducation spéciale ait été faite dans nos services, ^i nous, aux dépens de nos malades. Puis, réciproquement, vous entendez que vos fdles ne servent à l'éducation de personne? En vérité, je vous le demande, dans le dilférend qui nous divise, de quel côté se trouvent le bon sens et réquilé?
Venons enfin et en peu de mots, car j*ai hâte — comme vous sans doute, messieurs — d'abandonner un sujet jugé, qui ne devrait même pas subir discussion, venons, dis-Je, au troisième argument des
nèroHMES dans l'enseignement*
parLîsans du Saint-Lazare cloîtré, j*en tends interdit au public médical,
« Vous n*ôEes pas au courant^ nous dit-on, des choses de la prostitution. Vous ne vous douiez pas de ce qu'il nous faul, à nous policiers, de circonspection et de discrtUion pour couvrir certaines plaies sociales. Ainsi, nous avons parmi nos filles inscrites des femmes qui appartiennent à de très honnêtes et de très honorables familles.
Or, qu'arriverait-il, si les noms de ces femmes pouvaient être lus par le public sur les pancartes de Saint-Lazare, et devenir ainsi connus, ébruités, divulgués? C'est que rinfamie de ces femmes, jusqu'alors ignorée, rejûill irait aussi Loi sur leurs familles cl couvrirait de honte ces familles, etc, etc. *»
Voilà certes, répondrons-nous, un argument dont nous devons tenir compte. Mais, d'une part, ledit argument nous paraît bien singulier, et, d'autre part, le danger que vous signalez là nous semble non moins élémentaire à conjurer.
Comment I vous supposez que rindiscirétion d'un étudiant venant à lire un nom sur une pancarte, puis ébruitant ce nom (à supposer qu'il pQt se rendre coupable d'une telle infraction h ce qu'on appelle ie secret médical^ ou, parlons net^ d'une telle kVcheté} deviendrait une révélation subite et sidérante sur ta qualité d'une fille perdue î
Mais ceUe fille, puisque par hypothèse elle est entre vos mains, à Saint- Lazare, c'est que déjà elle a derrière elle tout un passé de débauche, c est qu'elle a déjà, suivant Tex pression vulgaire, routé dans ies lupanars, les lieux publics, c'est qu elle s'est exhibée dans les théâtres, dans les bals, sur le trottoir peut-être. El vous admettez que tout cela, que tous ces antécédents de prostitution publique auraient pu rester ignorés, absolument ignorés, jusqu'au jour où le hasard d'une pancarte lue à Saint-Lazare viendrait révéler un secret plus que percé k jour! Voilà certes qui serait bien extraordinaire; mais enfin, comme le hasard est immense et Timpossible quelquefois possible, paraît-il, admettons l'hypothèse.
En tout cas, ajouterons-nous, vous auriez un moyen facile d'éviter de telles indiscrétions, puisque vous les craignez par avance. C'est de ne pas inscrire les noms de vos malades sur vos pancartes administratives; c'est même de vous priver de toutes pancartes au lit de vos malades (ce qui, soit dit incidemment, pourrait bien aussi trouver son application dans nos hôpitaux ; car jcn*ai jamais compris, pour ma part, ce à quoi pouvait servir cet affichage public des noms, prénoms, âge, domicile, élat social des malades, qui, sous le nom de pancark, s'étale indiscrètement au pied de chaque lit). Désignez vos malades purement et simplement par des numéros d'entrée ; dites, par exemple, M*^*" 223, M"** 224, etc. ; et vous n'aurez plus à redouter
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en respète que le;^ noms des lionorables Ta mil f es auxquelles pcuvenl appartenir vos malades vicnoenL à être divulgués (1).
En somme, vous le vojez, messieurs, les plus gros argumenls (je n'ai cité que ceux-là i qui sont généralement invoqués pour exclure de Saint' Lazare le public médical, n ont vraiment pas de valeur sérieuse. En loul cas, ils ne sauraient prévaloir conlre les considérations multiples d*un bien autre genre et d'un ordre plus élevé qui réclament, d'une pari, la transformation de cette prison et, d'autre part^ l'accès du pul»lic médical dans son enceinte, Saint-Lazare^ répétons-le encore» renferme des richesses scicnlifiques que jusqu'ici de spécieuses raisons ont rendues inexploitées, grâce à ce que M. Lefort appelai! très justement, au sein de votre Commission, « une organisation défectueuse et stérilisante ». Il faut que ces richeases soient rendues à qui de droil, c'est-à-dire à ceux qui peuvcnl s'en servir pour leur éducation spéciale et pour le plus grand bien de tous.
Saint- Lazare est un grand **entre de syphilis, et peut défrayer rinslruction médicale d'un graitd nombre d'élèves* Nul doute que» s'il était librement ouvert au public, si lemulation des chefs de service y était slimulée par un entourage detudiants^ si des cours, des conférences y étaient installés, il ne contribuât pour sa part, et pour une large part, a disséminer^ à vulgariser ces connaissances syphiljfj^raphiqycs qui font défaut à tant de praticiens. Et peut-être même, dans un avenir prochain, y aurait-îl une école de Saînt- Lezare, comme il y a une école de Saint- Louis, de Lourcine, du Midi, et vous savez si nette dernière (M. Ricord m'excusera-t-il de le dire ?) a été illustre et féconde.
IV. — PllOl>HVL\XÎE DE LA SYPHÏLÏS OA^JS L^ARMKE ET L.V MAHINE.
Deux chapitres annexes, relatifs à des milieux spéciaux, doivent maintenant servir de complément aux dispositions générales qui prér.édenL
L'un concerne Farmée et nous occupera tout d'abord.
La solliciLude de votre Commission devait naturellement s*étendre à Vanner, où les contaminations syphilitiques atteignent une si lamentable fréquence. Nous n*avons pas manqué à ce devoir.
11 Da même le Rapport rie la Commission nommée par M* le préfet de police CttniesLusîicavjiilconclii ù la proscription dtî la pancarte dan?? le» t<!rme« suivants ; <. Art* XIX. -^ Len Temmes internées dans l'Asiîtï spécial destiné an trailcmetit dfs prot^Ulutk^^ vt'nédeiinês y seront désormais di^sïpwées, non plus par leur nom de famiiïeou autre, mais par an numéro d'ordre* ■ {Happorl Irtédiide M. io D' Le PUeur.i