FRÉQUENCE DE LA SYPHILIS CHEX LES FEMMES MARIÉES
j'eusse laxé d'exag*? ration le chiffre auquel j*ai àtr contraint d'aboulir. Et ce chitTre cependant, je l'ai abai*;sé par ton le une série de défalcations et de concessions que je viens dédire; si bien qu*il ne peut être, je le répète, q u' in férié uï* dans une certaine proportion â la réalité des choses. El ce chiffre, je n ai pas nnoi-naême la liberté de le révoquer en doute ; car, d*une part, j'ai conscience d'avoir procédé au dépouilleïnenl en question avec une parfaite indépendance d'esprit et une rigueur scrupuleuse ; et, d'autre part, reposant sur les observations d'une praUque de vingt-sept ans, mon enquête exclut la cause d'erreur qui fausse tant de statistiques et qu'on appelle en langage technique le w hasard des séries *»,
Donc, voilà le fait, dans sa brutalité expressive : sur cent cas de syphilis féminines, dix-neuf à vingt incombent aux femmes honnêtes et mariées.
Cette proportion, hî extraonhnaire et si lamentable qu elle soit, force est de laccepter (1).
Or, ne voyez-vous pas, messieurs, la signincatîon d'un tel chiffre? En Tespèce, quelle réponse, quelle écrasante réponse a Tadresse de ceux qui veulent faire de la syphilis le monopole du monde galant! En vérité, tout commentaire serait ici superflu, après une démonstration arithmétique aussi probante.
Mais ce n'est pas tout* Poursuivons,
Si nous voulons maintenant établir le bilan des syphilis auxquelles convient justement Tépithète d'immérilées, par rapport à celles que, peu charitablement, on a baptisées d'une dénomination contraire, il nous suffira d^ajouter à ce chiffre de 19 p. 100 celui de 5 p. 100 qui représente, comme nous Tavons vu précédemment, la moyenne des syphilis d'origine non vénérienne.
Or, de cette addition résulte un total de 21 p. ÎOO comme moyenne des syphilis imméritées.
C'est-à-dire que, sur un total de cent syphilis féminines observées dans un certain milieu (à savoir, je le répète, la classe de nos clientes de ville), vingt-quatre dérivent de contaminations honnêtes f passezmoi Texpressionl» vingt-quatre sont contractées en dehors de toute condition d'irrégularité de vie, d'immoralité*
Quelle autre réponse — et celle*ci^ non moins positive et péremploire que la première — à ceux qui se représentent et veulent
(1) J'jiî ta ^rpndé FQttsraclian de pouvoir dire que mon itlualre et iri*n vénërt^ rtiatLrc, M, Bicord, parUgo d'une fnçon nb^olue mon senti rnenL sur lu fréquence de in syphili» chet Jt** tdmnio» iii*ini^eft. » Vous n ave^ rien exagéré sur et: point, tue diiûit^il î*pri5uvoii' ententlLi li JecLiK^e de ceLt43 note- Ce qtie voua avez vu, je Vm vu corn in (* vous, «t datia lut pra portion a que vous ivea indiquéet. »
représenter à autrui la syphilis comme un dérivé exclusif de la débauche !
Votlà, messieurs, les deux chiiïres qui ressortenl du dépouillement de aies noies ; voilà ee que m'a appris la pratique.
Eh bien, ces deux chiffres, j ai lenu à les produire devant vous ; j'ai cru qu'il était opportun et urgent de les produire, parce qu'ils contiennent un argument puinsant contre les adversairei? d'une prophylaxie publique de la syphilis. Depuis que cette question a eu ici les honneurs de Tordre du jour, plusieurs fois je me suis entendu opposer Tobjeclion suivante : « Vous réclamez, me disait-on, une prophylaxie publique de la syphilis; l'intention, à coup sûr, est bonne en principe. Mais à qui servira votre prophylaxie ? Presque exclusivement au public peu intéressant des libertins, des viveurs, des coureurs de mauvais lieux, des Lovelaces du trottoir, etc. Au total, vous travaillez pour te public de ta débauche ^ voilà le fait. El qui sait ra^me si votre prophylaxie ne sera pas un encouragement à la débauche par la sécurité qu^elle oiïrira ? Les syphilitiques, après tout, n ont que ce qu'ils ont cherché, ce à quoi tout au moins ils se sont volontairement exposés. C'est affaire à ceux qui craignent la syphilis de ne pos encourir les risques de la contracter, etc. »
Or, cette objection, cette fin de non- recevoir contre toute tentative prophylactique, cette doctrine {car c'en est une), inutile de dire quel préjudice elle causerait à la cause que nous poursuivons, nous hygiénistes et médecins, si elle venait t\ se répandre parmi les gens du monde où se recrutent les administrateurs, les législaleurs, les membres du parlement, c'est-iVdirt^ à se répandre dans le public d*oii doivent émaner en respèce comme en toutes choses les rt'^glcnicnls et les lois, l'oit heureusement, cette doctrine ne repose que sur une ignorance des conditions qui pré^^idcnt à la propagation, la dissémina Lion et la pérennité de la syphilis parmi nous. Elle sera répudiée sûrement par tous les hommes indépendants qui, exaniînatit la question de près, ne pourront manquer d'aboutir h des résultats identiques ou analogues à ceux que je viens de signaler.
Aussi bien, cette doctrine, ne saurais-jc, pour ma part, la juger et la condamner assez sévèrement, au nom de rexpérience que m'a donnée en l'espèce une prati^juc déjà longue. Je n'hésite donc pas à la déclarer tout à la fois absurde et cruelle.
Elle est cruelle, d'abord, en ce qu'elle assimile les malheureux syphilitiques à des coupables, tout au moins à des suppôts de débauche et peu dignes dlntérét »», comme elle le dit; — cruelle, en ce qu'elle confond avec un délit ou une honte ce qui n'est le plus souvent le résultat que d'une malchance, d'une erreur ou d'un péché de jeunesse; — cruelle, en ce qu elle condamne toujours, en ce qu elle ne pardonne
FRÉQUENCE DE LA SVPIIILIS CHEZ LES FEMMES MAFilÉES. 77
pas, elc, ï^our un peu. cette austère et injuste doctrine nous ramènerai L à quelques siècles en arrière, nous ramènerait h ce bon vieux temps où la syphiliî* était considérée comme une expiation méritée, comme un châtiment intligé à d'indignes pécheurs par le courroux céleste, à ce bon vieux temps où, dans les asiles ouveris aux malades alTectés de la « grosse vérole * (comme on disait alors), une bonne volée de verges servait à la fois de prélude et de finale au traitement de la maladie, ce qui n'a jamais eu, je crois, qu*une très médiocre infiuence thérapeutique et dèpurative.
D'autre pari, elle n^est pas moins absurde que cruelle, cette doctrine, en ce qu*elle va à rencontre de deux vérités que révèle la pratique.
Je précise.
Elle est absurde en ce qu'elle méconnaît ce grand fait, que la ^i/phiiis vit ei s^enirtiieni de ricochets^ c'est-à-dire de contagions qui irradient de n'importe qui sur n*importe qui ; — en ce qu'elle méconnaît toute la classe nombreuse, plus nombreuse qu'on ne te croit fîénéralement (et je viens de le démontrer sur un point}, des syphilis issues de tout autre source que la débauche; — en ce qu'elle méconnaît par exemple la syphilis héréditaire, la syphilis des femmes mariées, victimes d'une faute de leurs maris, la syphilis des nourrices^ la syphilis des nourrissons, les syphilis professionnelles, les syphilis domestiques, les syphilis accidentelles, et d*autres encore que j 'oublie.
Elle est absurde encore, celte doctrine^ en ce que, relativement aux syphilis de contagion génitale, elle les ran^^e toutes sur la même ligne, pour les déclarer toutes également indignes de commi^éralion, de pitié, également indignes d'une sauvegarde prophylactique. Certes^ oui, la syphilis frappe le public de la débauche; mais, bien malheureusement, elle ne frappe pas que lui.
Les syphilitiques — j'en parle par expérience — sont bien loin d'être ce que les représentent certains moralistes intolérant». Pour l'immense majorité (j'ai presque honte h dire de telles naïvetés, mais il faut bien que je les dise» puisqu'elles ont trouvé des contradicteurs i, pour l'immense majorité, les syphililîc[ues sont des individus comme tout le monde, ne valant ni mieux ni pis que le commun des mortels, Pour un très grand nombre, la syphilis a été un malheur presque immérité; sans compter que, pour certains, elle a été la conséquence néfaste de quelque^ rares écarts, voire parfois d'un écart unique, comme, par exemple, lorsqu'il lui arrive de sévir sur un iîétnikiuL En tout cas, la syphilis n'est que le résultat d'une faute ^ï commune que ladite faute est presque générale chez les hommes de notre société, laquelle ne vaut guère moins, je pense, que celle des siècles passés, laquelle même, d'après quelques-uns, vaudrait beaucoup mieux. Dites-nous donc un peu, messieurs les rigoristes, combien il est d*hommes de notre temps qui ne se soieni pas exposés à la syphilis,
78 pnOPHYLAXIE PUBLIOUE DE LA SYPHILIS»
qui ne raient pas « mt^rilée ru ne serail-ee qu'une fois dans ioule leur vie? En vérité, si ceux-là seuls qui sont absolumenl h sans péché u élaient autorisés h a jeter la première pierre » aux malheureux syphililiques, je ne craindrais guère pour nos malades une lapidation bien connueule.
Donc, en Tespèce, un peu plus d indulgence et de charité serait bien de circonstance, si je ne m'abuse.
Donc aussi — et telle est la conclusion que vise cet exposé — une prophylaxie publique de la syphilis ne ferait pas assurément que servir les intérêts de ce qu'on appelle le public 'i peu intéressant » de la débauche; elle ferait autre chose qu'on oublie ou qu on alTecle de ne pas voir. En attaquant, en diminuant la syphilis dans ses origines les plus communes, à savoir dans ses origines vénériennes [au sens étymologique du mol), elle diminuerait du même coup le nombre des syphilis immériiées, qui sont filles de ces dernières, comme le démontre la pratique et comme je viens d^ Télablir pour l'une de leurs nombreuses variétés. Or, ces syphilis imméritées — on me l'accordera bien, je pense — ne laissent pas dotre dignes d*intéréL
On nous dit : « Vous travaillez pour la débauche, n Sons doute la catégorie des syphilis issues de la débauche sera la première à béné- Hcier d'un système prophylactique fonctionnant avec enicafité. Mais, d'abord, n'est-ce pas œuvre d'utilité publique, non moins quVeuvre charitable, que de sauvegarder d une telle maladie ceux-là mêmes qui s'y exposent, et qui s'y exposent le plus souvent dans un moment d*oubli? Puis, en second lieu, ne voyez-vous pas Je le répèle encore^ que restreindre les syphilis de cet ordre, ce serait restreindre ipso fado les contagions de ricochet qu elles disséminent dans un autre milieu, celui ûes familles tout particulièrement ?
Bref (et ce sera là mon dernier mol), instituer une prophylaxie publique de la syphilis, ce n'est pas seulement, comme on nous le reproche, travailler pour la débauche (vous voyez que j'ai le mot sur le cœur et qu'il revient incessamment sous ma plume i ; ce n'est pas seulement protéger ceux qui auraient un moyen plus efficace de se sauvegarder eux-mêmes; c*est, de plus^ protéger ceux qui n'ont pas les mêmes moyens de se sauvegarder, à savoir, pour n'en citer que deux classes, mais les plus intéressantes entre toutes, les femmes fwnn^les et les enfanh, victimes innocenles par excellence du redoutable Iléau. Instituer une prophylaxie publique de la syphilis, c'est, en réalité, protéger /owi ie monde, voilà la vérité; c'est enireprendre une croisade d'utilité publique, une croisade digne des eftbrls de tous, médecins, tiygiénisles, administrateurs ; c est, en un mol, amainir d'une façon générale, et assainir dans un intérêt général.
MOURBIGES