CONTAGIONS MÉDIATES
Je m'expliqur, en prenant pour exemple un cas de contagion médiate hospitalière que nous avons observé ici-môme ces dernières années.
Un malade entre dans nos salles pour un large eczéma sTmétrïqiïe des avant-bras et des mains. On le traile tout d'abord par des enveloppements à la toile de caoutchouc, puis, dans un stade nlti^neufi par des poudres sèches, etc. L'affection suit son cours usuel, sans rien présenter de spécial. Six semaines plus tard, se trouvant presque guéri, le malade réclame son exeat et nous quitte, cela un peu malgré nous, A cette époque, en effet, venaient de se produire sur le territoire de Tancien eczéma deux petites érosions, une au niveau de chaque coude. Ces érosions, je confesse humblement que, sans y prêler grande attention, je les pris tout d'abord pour de simples îlots eczémateux en voie de recrudescence ; vous allez voir ce qu elles étaient en réalité.
Six semaines plus tard, le malade revient nous trouver, cette fois en pleine éruption de syphilis secondaire (roséole, bientôt suivie de plaques muqueuses, d'adénopathies, etc.), Etonnés, nous recherchons Forigine de cette syphilis, et nous ne la trouvons nulle part, du moins nulle part ailleurs que sur les coudes où les deux érosions susdites étaient devenues des chancres typiques, chancres doublés d*une induration bien manifeste et flanqués dans chaque aisselle de leur bubon satellite»
Alors nous ouvrons une enquête sur ces deux chancres de si singulière localisation. Très certainement, d*abord» la contagion s est produite à l'hôpital, puisque nous avons vu naître ces deux chancres alors que le malade était dans nos salles depuis sept semaines. Mais comment la contagion a-t-eOe pu se porter là, et de quelles causes a-t-elle pu dériver? Pas de contagion vénérienne à invoquer, étant donné le siège des accidents. Pas de contagion indirecte à suspecter par le fait de nos doigts^ étant donnés les soins d'antisepsie qui sont d observation rigoureuse dans nos services, llien autre à supposer qu'une contagion médiate, mais de quelle provenance? Bref, après avoir éputst* une foule d'hypothèses dont je vous fais grâce, nous avons fini par aboutir à ceci : ou bien le malade s est inoculé par ses placards de caoutchouc qu'il faisait imprudemment sécher sur le poêle de la salle, lequel aura pu être accidentellement souillé par quelque pansement, quelque linge, quelque instrument; — ou bien, ce qui s'accorderait mieux avec Texactc symétrie des lésions, il s*ast inoculé en s'accouda ni, les bras nus, sur une table, sur une table de nuit, sur un poèlo etc. On conçoit en effet, que de telles contagions ne soient pas impossibles, en dépit de tous les soins et de toute la surveillance de nos dignes Religieuses, dans un service où surabondent non seulement des syphiU tiques à suppurations dangereuses » mais des sujets ignorants,
CONTAMINATIONS EXTnA-GÉNITALES.
insoucianis, voîre dédaigneux de toute propreté, de toute hygiène.
Or, pour en revenir à noire point de départ, voilA un cas où loutês les conditions se trouvent réunies pour donner la quasi-certitude d'une contagion médiate. Et cependant pouvons-nous la démontrer» celte contagion médiate? Pouvons- nous dire d'où elle est partie^ quel intermédiaire a servi de réceptacle au contage, et quelle voie a suivie ce contage pour parvenir jusqu'aux téguments de notre malade? Non, bien manifestement. Tout cela reste dans Tombre, et nous sommes impuissants, sur toute cette partie du complexe problème en question, à faire la preuve de ce qui s'est produit, de ce qui n'a pu manquer de se produire.
Eh bien, soit dit à Tavance, il en est de même pour la très grande majorité des contagions médiates dont nous allons parler. Et cependant les contagions de ce genre nen sont pas moins authentiques et irrécusables. Cliniquement, elles s'imposent ; et, d'ailleurs, en bonne logique, rimpossibilité de démontrer un fait nVxclut en rien ce fait.
Cela posé, rentrons dans le domaine de la clinique^ et voyons quels intermédiaires peuvent servir ici d'agents à la contagion médiate.
Sur ce point, nul embarras. Et, en effet, tout intermédiaire, quel qu'il soit, est susceptible de transmettre la contagion. 0^*1 soit ceci ou cela, un linge, une pièce de pansement, un vêtement, un métal, une planche, un siège de latrines, un instrument de chirurgie, un crayon de nitrate d^argent, un gant à frictions, etc** elc*, en lespèce peu importe. Cet intermédiaire peut être gneiconque, h la double condition d'avoir ret^u le contage en dépôt et d'ôtre mis plus tard en rapport avec les téguments.
Aussi bien, après vous avoir cité comme je vais essayer de le faire tous les agents qui, dans les faits connus jusqu^l ce jour, ont servi d'intermédiaires à la contagion médiate, sei^i-je bien certain de n'en avoir pas épuisé la liste. C'ar tel ou tel, auquel je n aurai môme pas songé, pourra bien demain transmettre une contamination d'ordre jusqu alors ignoré. Je précise par un exemple.
Je n*ai pas observé jusqu'à présent un seul cas de contamination parle plancher de nos salles dliôpital. Eh bieïi, je gage que vous ou moi observerons quelque jour une contamination Je ce genre, étant donnée la déplorable lia bi tu de qu'ont nos malades [quoi que nous* puissions dire el faire) de marcher pieds nm dans nos salies, dont le plancher o est que trop souvent souillé par la chute de linges, de pansements, de compresses sales, de liquides sales, de crachais, voire quelquefois par du pus en nature.
El de même pour d'autres exemples que j aurais pu tout aussi bien choisir.
CONTAGIONS MEDIATES*
Cependaot, et cela d*une façon toute naturel ïe, il est tels interniez diaires qui plus souvent que d autres servent d'agents à la contagion médiate. Citons surtout les suivants :
1" Idnge de corps, c est-à-dire ensemble des vêtements qui sont en rapport direct avee la peau : chemises^ caleçons, pantalons de femmes, corsages de femmes, etc. — Exemples :
Un cas de Barbantini est relatif à une petite fille qui fut infectée par la chemise de sa mère.
Un cas de Dzondi concerne une femme d© quatre-vingts ans (on n'est plus guère suspect h cet âge), qui prit un chancre de Taîne pour s*être servie des *( vôtements de dessous » d'une femme syphilitique.
Une observation de Taylor se résume en ceci : Deux femmes, qui faisaient chambre commune, changèrent de pantalon par mégarde* L*une, qui était syphilitique, se trouvait afTectée à ce moment d*ulcérations spécifiques sur les cuisses. L'autre, qui était saine, contracta un chancre de la face interne d'une cuisse.
2"" Vêtements d'oecasloa, vêtements d*emprunt. — De vieux pantalons, Bouilles parleurs premiers propriétaires, ont transmis plus d'une fois la syphilis, assure-t-on, et cela par des inoculations portant non pas seulement sur les parties génitales (1) (qui ne sont pas en cause pour rinstanl), mais aussi sur les fesses, les cuisses et les jambes. Quoi d'étonnant à cela, alors que chaque jour de nombreux malades nous présentent, non pansée et ballante dans leur pantalon, leur verge atîecléedc lésions syphilitiques en pleine suppuration?
En ce moment vous pouvez voir dans le service une jeune femme qui est affectée d'un chancre syphilitique indéniable sur la région de Vépatite, au niveau de Tacromion. Comment a-t-elle contracté ce chancre? Très vraisemblablement elle le tient d'une ro^*^ qu'elle avait prêtée à une de ses amies affectée de syphilis et criblée de syphilides pustulo-crustacées, notamment au niveau de la partie supérieure du tronc. Cette robe, elle Ta reprise pour son compte, alors que son amie Tavait portée six semaines, et c'est un mois plus tard environ qu'elle a vu poindre sur son épaule un « bouton croùleux » qui est devenu le chancre actuel.
S** Tous olïjets de literie : draps, oreillers, couvertures, etc.
Il est actuellement de notoriiHé commune que, pour certaines afîectionB auto- inoculables (telles que le chancre simple, le fa vus, la gale» Timpéligo conlagiosa, etc., etc.), les draps de lit sont des agents de dissémination et de propagation d'un point (lu corps à un autre. De cela voua venez d'avoir sous les yeux un exemple des
(1) Obiervations de Clerc et de Bondel, par exemple.
CONTAMINATIONS EXTRA-GÉNITALES-
plus probants qu'il me suffira de vous rappel t*r en quelques mois. Un malade eu Ire dans nos salles pour des chancres simples multiples de la verge et un bubon chancreux. Quelques semaines plus tard, nous le IrouvonsalTeclé de deux nouveaux chancres simples siégeanl sur l'un des jarreis, chancres simples typiques, qui d'ailleurs ont été auto-înoculés avec résultat positif. Or, enquête faite, ces chancres du jarret ne pouvaient manifestement reconnaître comme origine qu'une inoculalîon Lransportée là par les draps, lesquels (comme confirmalion) étaient absolument sales et cribles de macules purulentes. ( 1}
Or, s'il en est ainsi, pourquoi le contage syphilitique ne serait-il pas susceptible, lui aussi, d'être transporte de la même fai^on par des objtls de literie? Rien d*étonnant, donc, à ce qu'il puisse être transmis b uo sujet sain par des draps souillés de pus syphilitique.
[Plusieurs cas de ce genre, en effet, ont été déjà observés.
Ainsi, nous avons eu dans nos salles, il y a quelques années, une vieille femme de soixanlc-dix ans airectèe d'un chancre syplithlique de la région moyenne et externe de la jambe. D où lui venait ce chancre? Elle ne s était exposée depuis plus de vingt ans, alTirmaitelle, à aucun risque de contaf^ion vénérienne, et d ailleurs son âge, sa caducité et sa laideur o (Traient à ce point de vue de suffisantes garanties. Misérable, logeant dans des bouges de dernier ordre, où les draps, racontait-elle, « n'étaient jamais changés n, elle n*avait pu guère gagner son mal qu au contact d'un lit malpropre*
M- le D'' Gaston a présenté à la Société de dermatologie un " chancre géunt de t abdomen », qui, sans doute, relevait d'une cause identique, opinion qui du reste n'a rencontré de contradiction de la part d aucun membre de notre Société. Le malade affecté de ce chancre affirmait n'avoir eu « aucun rapport depuis dix ans ^. Lui aussi était un misérable, réduit à coucher dans de;s hôtels infects» oii les <ï draps de lit étaient sordides et noirs n^ En outre, il était criblé d*une phthiriase confiucnte, dont les multiples éraillures constituaient autant de portes ouvertes h la contagion (2).
.4 foriiori, le lit commun^ le coucher en commun réalise- t-il des dangers supérieurs encore* « 11 n'est pas rare, dil le D' Jullien, de voir des enfants s'infecter prés de leur parents, lorquc la misère rassemble dans un même lit plusieurs membres d^uneméme famille, n De même aussi des enfants se sont-ils infectés en venant jouer le matin dans le lit de leurs parents*
Des contaminations de ce genre ont été citées par Trousseau,
{1^ De même, une 1res belle pièce déposée au Musée de Sainb-Lauif! par mnn savant collègue et ami le D"" tlAllopeau |n« 1026, CoIIccL. pénér.) montre une série conBuenlâ de ehoncres simples ûccid en LeUemeat inoculés â la jambe, sur une surface eczéma Le use»
(21 V. Annaleâ de dermai, et dé jj^jjA., ISOa, p. i30B>