PRÉTENDUES COMPÉTENCES ENCYCLOPÉDIQUES
Te service de Saial-Louis,j étais fort embarrassé, car je do connaissais rien aux maladies de la peau, et, comme celait au milieu de Tannée, j'étais parfois fort gêné pour faîre un diagnostic devant mon inlerne qui en savait plus long que moi sur là matière. ^
Aussi bien a-t-on observé quelquefois des cas tels que les suivants^ qui peuvent être tioas h citer et à méditer,
il y a quelques années, un jeune el très distingué médecin du Bureau r-enlral fut envoyé à Saint- Louis en remplacement d'un de nos collègues en vacances. Trois jours il s'essaya consciencieusement à celle besogne a loute nouvelle pour lui •>, Mais^ le qualrièrae, il déposa son tablier, en écrivanl h rAdminist ration une lettre où il .priait qu*on le relevai de fonctions pour lesquelles il ne se reconnaissait aucune compétence.
Autre histoire de mt'^me ordre. — II y a quelques années aussi, la Facullé eut riieureuse inspiraljon d attacher à chacune des chaires de clinique un agn'îgé, ehar^^é d'assister le professeur dans son labeur d'enseignement et de le suppléer au besoin, en cas d*absence ou de maladie. Or, il se trouva que Tai^régé qui me fut adressé ne â'élait jamais occupé des matières qui composent mon enseignement. Médecin des plus instruits, mais non moins homme de sens, il vint me trouver pour me dire : u Mon cher maître, je ne connais rien a la syphiligrapfiie, non plus qu'à la dermatologie, et ne puis en conséquence vous être d*aucun secours. Mes goûts, d ailleurs, me portenl vers d'autres études. Si vous Texigez, je vais tout aussitôt travailler avec vous, puisque c'est mon devoir, et je ferai meseirorts pour h il ter le moment, sans don le lointain, où je pourrai vous rendre quelques services, Mais^ si vous ne l'exigez pas.». » Je m'empressai de rinterrompre pour lui répondre ; « Mon ami, Molière seul, après avoir fa il un médecin malgré hti, pourrait faire un sypbiligraphe malgré lui. Je ne suis pas de taille à cette lûche. Donc, retournez aux: travaux qui vous sont chers; nous essaierons ile n'avoir pas besoin de votre concours. »
Voilà, messieurs, pris sur le fait et jugé par detiic: médecins éminenls le système des compétences encyclopédiques. C'est, en effet, qu'au nom du bon sens comme de rexpérience, rencyelopédisme n'est phis possible de nos jours, el que toute science spéciale a besoin d'un apprentissage spécial. Je me souviens d'avoir entendu dire un jour h notre ^i regretté coUèguei le P*^ Tarn ter : <i 11 faut bien dix ans pour faire d'un bon médecin un bon accoucheur. » Oue n ai-je raulorilé dn r-et illustre mailre pour vous convaincre à mon tour de celle vérité parallèle, h savoir tju'il faul bien â peu près le même temps pour faire d*un bon médecin un vénéréologue compétent î
Oiil je vois maintenant poindre l'orage et gronder ["objection. On
va me dire: «Vous demandes^ des conconvB spériaux; voi dorganistsr un corps spécmi de vénéreologues ; vous allez donc introduire parmi nous des sptfritiUsles ? w
Oui, r<'*pondrai-je ; mais, rassurez-vous» des spécialistes au bon sens du mot, des spécialistes (pour prendre une comparaison) qui soient par rapporî aux alfeclions vénériennes ce que sont nos accoucheurs acluels des hôpitaux par rapport à Tobstétrique, c'cst-ù-dire de bons médecins doublés d'une bonne éducation spéciale.
Et la preuve, c'est que, dans le programme de ces concours spéciaux je ferais une large part, une part aussi large que vous pourriez le désirer, aux épreuves de médecine générale, épreuves analogues à celles des concours dits du Bureau central.
Mais, cela posé en principe, je me refuse à accepter pour le groupe des vénéréologne*^ (laissez-moi Ta p peler ainsi désormais) un mode de recrutenient qui ne leur soit pas spécial, et cela pour des raisons identiques à celles qui ont séparé le concours des accoucheurs de celui des chirurgiens. Au nom de lu ïogique, il ne faut pas que ce mode de recrutement leur soil commun avec les médecins de nos hôpitaux qui se desUnent à cette autre spécialité qu^on appelle la médecine générale; il faut qu'il leur soit propre, et cela encore pour deux motifs de bon sens que voici:
Cest, d'abord, que ces médecins, s'ils ont besoin comme base d*une bonne éducation médicale, n*ool que faire d*une éducation médicale aussi étendue, aussi complète, aussi parfaite que celle qui est exigible de médecins ne devant jamais faire autre chose que de la médecine dite générale.
C*esl ensuite qu'ils ont besoin de savoir autre chose que ce qm eonsiiiue le programme usuel des concours dit Bureau cerdraL Ils ont besoin, par exemple, de savoir explorer un fond de Tœil (où se réfugie si souvent la syphilis, soit acquise, soit héréditaire), de savoir explorer un larynx, une cavité nasale, une oreille, un uréthre, etc. ; — ils ont besoin de connaissances gynécologiques leur permettant de suivre la blennorrhagie dans ses envahissements sur l'utérus et ses annexes; — ils ont besoin de connaissances histologiques et, plus encore, microbiologiques, pour 1 élude des parasites et la recherche de rinsalsissable agent pathogène de la syphilis ; — et ainsi de suile, ■ car je ne saurais tout dire. Bref, on a le droit d exiger dVux tout un bagage scient ilique spécial et tout à fait étranger aux épreuves des concours de médecine usuelle.
Sur ce dernier point, d'ailleurs, j*en appelle au témoignage da tous. Demande/., comme je Tai fait, aux concurrents actuels du Bureau central, nos futurs collègues, s'ils prennent jamais souci, dans la préparation rlc leurs épreuves, des diverses matières que jo viens de citer; ils vous répondront tous, comme à moi, que it cela ne les regarde pas >>, qu'il n'est jamais question « de pareilles choses »
ACCOUCHEURS d'autrefois ; — ACCOUCHEURS d'aujouro*uui. 359
daos ledit concours, et qu'ils ont, « à s'en tenir à la seule médecine générale, un programme déjà bien trop vaste pour rampIlQer encore par d'inutiles incursions dans la domaine des spécialités ».
Au total et pour conclure, voici ce qui me paraît dans la logique «t la nécessité des choses, et ce que je rérlauie comme innovaLion :
Recrutement, par voie de concours spéciaux, des médecins auxquels seront confiés, dans nos hôpitaux, les divers seririces de vénéréologle.
Finalement,— pourquoi ne le dirais-je pas? ^jc suis hantL^ obsédé en Tespèce, par une comparaison qui se présente sans cïrsse à mon esprit et que je me décide à vous soumettre*
Vous souvient-il, mesîsieurs, de ce qu'était le service des accouchements dans nos hôpitaux il y a une vingtaine d'années? Personne de nous n'était accoucheur, mais tout un chacun pouvait le devenir par investtiiire le jour où le hasard de ce qu'on appelle m le roulement u le plaidait dans un service auquel se trouvait annexée une salle de femmes eu couches» J en sais quelque cliose pour ma part ; car, moi aussi, de la sorte, j ai été accoucheur sans le vouloir et quoique très indigne de Tétrc. Or, force m'est de reconnaître que je ne fus jamais qu'un piteux accoucheur et que j'aurais fait triste figure devant un cas quelque peu complexe d*obslétrique. J'ai droil aussi d'ajouter, de par leurs confidences, que pas mal de mes collègues, dans le temps jadis, en étaient au môme point que moi. On raconte même (mais ceci n*esl sans doute que de la médisance) que certains de ces accoucheurs improvisés simpliliaient leurs fonctions au point de ne Jamais mettre les pieds dans leurs services d'accouchements. Aussi bien, inutile de rappeler quels étaient les résultats d un tel état de cfioses.
EnBn, vint le jour où, très heureusement, une réforme plus qu'opportune attribua, par un concours spécial, les services d'accouchements à des médecins spéciaux. Or, chacun sait quels furent et quels restent les résultats de cette réforme ou plutôt, suivant un mot plus juste de notre éminent collègue» M, Pinard, de cette ^^ révolution »* Graceàelie, nous avons aujourd'hui, dans nos hôpitaux, une nombreuse et merveilleuse pléiade d'accoucheurs sptknau.r, d'accoucheurs d'élite, tous experts el même experts avant leur titnlariat, tous savants, ardents, aimant et pratiquant leur métier comme on l'aime et comme on le pratique quand on y excelle. Si bien qu'aujourd*hui les femmes peuvent accoucher sans crainte dans nos hôpitaux «t que les élèves peuvent y apprendre les accouchements. Double et inestimable progrès.
Eh bien, voyant cela, il m*est impossible, par un retour vers les choses qui me concernent, de ne pas établir une comparaison ^ et je
me demande, s'il n y aura il pas intérêt, inlér^M majeuTi à faire pour la vénéréologie ce qu'on a fait pour lobslélrîque. Pourquoi ne pas constituer dans nos li6pitaux un corps de vénéréolopues à Tinstar du corps des accoucheurs ? La vénéréolog^ie n'a-i-eîle pas droit, elle aussi, comme robstélrique, à l'autonomie ? N a-t-elle pas droit à constituer u personne individuelle » dans la pratique médicale, et n^a*l'ellc pas ce droit dp par le nombre iuUni de ses malades, de par rimportance des maladies qu^elle traite^ et de par les conséquences sociales de ces maladies?
De sorte, que, finalement, ronsidi^rant tout cela, il m*est impossible de ne pas conclure h part moi qu'appliquer à la vénéréologie une réforme analogue A celle qu'a subie lobslélrique serait œuvre honm% œuvre bonne pour les malades, pour les élèves, pour la science i pour tout le monde.
Voilà pour ThôpiLal; mais reste ft la ville ».
Si la propiiylaxie par le Iraiiemeut rencontre à l'hôpital des difficultés diverses et majeures dont vous avez pu Juger par ce qui précède, il semblerait qu'en ville elle dût *\tre bien plus aisément et plus sûrement réalisable, eilecUve. Dans la clientèle de ville, en efiet, d*une pari, on a alTaire à un public plus intelligent, plus aisé, libre de son temps, ayant toutes facilites pour se traiter, etc.; et, là, d autre part, le médecin a tout loisir pour faire l'éducalion de son clieuL au point de vue de la prophylaxie, c'est-à-dire : pour lui apprendre qu'il peut t^lre contagieux de telle et telle façon et surtout suivant tels modes qu'il a bien le droit d'ignorer ; — pour lui signaler, par exemple, les dangers d'un mariage pr^^eoce en élat de sypliilis, les dangers pouvant dériver pour une nourrice de ralkutement d'un enfant issu de parents syphilitiques, etc. ; — en un moL^ pour lui inculquer toutes notions propres à slériliser sa syphilis par rapport à autrui.
Or, Texpérience des choses est loin de confirmer celte prévision. Elle ne démontre que trop, tout au contraire, que la stérilisation d'une syphilis, cet objectif idéal tle la prophylaxie, est de réalisation plus que difficile, même en ville. A preuve cette quantité considérable de faits *(ue chacun de nous aurait à produire pour témoigner que des syphilis traitées en ville se sont traduites par des ricochets contagieux de tout onlre, â savoir : de maîtresse à amant, d'amant h maîtresse, de mari à Femme, de parents à enfanls, d'enfants à nourrices, etc*, etc.
De cela, à qui la faute?
Ohl pour la plus large part, assurément, aux malades, de par leur désobéissance à toutes prescriptions et recommandations médicales.