CHAPITRE PREMIER
Transmission par injections
A. — Transmission chefc les animaux.
Généralement, on emploie trois modes opératoires pour la transmission de la tuberculose par inoculation ; inoculations sous-cutanëej dans le péritoine ou dans les veines. Exceptionnellement, on a fait ces injections dans la chambre antérieure de l'œil, dans le but d'étudier plus facilement l'évolution du tubercule.
1° Transmission par injection sous-cutanée.
L'inoculation dans le tissu cellulaire est le mode habituel pour la transmission de la tuberculose aux animaux. Ou bien on fait une boutonnière à la peau et on introduit une petite parcelle d'organes ou de crachats tuberculeux, ou on injecte avec une seringue une quantité déterminée de culture pure. Ce mode est de beaucoup préférable parce qu'il n'introduit dans l'organisme
que le bacille de Koch, tandis que les autres procédés introduisent, en même temps que le ba* cille les microbes de la suppuration. Ces microbes déterminent au point d'inoculation des abcès souvent considérables et dans tout l'organisme des symptômes de septicémie, qui entraînent souvent une mort rapidç ; dans tous les cas, ces symptômes troublent l'évolution normale de la tuberculose.
Chez les cobayes, l'inoculation réussit toujours. Au point inoculé apparaît bientôt un point d'induration qui s'ulcère et détermine un état caséeux, état caséeux et ulcération habituellement très limités.
Puis la tuberculisation se généralise en suivant les ganglions lymphatiques ; elle se localise surtout dans la rate et dans le foie ; ces organes augmentent de volume et présentent des granulations d'abord grises, puis jaunes. Un peu plus tard, le poumon est envahi et ce n'est qu'exceptionnellement qu'on trouve quelques tubercules dans la substance corticale du rein.
Les symptômes qui accompagnent ces lésions sont principalement l'amaigrissement progressif . et l'élévation de température. Les animaux deviennent tristes, leurs poils se hérissent ; ils s'immobilisent, enfin ils meurent habituellement en hypothermie, de la sixième semaine au troisième mois, ayant conservé un grand appétit jusque dans les derniers jours.
2° Transmission par injection intra-péritonéale.
L'injection dans le péritoine de culture pure de tuberculose détermine l'apparition de nombreuses granulations sur cette séreuse ; puis l'envahissement des autres viscères, dans Tordre précédemment décrit, mais tous les symptômes marchent beaucoup plus vite qu'après l'inoculation dans le tissu conjonctif.
3° Transmission par injection intra-veineuse.
Elle détermine une mort rapide, sans formation de tubercules apparents, mais le microscope permet de reconnaître une prolifération de bacilles de Koch dans tous les organes.
Ce mode de transmissibilité de la tuberculose a reçu le nom d'Yersin qui, le premier, l'a bien décrite.
Le lapin présente, quoiqu'à un moindre degré, une grande réceptivité pour la tuberculose par inoculation.
La prédisposition définie du lapin pour la tuberculose diffère de celle du cobaye par deux points importants : le premier, mis en relief par Arloing, a trait à la localisation de la tuberculose. Le lapin, inoculé à la cuisse, comme le cobaye, au lieu de présenter l'envahissement successif des ganglions lymphatiques et une locali-
sation définitive dans la rate et dans le foie, nous offre directement et sans intermédiaire la tuberculose du poumon (1).
La seconde différence, non moins importante que la première, est la résistance plus grande du lapin à la tuberculose. Si la quantité de culture injectée est petite, la maladie est bénigne et susceptible de guérison. Dans certains cas même, après une évolution locale au point d'inoculation, la maladie s'arrête et le lapin n'est pas atteint par la tuberculose. Quand la maladie évolue complètement, le lapin survit beaucoup plus longtemps que le cobaye.
Le porc contracte facilement la tuberculose ; il présente surtout des lésions dans les ganglions lymphatiques du cou, ce qui lui "donne une ressemblance lointaine avec les écrouelleux.
Le chien est très résistant à l'inoculation. Jamais Strauss n'a pu déterminer une tuberculose généralisée chez cet animal par l'inoculation
(1) Les expériences faites au laboratoire de l'Hôpital Saint-Jacques, en 1905, confirment l'opinion d'Arloing. En effet, chez les cobayes rendus tuberculeux par ingestion de cultures pures, la tuberculose s'est développée d'abord dans les ganglions lymphatiques et la rate, et n'a atteint que plus tard le tissu pulmonaire, tandis que les lapins soumis au même régime ont présenté une tuberculose primitive du poumon et de ses ganglions. (Art Médical, mars 1906:)
dans le tissu conjonctif ou par l'ingestion dans l'estomac. Le bacille de Koch traverse sans être détruit le canal intestinal du chien et se retrouve dans les excréments. Nous reverrons dans un autre paragraphe que le chien est, au contraire, très vulnérable à la tuberculose lorsqu*on lui fait respirer des poussières contenant le bacille de Koch, quand ces poussières sont mélangées à l'eau et répandues dans l'atmosphère à l'aide de pulvérisations.
Le chien est donc malade suivant son espèce.
Il ne prend la tuberculose ni par inoculation, ni par ingestion, mais il la prend par la respiration.
Tous les animaux confirment cette loi d'étiologie. Ainsi la souris grise et le rat reçoivent facilement la tuberculose, tandis que la variété blanche de ces animaux présentent une immunité presque complète.
Les poules sont, d'après Straus, complètement rebelles à 1& tuberculose humaine et à celle des mammifères. Ce grand expérimentateur a multiplié Jes faits et les a variés de toutes ipanières sans pouvoir réussir à transmettre la tuberculose humaine à la poule. Je dois dire qu'il existe quelques faits dissidents, mais ils pourraient s'expliquer, jusqu'à preuve du contraire, par la tuberculose aviaire spontanée, si fréquente chez les gallinacés.
En résumé, de l'histoire de l'inoculation de Ja tuberculose aux animaux découlent deux conclu-* sions : la première est celle de la transmissibilité, du bacille dç Koch aux animaux, la seconde est la confirmation de la loi d'étiologie générale : Chaque animal pâtit suivant son espèce et dans chaque espèce, chaque individu pâtit suivant sa nature.
B. — Transmission par inoculation chez
l'homme.
Les faits d'inoculation de la tuberculose à l'homme se divisent en trois catégories : inocur lation intentionnelle, inoculation par piqûre et blessure anatomique, inoculation par la circoncision rituelle.
1° Inoculation \ntejitionwlle . — Il n'existe, à ipa connaissance, que deux cas dans lesquels on a intentionnellement inoculé le bacille de Koch d'un homme tuberculeux à un homme sain ou à un malade non tuberculeux. Dans un de ces cas, un jeune homme (Jé$espéré,de voir sa maîtresse succomber à la phtisie tuberculeuse, s'inocula un de ses crachats. Il succombait à la tuberculose après quelques mois.
Le second fait est imputable à des médecins grecs. Les D ro Démet, Paraskova et Zablouis ont, en 1871, inpculé la tuherculose à un malade âgé
de 55 ans. L'inoculation fut pratiquée avec des crachats de phtisiques à la partie supérieure de la jambe droite. Ce malade, succomba à la maladie dont il était atteint, gangrène du pied gauche, 38 jours après l'inoculation ; à l'autopsie, il présentait 17 petites granulations tuberculeuses au sommet du poumon droit, 2 au sommet du poumon gauche, enfin 2 autres à la surface convexe du foie {Dict. de méd. et de chir. prat., p. 621.)
Ainsi, grâce à la passion extravagante d'un jeune homme et au manque total de sens moral de trois médecins, se trouvent vérifiées les expériences de Villemin sur les animaux : la transmission de la tuberculose de l'homme à l'homme par inoculation.
2° Inoculation par piqûre ou blessure anatomique. — Il ne nous a pas été possible de réuçir tous les faits. Nous allons rapporter ceux qui nous ont paru présenter un degré d'authenticité suffisant et un caractère scientifique qui permette d'en tirer une conclusion.
Première série : Faits de blessure avec inoculation tuberculeuse sans généralisation.
Premier fait — Le D r Torkomian se fit une piqûre anatomique le 16 mars 1882, en faisant l'autopsie d'un homme mort de tuberculose généralisée. Il en résulta un abcès à marche aiguë kvfcc engorgement des ganglions épitrochléens
et axillaires, et la persistance d'un bourgeon charnu après la guérison de l'abcès. Ce bourgeon charnu disparut lui-même sous l'influence de cautérisations au nitrate d'argent et, six ans après, le D r Torkomian ne présentait aucun signe de tuberculose.
Deuxième et troisième faits. — Ces faits concernent deux grands chirurgiens français, Maisonneuve et Verneuil. Ils se blessèrent tous les deux en pratiquant une opération sur le cadavre. Tous deux virent se développer, à l'endroit de la piqûre, un tubercule anatomique qui dura plus d'un an. Trente-huit ans après, ni l'un ni l'autre n'étaient devenus tuberculeux.
Quatrième fait. — Le D r Verchère rapporte le cas d'une femme ayant été mordue par son mari phtisique ; cette femme présenta un tubercule anatomique caractéristique sans aucune généralisation. Conclusion un peu prématurée, car cette femme fut perdue de vue très promptement.
Cinquième fait. — Le professeur Chauveau, Tubercule anatomique à la suite d'une autopsie de malade mort de granulie. Ce tubercule dura trois mois ; dix-neuf ans après, le professeur Chauveau ne présentait aucun symptôme de tuberculose.
Sixième fait. — Le professeur Jeannel, de Toulouse, cite le fait d'une fille publique mordue par une de ses compagnes tuberculeuses. Cette
morsure détermina un abcès froid sans généralisation.
Septième et huitième faits. — Le D r Tscherning rapporte l'histoire d'un jeune vétérinaire qui s'était fait une blessure au doigt en faisant l'autopsie d'une vache tuberculeuse. Il en résulta un abcès à marche très chronique. Le pus contenait le bacille de Koch. Cette plaie s'est guérie et il n'y eut aucun symptôme de généralisation.
Le second fait rapporté par ce médecin danois est celui d'une femme qui se coupa avec le crachoir en verre de son maître atteint de phtisie. Il résulta de cette blessure des accidents qui nécessitèrent l'amputation du doigt et l'extirpation de ganglions du coude et de l'aisselle. Sept années après, il n'y avait aucun symptôme de généralisation tuberculeuse.
Neuvième \ait. — Le D* Barthélémy a guéri une religieuse de Saint-Louis d'un tubercule anatomique survenu à la suite d'une piqûre faite en pansant un malade atteint d'abcès froid. Le tubercule anatomique dura trois ans et il n'y eut aucune généralisation,
Dixième et onzième faits. — Le même Barthélémy rapporte deux autres cas identiques mais il ne donne aucun détail. Puis il ajoute : « Je peux dire que je n'ai observé aucun cas de tuberculose généralisée ou viscérale consécutive au tubercule anatomique soit abandonné à lui-même, soit trai-
té par la méthode sanglante. » (Congrès de 1888, page 278).
Douzième fait. — Le D r Tuffier a observé un jeune marin âgé de dix-sept ans, atteint d'une plaie contuse du côu-de-pied. Pendant la traversée on lui donna pour compagnon de lit un matelot atteint de tubercules, de pleurésie purulente avec fistule cutanée. Ce voisinage eut pour résultat l'inoculation de la tuberculose à la plaie du pied avec propagation de la tuberculose à l'astragale. Ce malade guérit par l'extraction de l'astragale et n'a pas présenté de symptômes généraux.
Deuxième série : Faits de piqûres analomiques suivies de généralisation de la tuberculose*
1* Fait de Laënnec. — Ce cas a été souvent
rapporté. Laënnec mourut phtisique à 45 ans, plus de vingt ans après s'être fait une piqûre suivie d'un tubercule atiatomique. Mais il ne faut pas oublier qu'à l'âge de six ans Laënnec perdit sa mère, morte poitrinaire.
2° Fait de Jeannel. — Une femme soignait son fils atteint de phtisie ; elle contracta un tubercule anatpmique qu'elle ne soigna pas et elle mourut elle-même de tuberculose. L'influence <3e l'hérédité en retour ne saurait être niée dans ce cas.
3* Fait de VerneuiL — Verneuil a communi-
2i TRANSMISSION DU BACILLE DÉ LA TUBERCULOSE
que à l'Académie de médecine, en janvier 1884, l'histoire d'un jeune étudiant en médecine qui fut atteint d'une tuberculose généralisée à la suite d'une piqûre anatomique.
Voici l'histoire de ce jeune homme.
La piqûre eut lieu en 1877. Il se développa d'abord une petite papule qui prit bientôt l'aspect d'un tubercule anatomique et s'accrut pendant trois ans et prit l'aspect d'un ulcère scrofuleux. Verneuil pratiqua l'amputation du doigt. La plaie d'amputation guérit lentement. Reçu docteur et fixé en province, le malade vit, au bout de trois ans, apparaître un abcès froid dans les lombes, la suppuration de la cicatrice du doigt amputé et l'élimination de la phalange conservée qui avait l'apparence d'un séquestre tuberculeux.
4° Fait de Verchère. — Un étudiant en médecine, fils de père tuberculeux, contracta un tubercule anatomique à la suite duquel il devint phtisique (Verchère. Thèse de Paris, 1884).
A première vue, on serait porté à conclure de ces faits que l'homme est beaucoup plus résistant que le cobaye à l'inoculation tuberculeuse. Mais le professeur Chauveau a observé avec juste raison que dans le plus grand nombre de ces piqûres anatomiques, la quantité des bacilles introduits par inoculation devait être très petite, ce qui expliquait l'innocuité de la plupart de ces blessures et la généralisation de la tuberculose seulement chez les prédisposés. Gebhart estime qu'il faut
environ 820 bacilles pour provoquer la tuberculose par inoculation (Straus, p. 781).
3° Inoculation par la circoncision rituelle. — Ce sont surtout les cas de circoncision rituelle qui offrent le plus grand nombre d'exemples de transmission de tuberculose buccale. On sait que certains rabbins ont l'habitude de pratiquer la succion de la plaie du prépuce pour arrêter l'hémorrhagie et personne n'ignore que c'est là un mode fréquent d'inoculation de la syphilis. Il en est de même pour la tuberculose. La tuberculose de la bouche n'est pas absolument rare, soit sous forme de granulations grises, soit sous forme de kystes isolés, soit surtout à l'état d'ulcérations qui succèdent à ces deux formes. Nous devons remarquer encore que la présence d'ulcérations tuberculeuses dans la bouche n'est pas absolument nécessaire pour ce genre de contagion et que les phtisiques avancés qui expectorent beaucoup ont souvent des bacilles de Koch dans la salive.
Straus a résumé les faits qui existent dans la science sur ce point. Voici, d'après Dubreuilh et Auché, la succession des phénomènes. La plaie opératoire ne se cicatrise pas ou ne se cicatrise que très incomplètement, puis, au bout de quelques semaines, il s'y forme des nodules qui s'ulcèrent ; l'ulcération suppure modérément et s'accroît par fonte des bords ou par de nouveaux nodules ; puis les ganglions de l'aine se tuméfient et
s'ulcèrent ; de nouveaux ahcès froids se montrent sur le tronc, les membres et la tête et l'enfant meurt dans le marasme au bout de quelques mois. D'autres fois la mort survient par phtisie ou méningite tuberculeuse. Dans ces cas, la tuberculose a une marche rapide. Cependant la mort n'est pas fatale et quelques sujets guérissent radicalement.
En résumé, la transmission du bacille tuberculeux par inoculation est soumise aux mêmes lois chez les hommes que chez les animaux ; et chez l'homme lui-même, quand le nombre et la virulence des bacilles sont suffisants, l'inoculation produit tous ses effets et la tuberculose se généralise. Dans les circonstances opposées* tout se borne à une lésion locale. La prédisposition est toujours nécessaire ; elle gouverne la marche de l'inoculation ; ainsi, on peut observer Ses cas de guérison complète, même après l'infection considérable causée par la circoncision rituelle.
Conclusion : l'inoculation est un mode puissant de transmission de la tuberculose dans l'espèce humaine ; seulement, il s'applique à un nombre extrêmement minime d'individus.