III. — RÉFORMES DANS L’ENSEIGNEMENT
Votre Commission a la conviction profonde qu’un des meilleurs moyens de lutter contre la syphilis et d’en diminuer la dissémination, c’est d’apprendre aux jeunes générations médicales, mieux qu’on ne le fait aujourd’hui, à connaître cette grande maladie, à la dépister sous ses formes diverses, à la traiter, à la guérir.
Or, il faut bien en convenir, dans l’état de choses actuel, la syphilis est peu connue des médecins. Elle n’est réellement connue que de ceux, en petit nombre, qui ont été attachés comme internes, comme externes ou comme stagiaires, aux quelques services spéciaux de la capitale ou des grandes villes de pro-
(i) V. Prophylaxie internationale des maladies vCnCricnnes, par MM. Crocq (de Bruxelles) et Rollet (de Lyon), 1869, p. 56; — Progrès medical , 1887, n" 12, p. 232; u° 18, p. 367; n° 21, p. 431.
I>E L A S Y P [ÏILIS
'il
vince. Combien d’étudiants achèvent leurs études et passent leur thèse sans avoir mis le pied dans ces hôpitaux spéciaux autrement que pour une ou quelques visites de curiosité ! Dans les examens de l’Ecole, combien il est rare que les candidats soient interrogés sur la syphilis ! On évite même cet ordre de questions « spéciales », pour ne pas embarrasser les élèves, voire les bons élèves, qui peuvent avoir fait des études consciencieuses dans les hôpitaux généraux sans avoir eu l’occasion ou le loisir d’apprendre la syphilis.
Conséquence : le plus grand nombre des étudiants se lancent dans la pratique en n’emportant des bancs de l’école que des connaissances superficielles, élémentaires, rudimentaires, sur les affections vénériennes en général et la syphilis en particulier.
Et alors, conséquence de la conséquence, les erreurs pullulent en pratique. C’est là ce qui explique comment on a vu (et les exemples n’en seraient que trop faciles et trop nombreux à citer) des médecins se méprendre sur le chancre, le confondre avec ceci ou cela ; — se méprendre sur la plaque muqueuse ou telle autre manifestation spécifique ; — confier des enfants dûment syphilitiques à des nourrices saines, ou inversement ; — juger la syphilis guérie après quelques mois, voire quelques semaines de traitement ; — accorder la liberté du mariage à des sujets syphilitiques non guéris ; d’où ces faits si communs de femmes mariées infectées dans le mariage, de fausses couches multiples, d’enfants qui ne naissent que pour mourir ou infecter leurs nourrices, etc.
A. coup sûr, et la contradiction n’est pas à craindre sur ce point, quantité de ces déplorables erreurs auraient pu être évitées par une éducation plus complète — disons mieux, moins rudimentaire — sur l’importante maladie qui comporte à la fois et tant de dangers individuels et tant de conséquences sociales.
Aussi votre Commission a-t-elle pris à tâche de rechercher quels pourraient être les moyens capables de développer parmi les jeunes générations médicales les connaissances svphiliographiques qui sont indispensables aux praticiens, en utilisant dans ce but toutes les ressources hospitalières dont nous pouvons disposer.
I> Hul’ll V LA \ I E P U BEI g U E
Kt ces moyens, elle a cru les trouver dans une série de mesures, de réformes ou d’innovations que je dois maintenant vous sou mettre.
Exposons d’abord notre programme, quitte à lui donner plus tard ou dans la discussion qui peut s’ouvrir ici, les commentaires on les explications qui pourraient être nécessaires.
Les mesures qu’a adoptées votre Commission (1) sont les suivantes :
1° Ouvrir librement tous les services de vénériens ou de vénériennes (je dis tous les services, veuillez le remarquer dès à présent) à tout étudiant en médecine justifiant de seize inscriptions.
2° Exiger de tout aspirant au doctorat , avant le dépôt de sa ■thèse, un certificat de stage de trois mois dans un service de vénériens ou de vénériennes .
3° Attribuer au concours, et au concours exclusivement, le recrutement du personnel médical chargé du traitement des vénériennes à Saint-Lazare ou dans l'asile hospitalier qui sera substitué à Saint- Lazare; — et de tout ce personnel intégralement, c'est-à-dire des chefs de service , des élèves internes et des élèves externes.
4° Attribuer au concours, et au concours exclusivement , le recrutement du personnel médical chargé de la surveillance des filles inscrites au Dispensaire de salubrité publique.
3° Composition des services de Saint- Lazare [ou de l'asile hospitalier qui lui sera substitué) suivant le plan des services de /’ Assistance publique; — et utilisation de ces services pour lestage spécial imposé aux étudiants en médecine dans les hôpitaux spéciaux.
6° I^es jurys des divers concours dont il vient d'être question pourraient être composés de la manière suivante :
(1) Il ne sera pas sans iutérêt de dire que le rapport de la sous-commission préfectorale de 1885, où figuraient le médecin en chef du Dispensaire et deux médecins de Saint-Lazare, concluait de même : 1* à la transformation de Saint-Lazare en un hôpital ouvert au public médical, et 2* au recrutement par voie de concours de tout le personnel des divers services médicaux des prostituées.
DK LA SYPHILIS
1° Pour la nomination des médecins en chef :
Un membre de l'Académie de médecine ;
Un représentant de l’ Ecole (professeur ou agrégé);
Trois médecins des hôpitaux spéciaux ( Saint- Louis , Lourd ne, Midi, Saint- Lazare).
2" Pour la nomination des médecins du Dispensaire, comme pour celle des élèves internes ou externes :
Quatre médecins du Dispensaire, présidés par un membre de l'Académie (1).
Ou votre commission se trompe fort, Messieurs, ou cet ensemble de mesures aurait pour résultat de créer un véritable mouvement scient! figue autour de la syphilis, mouvement salutaire et fécond, qui aurait pour conséquence forcée de disséminer et de vulgariser l’étude de la maladie.
Voyez plutôt.
D’abord, le stage spécial que nous réclamons constituerait une garantie d’une certaine éducation spéciale. Certes on n’apprend pas la syphilis en trois mois ; mais en trois mois on peut en apprendre assez pour en connaître les grandes lignes, les symptômes majeurs, ceux qui se présentent le plus souvent en pratique, pour en connaître le traitement général, les dangers individuels ou héréditaires, les risques de contagion et de dissémination, etc. Et c’est là l’essentiel en l’espèce. De sorte qu’à nos yeux — et aux vôtres, nous l’espérons du moins — ce stage spécial serait pour les élèves, pour les malades et pour tout le monde, un temps bien employé, étant donnée la fréquence avec laquelle les affections syphilitiques se présentent et s’imposent au praticien.
« Soit! dira-t-on peut-être ; rien de mieux en principe. Mais venez à la pratique. Aurez-vous les moyens d’organiser ce stage spécial? Aurez-vous des services en nombre suffisant pour que tous les
(1) Ne serait-il pas à désirer aussi qu’un programme relatif à la détermination des matières devant faire le sujet de ces divers Concours fût élaboré par une Commission spéciale? Nous nous bornons à signaler ce point, qui est alfaire d'organisation ultérieure.
étudiants — et ils sont nombreux à Paris — puissent y faire un séjour de trois mois sans, encombrement et avec profit? »
Oui, répondrons-nous, et de cela voici la preuve. Dès aujourd’hui nous disposons à Paris de 12 services spéciaux, où l’on rencontre surabondamment les divers types de syphilis, à savoir : 6 à Saint-Louis; — 3 au Midi; — 3 à Lourcine. De plus, à ces 12 services nous comptons bien en adjoindre 4 ou 3 autres que nous fournira Saint-Lazare (de ceci nous parlerons dans un instant). Total : 16 ou 17; mettons 16.
Eh bien, d’autre part, combien d’étudiants seraient astreints annuellement au stage en question? Autant, tout naturellement, qu’il y en a pour passer leur thèse, c’est-à-dire 450 en moyenne.
Or, le stage projeté n’étant que de trois mois, un simple calcul montre que (même en réduisant l'année scolaire à trois trimestres, en raison des vacances) l’inscription permanente de neuf étudiants dans chacun des 16 services spéciaux réalise la solution du problème. Que chacun de ces 16 services reçoive neuf étudiants par trimestre, c’est-à-dire vingt-sept ou vingt-huit annuellement, et les 450 candidats que la Faculté élève annuellement au titre de docteur pourraient subir ledit stage. Neuf étudiants par service, est-ce là de l’encombrement? Et quel est le service où un pareil nombre d’auditeurs accessoires ne pourrait utilement profiter des enseignements fournis par la clinique?
En second lieu, est-ce qu’une incitation aux études de vénéréologie ne serait pas, au moins dans un certain camp de praticiens et d'élèves, la conséquence forcée des divers concours dont il vient d’être question, à savoir : Concours pour les 26 places de médecins du dispensaire de salubrité publique; — concours pour les 5 ou 6 places d’internes de Saint-Lazare (1) et pour une vingtaine de places d’externes au même hôpital; — concours pour les 4 ou 5 places de chefs de service à Saint-Lazare, ce dernier beaucoup plus élevé, beaucoup plus sérieux, et dont nous voudrions faire à peu près l’équivalent, par exemple, du concours des médecins
(1) Cinq internes, supposons-uous, avec un interne provisoire chargé des suppléances.
L)K LA SYPHILIS
aliénistes? En vérité, Messieurs, je ne m’attarderai pas à discuter les avantages scientifiques du concours (à ne parler que de ceux-là) devant une assemblée d’hommes qui sont tous sortis du concours; ce serait prêcher autant de convertis.
Mais ce que je dois dire, puisque le moment en est venu, c'est que les divers concours auxquels je viens de faire allusion sont impérieusement réclamés — et de vieille date déjà — par l’opinion publique. 11 est même incroyable que l’illogique état de choses actuel ait pu se prolonger jusqu’à nos jours. Quoi! des fonctions où se trouve intéressée la santé publique, telles que celles de médecins du Dispensaire de salubrité, sont distribuées par l’Administration, sans que les candidats aient à faire preuve publiquement d’aptitudes spéciales à les remplir! Et que si, par hasard, tel ou tel de ces élus de l’Administration ne possédait pas les connaissances spéciales (je répète le mot à dessein) que réclament de telles attributions, le voyez- vous à l’œuvre, faisant son apprentissage aux dépens du bon public! Quoi encore! Nos élèves consacrent trois ou quatre années, si ce n’est plus quelquefois, d’un labeur assidu à obtenir le titre envié d 'interne, ce premier galon des hautes carrières médicales, et le même titre est conféré sans concours par faveur administrative ! Bien plus, et ceci est à n’y pas croire, la haute et très enviable situation de chef de service dans un grand hôpital, tel que Saint-Lazare, s’acquiert par simple investiture préfectorale, alors que nous autres, pour l’obtention d’un titre semblable dans les services de l'Assistance publique, nous consumons dix ans de notre plus belle jeunesse à ces luttes terribles qui s’appellent modestement « le concours du Bureau central », et dont les vainqueurs ne se souviennent eux-mêmes qu’avec un frémissement d’anxiété. Etran ges, inexplicables et, dirai-je même, immorales anomalies, contre lesquelles protestent à la fois le bon sens, l’équité et l’intérêt public. ( Applaudissements .)
Aussi votre Commission est-elle unanime à vous proposer une réforme devenue indispensable, c’est-à-dire à réclamer des pouvoirs publics la collation par voie de concours de tous les grades médicaux des services administratifs en question, et nous ne
doutons pas un seul instant que l’Académie ne nous suive dans celte voie. — Inutile d’ajouter, d’ailleurs, que celte réforme n’aurait aucun effet rétroactif, et que la situation des très honorables confrères actuellement chargés desdits services resterait absolument sauvegardée.
Un autre point a vivement préoccupé votre Commission.
Saint-Lazare, en raison même de sa composition, est le type par excellence d’un hôpital spécial, d’un hôpital de vénéréologie. Tous les médecins de cet établissement reconnaissent qu’il contient en permanence et à profusion des spécimens de toutes les affections vénériennes, de la syphilis notamment, et cela dans des conditions particulières, essentiellement favorables à l’observation médicale. Les malades qui y passent forment un public connu qui, à ne parler que de la syphilis, a son dossier pathologique inscrit dans les annales (j'allais dire dans les écruus) de la maison. On sait leur passé, et on connaîtra leur avenir, toutes choses, tous renseignements qui nous échappent dans nos hôpitaux. Quels documents pour une maladie de longue haleine, telle que la syphilis, dont le propre est d'échelonner ses manifestations sur une longue série d’années! D’où il suit qu’à ce titre, comme à tant d’autres que je passe sous silence pour abréger, Saint-Lazare pourrait être, devrait être un hôpital unique en son genre et constituer une école, une grande école de syphilis.
Eh bien, ce qu’il pourrait être, il ne l’est pas. Il n’est même rien du tout. Scientifiquement, c’est un tombeau. Garces richesses pathologiques, offertes par un public annuel de plusieurs centaines de malades, ces trésors scientifiques qu’il recèle dans ses vastes murailles, savez-vous quels en sont les témoins? Pour chaque service, deux personnes; deux, pas davantage! A savoir, pour bien préciser : 1° le chef de service, celui qu’on appelle le médecin en chef, et 2° son assistant, c’est-à-dire l’interne. Or, comme il est à croire que l’éducation spéciale du médecin en chef n’est plus à faire, il résulte en dernière analyse que lesdits trésors n’ont pour seul et unique contemplateur que l’interne du service! Ils pourraient servir à l’éducation de toute une pléiade
d’externes, de stagiaires, d’assistants, voire de médecins de la ville; pas du tout, ils ne servent qu’à un seul, et ils ne sauraient servir à d’autres, de par la volonté administrative.
« Pourquoi cela? dira le bon sens. Pourquoi ne pas utiliser ces éléments d’instruction? Gomment! vous vous plaigniez tout à l'heure (et vous aviez raison de vous en plaindre) que vos étudiants ne connaissaient pas assez la vérole, et voici maintenant que, disposant de plusieurs centaines de femmes syphilitiques, vous les cachez à vos élèves! Mais montrez-leur donc ces femmes, si vous voulez les instruire de ce qu’ils ne savent pas! »
Oui, certes, et le bon sens pourrait bien, comme d’usage, avoir raison en l’espèce. Mais c’est qu’en vue de certaines considérations dont nous discuterons la valeur dans un instant, Saint-Lazare est un hôpital fermé el ne saurait être, croit-un, qu’un hôpital fermé. A l’instar des sanctuaires antiques, Saint-Lazare est interdit à tous les regards. Saint-Lazare n’existerait plus du moment qu’un public profane, serait-il même composé de médecins, en franchirait le seuil. Tout serait perdu, ce serait un écroulement général, ce serait l’abomination de la désolation, le jour où la visite médicale viendrait à compter plus de deux spectateurs. Aussi personne n’entre-t-il à Saint-Lazare, si ce n’est par faveur administrative tout à fait exceptionnelle. Aussi, pour ma part, n’y ai-je pénétré qu'une seule fois, et encore parce qu’à cette époque j’avais l’honneur d’être membre d’une feue Commission, identique à celle dont vous écoulez actuellement le rapport. Du reste, soit dit incidemment, je n'éprouve qu’une amertume modérée à n’y avoir pas multiplié mes visites, car ce que j’y ai vu dans la première ne m’a pas laissé un bien vif regret de n’en pas voir davantage (I).
Mais passons sur cetteimpression personnelle, et voyons quelles puissantes raisons tiennent hermétiquementcloses devant le publir médical les portes de Saint-Lazare.
11 en est jusqu’à trois, que nous allons citer.
(1) Au double point de vue scientifique et administratif, il esta regretter que les rapports de ladite Commission, élaborés par des hommes spéciaux sur des documents authentiques, liaient pas été livrés à la publicité.
r H 0 P II Y L A X 1 E I* U B L 1 O Ü 15
I. « D'abord, nous dil-on, Saint-Lazare n’est pas un hôpital; c’est un asile pénitentiaire, c'est une prison. »
Mais, répondrons-nous tout aussitôt, c’est là précisément ce qu’il ne doit pas être, une prison. A quoi bon une prison pour des malades? C’est un hôpital qu’il faut à des malades pour s’y traiter et y guérir. Ah ! si vos filles s’étaient rendues coupables de quelque crime, de quelque infraction grave à la loi, oui, certes, vous auriez toutes raisons, pour venger l’offense faite à la loi, de les envoyer en prison, et nous n’aurions rien à objecter à cela. Mais, si elles sont purement et simplement coupables (et c’est le cas en l’espèce) d’avoir gagné une affection vénérienne, je ne vois pas et personne — sauf vous — ne voit motif à les jeter en prison. Ce qu'il leur faut, disons-le encore, puisque cela paraît si difficile à comprendre, ce qu’il leur faut, c’est un hôpital; internez-les donc dans un hôpital, dans un hôpital comme les autres, à celte différence près qu’elles ne pourront en sortir qu’après guérison dûment constatée, tandis que les malades des hôpitaux ordinaires ont le droit d’en sortir quand bon leur plaît.
D’autre part, faut-il encore répéter ici — pour la -dernière fois, espérons-le — ce qui déjà a été dit, redit, imprimé et réimprimé cent fois, à savoir qu’en sa qualité de prison, Saint-Lazare s’éloigne absolument du type de ce qu’on peut appeler un asile sanitaire, un hôpital? Est-ce qu’il a l’esprit et les mœurs d’un hôpital? Est-ce que son système de séquestration, ses rigueurs vexatoires, sa discipline oppressive, voire son régime alimentaire, ont quoi que ce soit de commun avec ce qui constitue, au terme strict du mot, un hôpital? Parlez-en aux filles qu'une maladie quelconque amène dans nos services et priez-les de faire la comparaison de ce qu'elles trouvent chez nous avec ce quelles ont trouvé à Saint- Lazare. Elles ont bien le droit, après tout, d’avoir voix au chapitre dans une appréciation de ce genre. Eh bien, toutes ont une terreur et une horreur de Saint-Lazare, que paraissent légitimer leurs récits. Saint-Lazare est pour elles un épouvantail, quelque chose comme un enfer, quelles détestent, quelles exècrent, qui leur a laissé les plus odieux souvenirs. Faisons la part des
DK LA SYPHILIS
exagérations, c’est justice (car jamais prisonnier n’a rendu un bien impartial témoignage à sa prison); toujours est-il qu’à coup sur Saint-Lazare n’est pas innocent de sa générale et triste renommée.
D’ailleurs, jugeons-en par nous-mêmes. Qu’est-ce donc que ce Saint-Lazare, dont il a été tant et tant parlé, surtout dans ces derniers temps? C’est une vaste agglomération de vieux et tristes bâtiments, servant à la fois et de prison pour toutes les femmes prévenues ou condamnées du département de la Seine, et d'infirmerie pour les prostituées (soumises ou insoumises), et de lieu de détention pour les tilles qui ont commis quelque infraction aux règlements policiers, et même de maison de réclusion provisoire pour certains enfants.
Tout d’abord, quelle promiscuité singulière et offensante! Des voleuses et des criminelles à côté de prostituées; — des prostituées à côté de simples prévenues, dont quelques-unes pour le moins seront reconnues innocentes par les tribunaux; — puis des malades; — puis des enfants ! ! Le bon sens et l’équité se révoltent contre un tel amalgame. Il est bien vrai qu’ici interviennent les casuistes pour nous dire : « Oh! pardon! distinguons. Saint- Lazare n’est pas une unité indivise. Il y a le Saint-Lazare prison, et puis il y a le Saint-Lazare infirmerie. A chacun ses quartiers, voyez plutôt. » Mais tout aussitôt le sentiment public proteste contre cette subtilité administrative en répondant que, s’il est deux Saint-Lazare au point de vue arcliilectural, tous deux sont contenus dans une même enceinte et tous deux s’ouvrent par une seule porte dont l’enseigne couvre d’infamie toutes celles qui en franchissent le seuil, quelque quartier, quelque compartiment que leur assignent les répartitions administratives.
Or, si l’intérêt de la santé publique impose l’obligation de séquestrer les filles atteintes d’affections contagieuses (et nous sommes de ceux qui croient à la nécessité comme à la moralité de cette obligation, contrairement à ce qui a été dit, et dit avec tant de violence, ces derniers temps), la plus simple équité ne
KOIH.MER
commande-l-elle pas, d'autre part, d’atténuer cette violence, cette infraction aux principes du droit commun, par des adoucissements, des ménagements, des tempéraments? Eh bien, pas du tout. C’est l'inverse qui a lieu. Des Pilles qui sont atteintes d'affections contagieuses et qui ne sont coupables que de cela, c’est-à-dire des malades au total, on les jette en prison, et dans quelle prison! Comme si l’on avait pris à cœur de les humilier, de les exaspérer, de les dégrader, de les avilir plus encore qu’elles ne le sont, en leur faisant franchir la même porte, en les enfermant dans la même enceinte que les voleuses et les criminelles de tout ordre.
Puis, comme tout s’enchaîne dans un système, naturellement et forcément la discipline, les mœurs, l’esprit du Saint-Lazare prison se réfléchissent sur le Saint-Lazare infirmerie, qui devient ce que vous savez. Or, encore une fois, les rigueurs et les vexations d'un système pénitentiaire deviennent un contre-sens, alors qu’elles s'adressent à des malades. Nous ne voyons pas ce qu'on peul en attendre comme avantages pour le traitement delà syphilis, et nous préjugeons bien, tout au contraire, sans crainte d'être démentis par l’observation, qu’un tel système, par l’ennui, les humiliations, le spleen, les impatiences, les colères, les révoltes intérieures, les troubles moraux qu’il comporte, doit être singulièrement préjudiciable à la maladie. Pourrait- on mieux choisir que ledit système, si l’on voulait à dessein aggraver le pronostic cl la durée de la syphilis?
Mais, en fin de compte, nous dira-l-on, que proposez-vous donc de substituera ce système? Tout simplement l’internement dans un asile spécial, qui sera un hôpital comme les autres hôpitaux, à celte seule différence près que les malades n’en pourront sortir que sur un certificat médical de leur guérison; — asile qui sera exclusivement ce qu’il doit être, c’est-à-dire une maison où l’on traite des malades, où on les traite avec les égards dus à tout, malade, quel qu’il soit et quelle que soit sa maladie; — asile d’où sera bannie toute rigueur inutile, toute mesure vexaloire, qui tendrait à en modifier le caractère et à le transformer en pénitencier.
Il i: I.A SYPHILIS
Et le type de cet hôpital, de cet asile sanitaire spécial, nous n’avons pas à le chercher bien loin. C’est Lourcine.
Et notre programme, le programme qu’au total vous propose votre Commission, se réduit purement et simplement à ceci : Transformer Saint-Lazare en Lourcine. Ce que nous demandons, c’est Lourcine, avec un verrou de plus à la porte, c’est-à-dire avec l’impossibilité pour les malades d’en sortir sans un certificat de guérison.
Résumons-nous et disons :
Séquestration et incarcération, avec les procédés, la discipline, les rigueurs d’un pénitencier, voilà l’ancien système, système qui survit encore aujourd’hui, malgré les réclamations, les impatiences, les protestations, les indignations de l’opinion publique.
Et, tout au contraire, ce que, d’accord avec le bon sens, la justice et les considérations médicales , nous avons l'honneur de vous proposer, est ceci : l’internement, puisqu’il est nécessaire à la santé publique; mais, avec l’internement, l'hospitalisation pure et simple, l’hospitalisation tolérante, éclairée, charitable, se substituant au système inutile, inique et dangereux de la prison. (Très bien.)
Maintenant, je reviens à mon sujet, dont m’a écarté la longue, tuais nécessaire digression qui précède.
Vous venez, Messieurs, de voir et de juger à sa juste valeur le premier argument des partisans du Saint-Lazare cloîtré, fermant ses portes devant le public médical. Passons maintenant au second.
« Introduire un public à Saint-Lazare, répond l’Administration quand on a l’honneur, comme je l’ai eu, de lui proposer cette innovation, pouvez-vous seulement y songer! Mettre en relation chaque jour et pendant plusieurs heures des jeunes gens, des étudiants, avec des filles comme les nôtres, ce serait ouvrir, sous Je couvert d’une enseigne médicale, un véritable hall de prostilu-
I’ H or II VLA ME PUBLIQUE
lion. Ce sérail offrir à vos élèves des tentations et de trop faciles occasions de débauche; ce serait inciter nos tilles à des provocations et des galanteries scandaleuses; ce serait introduire dans nos services l’indiscipline, le désarroi, l’anarchie, etc. Nous nous y refusons absolument. »
Messieurs, nous connaissons les arguments de ce genre et nous savons ce qu’ils valent par expérience personnelle. C'est là, en propres termes, ce qu’objectait Ghaptal à M. lticord, alors que cet illustre maître, au début de sa carrière, s’efforcait de lutter avec les routines administratives et d’ouvrir au public médical le service des vénériennes, alors installé au Midi. C’est là, également, ce qu’on m’a objecté, alors que je voulus essayer — il y a déjà pas mal d'années de cela — d’ouvrir des cours de syphilis à l’hôpital de Loureine qui, lui aussi, était un hôpital fermé. Quand je sollicitai de l’Assistance publique l’autorisation qui m’était nécessaire pour cela, je trouvai l’Administration — il y aurait ingratitude de ma part à l’oublier — fort bien disposée en ma faveur et très désireuse de m’être agréable, mais littéralement épouvantée de ma proposition, et cela pour des raisons analogues ii celles que vous venez d’entendre. Que lui demandais-je, et qu’allait-il advenir d’une telle aventure! Bref, après de nombreuses hésitations et de longs pourparlers dont je vous ferai grâce, on risqua l’expérience, en m’octroyant le droit d’ouvrir un cours pour douze auditeurs. Il en vint davantage, et force fut bien de les admettre. Or qu’arriva-t-il? Ce qui seulement pouvait arriver, c’est-à-dire que tout se passa le plus simplement et le plus convenablement du monde, sans le moindre désordre, sans la moindre effervescence, sans la plus légère infraction à la discipline, etc. Si bien qu’aujourd’hui le pli est pris, et Loureine a un public médical qui y pénètre avec des cartes délivrées par l'Administration, et des cours s’y font journellement, pour le plus grand profit de ceux qui les écoutent.
Eh bien, il en serait de même, soyez-en sûrs, pour Saint-Lazare. De par l’expérience faite à Loureine, dont le public n’est pas sans quelque analogie avec celui de Saint-Lazare, de par ce qui se passe dans nos salles, vous pouvez sans crainte, dirons-nous h
DK I,A SYPHILIS
l'Administration policière, ouvrir à nos élèves, à nos étudiants, les portes de cet hôpital. N’y admettez (nous le voulons bien cl nous sommes les premiers à réclamer cette mesure) que des étudiants d’un certain âge, justifiant de seize inscriptions, c’est-à-dire touchant au doctorat. Mais admettez ceux-là, et admettez-les en toute sécurité ; car nous vous garantissons, nous, leurs maîtres, qu’ils sauront se conduire là comme ailleurs, c’est-à-dire avec dignité. Libre à vous d’ailleurs, au cas plus qu’improbable de quelque infraction aux règlements hospitaliers et aux convenances communes, de sévir par exclusion sur les délinquants.
Enfin, ajouterons-nous à un autre point de vue, vous trouvez bon et légitime, Messieurs de l’Administration préfectorale, que les femmes syphilitiques qui sont reçues dans nos hôpitaux à nous, hôpitaux de l’Assistance publique, servent à l’éducation spéciale de nos élèves ; vous trouvez bon que nous leur exhibions ces femmes dans nos cliniques, que nous leur montrions, nous leur décrivions sur elles — vous comprenez comment — les symptômes de la maladie. Et, d’autre part, vous nous refusez vos filles pour le même office; vous n’entendez pas que vos filles soient utilisées de la même façon pour les besoins de l’enseignement! Mais, s’il est une catégorie de femmes qui doive supporter ce qu’ont de pénible pour la pudeur et la dignité ces sortes de démonstrations et d’exhibitions, n’est-ce pas plutôt la vôtre que la nôtre? En fait de pudeur et de dignité, est-ce que vos filles ont rien à perdre? Tandis que les malades de nos services sont assez souvent des femmes ou relativement ou même absolument honnêtes, telles que de pauvres ouvrières qui expient chèrement une faute, des nourrices infectées par leurs nourrissons, ou même des femmes mariées, irréprochables, qui payent la faute de leur mari.
Vous trouvez bon, Messieurs de la Préfecture, que nous vous donnions, pour soigner vos filles, des élèves et des docteurs dont l’éducation spéciale ait été faite dans nos services, à nous, aux dépens de nos malades. Puis, réciproquement, vous entendez que vos filles ne servent à l’éducation de personne! En vérité, je
vous le demande, dans le différend qui nous divise, de quel côté se trouvent le bon sens et l’équité? (Très bien.)
Venons enfin et en peu de mots, car j’ai hâte — comme vous sans doute, Messieurs — d’abandonner un sujet jugé, qui ne devrait même pas subir discussion, venons, dis-je, au troisième argument des partisans du Saint-Lazare cloîtré, j’entends interdit au public médical.
« Vous n’ètes pas au courant, nous dit-on, des choses de la prostitution. Vous ne vous doutez pas de ce qu’il nous faut, à nous, policiers, de circonspection et de discrétion pour couvrir certaines plaies sociales. Ainsi, nous avons parmi nos filles inscrites des femmes qui appartiennent à de très honnêtes et de très honorables familles. Or, qu’arriverait-il, si les noms de ces femmes pouvaient être lus par le public sur les pancartes de Saint-Lazare, et par là devenir connus, ébruités, divulgués? C’est que l’infamie de ces femmes, jusqu’alors ignorée, rejaillirait aussitôt sur leurs familles et couvrirait de honte ces familles, etc., etc. »
Voilà certes, répondrons-nous, un argument dont nous devons tenir compte. Mais, d'une part, ledit argument nous paraît bien singulier, et, d’autre part, le danger que vous signalez là nous semble non moins élémentaire à conjurer.
Comment! vous supposez que l’indiscrétion d’un étudiant venant à lire un nom sur une pancarte, puis ébruitant ce nom (à supposer qu’il put se rendre coupable d’une telle infraction à ce qu’on appelle le secret médical, parlons net, d’une telle lâcheté) deviendrait une révélation subite et sidérante sur la qualité d’une fille perdue. Mais cette fille, puisque par hypothèse elle est entre vos mains, à Saint-Lazare, c’est que déjà elle a derrière elle tout un passé de débauche, c’est qu’elle a déjà, suivant l’expression technique, roulé dans les lupanars, les lieux publics, c’est qu’elle s’est exhibée dans les théâtres, dans les bals, sur le trottoir peutêtre. Et vous admettez que tout cela, que tous ces antécédents de prostitution publique auraient pu rester ignorés, absolument ignorés, jusqu’au jour où le hasard d’une pancarte lue à Saint- Lazare viendrait révéler un secret plus que percé à jour! Voilà
UK LA SYPUIL1S
certes qui serait bien extraordinaire, tout à fait extraordinaire; mais enfin, comme le hasard est immense et l’impossible quelquefois possible, parait-il, admettons l’hypothèse.
En tout cas, ajouterons-nous, vous auriez un moyen facile d’éviter de telles indiscrétions, puisque vous les craignez par avance. C’est de ne pas inscrire les noms de vos malades sur vos pancartes administratives; c’est même de vous priver de toutes pancartes au lit de vos malades (ce qui, soit dit incidemment , pourrait bien aussi trouver son application dans nos hôpitaux; car je n’ai jamais compris, pour ma part, ce à quoi pouvait servir cet affichage public des noms, prénoms, âge, domicile, état social des malades, qui, sous le nom de pancarte, s’étale indiscrètement au pied de chaque lit). Désignez vos malades purement et simplement sous des numéros d’entrée; dites, par exemple, Mme223, Mmc 22i, etc.; et vous n’aurez plus à redouter en l’espèce que les noms des honorables familles auxquelles peuvent appartenir vos malades viennent à être divulgués (I).
En somme, vous le voyez, Messieurs, les plus gros argument- (je n’ai cité que ceux-là) qui sont généralement invoqués pour exclure de Saint-Lazare le public médical, ne comportent pas de valeur sérieuse. En tout cas, ils ne sauraient prévaloir contre les considérations multiples d’un bien autre genre et d’un ordre plus élevé qui réclament, d'une part, la transformation de celte prison et, d’autre part, l’accès du public médical dans son enceinte. Saint-Lazare, répétons-le encore, renferme des richesses scientifiques que jusqu’ici de spécieuses raisons ont rendues inexploitées, grâce à ce que M. Lefort appelait très justement, au sein de votre Commission, « une organisation défectueuse et stérilisante ». Il
(1) De même le Rapport de la Commission nommée par M. le préfet de police Cainescasse avait conclu à la proscription de la pancarte dans les termes suivants :
« Art. XIX. — Les femmes internées dans l'Asile spécial destiné au traitement des prostituées vénériennes y seront désormais désignées, non plus par leur nom de famille ou autre, mais par un numéro d'ordre. » ( Rappo > inédit de M. le DT Le Pileur.)