DE L’ALLAITEMENT
J’ on ai fini, Messieurs, avec les grandes questions générales, et, pour épuiser mon sujet, il ne me reste plus qu’à vous parler d’un dernier point de prophylaxie, celui-ci restreint à coup sûr par rapport aux précédents, mais non moins digne cependant, comme vous allez le voir, de votre sollicitude. Je veux parler de la protection à conférer aux nourrices contre les risques de contamination syphilitique dérivant des nourrissons.
iNous sommes loin de méconnaître les efforts qui ont été tentés en ce sens dans ces derniers temps. Et cependant, force est bien de le constater, la situation reste telle que nombre de nourrices sont encore victimes de contaminations de ce genre. Donc, de par l’expérience, il est quelque chose de mieux à imaginer, à tenter, que ce qui a été fait jusqu’à ce jour.
Voyez comment les choses se passent en pratique. Voici, je suppose, un ménage bourgeois où vient de naître un enfant que sa mère, pour une raison quelconque, ne veut pas nourrir. On s’enquiert d’une nourrice. On mande le médecin de la maison pour faire son choix entre plusieurs nourrices qu’on est allé chercher dans un bureau et qu’on lui présente. Puis, après ce triage, on procède à un autre examen. « Assurez-vous bien, docteur, dit la famille, si la nourrice dont vous venez de faire choix n’a rien de mauvais, si elle ne pourrait rien transmettre à notre cher petit; car, vous savez, parfois il est arrivé des malheurs, etc. ». Et le médecin alors soumet cette nourrice à un examen plus complet, visant surtout la syphilis, car c’est la syphilis que l’on craint surtout en l’espèce. 11 interroge cette femme, il la découvre, il lui examine la plus large étendue possible des téguments, les cheveux, la bouche, les dents, la langue, l’arrière-gorge; il palpe les ganglions, etc.; quelquefois même on réclame une investiga-
tion plus intime. El la nourrice subit tout cela, se laisse faire, se laisse voir, car d’avance elle est résignée à tout pour avoir ce qu’elle espère, à savoir un nourrisson, un gagne-pain.
Rien de mieux que ces garanties prises par la famille contre la nourrice, car on a vu maintes fois des nourrices syphilitiques infecter des nourrissons sains. Oui, certes, rien de mieux, mais à une condition, c’est que ces garanties eussent ce que réclamerait la plus stricte équité, à savoir leur contre-partie, c’est-à-dire des garanties de même ordre assurant la nourrice contre l’infection possible de son futur nourrisson.
« A mon tour, pourrait dire la nourrice (si l’équité et l’égalité étaient de ce monde); vous venez de vous assurer que je n’ai pas la syphilis/ et je me suis laissé faire. Maintenant, s’il vous plaît, voyons un peu si le danger que vous redoutiez de moi, je n’ai pas à le craindre de vous. »
Mais la nourrice dit-elle cela, et peut-elle le dire, et se risquerait-elle à le dire? Non ! Et pour de bonnes raisons qui se résument en ceci : c’est qu’elle est la plus faible, la plus pauvre, et, parlant, qu’elle n’a qu’à se taire. Aussi prend-elle l’enfant sans souffler mot et s’en va-t-elle ainsi, trop heureuse encore de l’avoir, quel qu’il soit, et s’en va-t-elle sans garantie aucune, sans la moindre assurance que son nourrisson ne porte pas le germe d’une infection héréditaire.
Eh bien, ce que cette nourrice n’a pas osé dire, est-ce que la Société, parlant au nom de tous, parlant au nom de l’équité et de l’intérêt public, n’aurait pas le droit de le dire et de le réclamer pour elle? Est-ce que la Société ne pourrait pas imposer aux parents du nourrisson la contre-partie de l’obligation qu’ils ont imposée à la nourrice? Est-ce qu’elle ne pourrait pas exiger d’eux une réciprocité de garanties dans le contrat intervenu avec la nourrice? N’y aurait-il pas un moyen quelconque d’obtenir cette réciprocité, sinon toujours, au moins en certains cas, et pour un certain ordre de cas? C’est là ce que s’est demandé votre Commission, et nos efforts se sont dirigés en ce sens.