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L'abbé Trudelle fut lui-même l'un des premiers missionnaires de Somerset; il desservit pendant six années les territoires où s'étendent aujourd'hui les paroisses de Saint-Calixte, de Stanfold, de Sainte-Julie, de Sainte-Anastasie et autres. Il connut donc aussi bien que les colons eux-mêmes les débuts très pénibles de ces missions; il fut intimement mêlé à tous les travaux et à toutes les sollicitudes des premiers pionniers. Et l'abbé Trudelle — la mort l'enlevait il y a juste une année à l'estime et à la vénération du clergé de Québec dont il était le doyen — était, en même temps qu'un missionnaire vaillant, un esprit très distingué, très cultivé, un lettré et un poète. Il y avait chez lui un mélange très heureux et le plus varié de très différentes qualités. Il voulut donc écrire après avoir « missionné», et parcouru les Bois-Francs, et c'est en 1852 qu'il recueillit ses souvenirs et les mit en prose.
Si cette prose était plus abondante, plus colorée, plus chaude, plus brillante, et parfois moins terne et moins sèche, nous dirions que l'abbé Trudelle a voulu écrire le poème des Bois-Francs, une sorte d'épopée en sept chants correspondant aux sept petits chapitres dont se compose cette
plaquette. Le merveilleux lui-même, qui est le condiment indispensable de toute nouvelle Iliade, ne serait pas absent de cette œuvre, tant l'héroïsme des personnages dépasse l'ordinaire ePbrt de notre volonté. Et ce merveilleux ne serait plus un ensemble de fictions fantastiques telles que l'on en voit dans les Légendes de l'abbé Casgrain, mais la pure et très véritable réalité.
Les titres très simples et très modestes que l'abbé Trudelle a donnés aux divers chants de son poème, et qui diffèrent tant de ceux-là, prétentieux, dont l'abbé Casgrain a semé ses Légendes, attestent déjà toute la sincérité de l'auteur.
Lisez, par exemple, le chapitre intitulé «Privations et souffrances», et vous apprendrez peut-être qu'il n'y eut pas de héros plus épiques, et qui soutinrent mieux leur rôle que ces martyrs du dévouement et du patriotisme qui furent les premiers colons des Bois-Francs. Établis en pleine forêt, isolés des paroisses du bord du fleuve, de Gentilly, de Saint-Grégoire, par l'affreuse et terrible savane de Stanfold, ils ne pouvaient aller chercher des secours contre la misère imprévue qu'en se risquant à travers cet immense marais bourbeux que pendant sept mois de l'année on ne pouvait traverser qu'à pieds, et au péril de sa vie. Hommes et chevaux enfonçaient quelquefois et disparaissaient presque dans celte pâte molle et sans consistance qui constituait le sol de la savane. Malheur aux aventureux voyageurs si la nuit les surprenait en route, et les empêchait de bien voir le sentier de
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branches sèches dont on ne pouvait dévier sans s'exposer à périr. Un missionnaire et un colon, labbé Bélanger et Ambroise Pépin, l'éprouvèrent une nuit au prix de leur vie; le notaire Cormier qui les accompagnait faillit succomber lui-même à tant de fatigues et de douloureuses angoisses. Bélanger et Pépin sont les deux victimes dont l'abbé Trudelle raconte les cruelles souffrances et la mort avec une simplicité toute dramatique.
Il arrivait souvent pourtant qu'il fallait entreprendre le périlleux voyage. Les provisions étaient épuisées ; les quelques marchands, établis à Somerset ou à Stanfold, ne pouvaient suffire à toutes les demandes à cause de l'affluence trop considérable de nouveaux colons ; avec le printemps s'annonçait la famine ; on ne pouvait attendre la récolte prochaine, et déjà il fallait se contenter des fruits de la saison, d'herbes, de plantes et de racines bouillies. « Prisonniers au milieu des bois, comme sur une île au milieu de la mer», il ne restait plus qu'une ressource aux malheureux chef de famille, c'était de franchir à pieds la savane pour aller chercher les provisions dont on avait besoin.
Ils partaient donc par groupes de dix à quinze hommes, et revenaient «portant sur le dos soixante à quatre-vingt livres de farine, souvent un sac de provisions sur leur tête, et dans leurs mains les ustensiles de cuisine les plus nécessaires. Quelques-uns même ne craignaient point de se mettre en route avec des plaques de poêles sur les épaules. »
Et ils allaient ainsi haletant, dévorés par les moustiques, par les maringouins, dans un chemin bourbeux qu'ils trouvaient assez bon lorsqu'ils n'enfonçaient pas jusqu'aux genoux. L'abbé Trudelle raconte qu'un jour l'un de ces voyageurs allait disparaître dans une ornière où il plongeait, et ne fut sauvé que par son voisin qui eut juste le temps de le saisir par les cheveux et de le tirer du gouffre où il s'engluait. Il arrivait souvent que Ton rencontrait le long de la route des «malheureux enfoncés jusqu'aux bras avec leurs charges, se tenant aux racines qu'ils avaient pu saisir», et attendant ainsi le secours indispensable qui les jarrachât à la mort. Lorsqu'on sortait de ce marécage, disait un de ces voyageurs à l'abbé Trudelle, on n'avait pas « formance» d'homme; la vase nous couvrait des pieds à la tête, et il ne nous restait que des habits en lambeaux.
Mais l'on conçoit quelle joie apportaient au loyer ces pèlerins de la misère, et comme l'on goûtait ensuite l'abondance que procuraient de pareils dévouements.
Aussi bien, ne faut-il pas croire qu'il n'y eut que des heures sombres et pleines d'angoisse dans la vie des premiers colons des Bois-Francs. Après quatre ou cinq ans de ce régime très primitif, les marchands organisèrent plus efficacement leur commerce, un moulin à farine fut construit à Somerset au bord de la rivière Blanche, et les
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moissons abondantes remplirent les greniers. La fertilité du sol était prodigieuse, et aussitôt accoururent de toutes parts des milliers de nouveaux colons. La réputation des Bois-Francs devint proverbiale ; ce coin de pays était regardé comme un Eldorado merveilleux; c'était alors la Californie du Canada ; l'on dirait aujourd'hui le Klondyke de la province de Québec.
Il y avait en plus des ressources que Ton tirait du sol, l'industrie du sucre d'érable, et celles plus prosaïques de la potasse et de la perlasse qui furent dès l'origine des causes très actives de prospérité. L'érable poussait partout dans cette terre des Bois- Francs; et les colons convertissaient en «sali» la cendre des arbres qu'ils abattaient et brûlaient sur place. Ce (( sali » était vendu aux marchands qui l'exploitaient ensuite pour la fabrication des alcalis.
Et puis, des routes publiques furent enfin tracées par l'administration, et facilitèrent le commerce. Quand le chemin provincial d'Arthabaska fut terminé en 1848, toute la région d'Arthabaska, de Stanfold, de Somerset et d'Inverness, qu'il traversait, entra dans une ère étonnante d'activité et de progrès. Tant il est vrai qu'une des plus utiles sollicitudes d'un gouvernement qui veut encourager nos œuvres de colonisation consiste à ouvrir des voies de communication, routes carossables ou chemins de fer, qui permettent aux défricheurs et aux cultivateurs de se mettre en relation avec les centres de commerce, et de vendre les produits de la ferme. Un habitant de Somerset disait un jour
à l'abbé Trudelle: «Si j'en avais le pouvoir, je ferais passer par nos affreux chemins le char de l'Etat, bien persuadé que ceux qui le conduisent tomberaient d'accord avec nous en tombant dans les mêmes ornières». Le char de l'État roulerait tout seul aujourd'hui sur les chemins de Plessisville. Mais dans combien d'autres régions colonisables serait-il bon peut-être qu'il allât un peu secouer et «bordasser» les ministres!
Les habitants des Bois-Francs eurent enfin une autre consolation, qui fut celle de voir bientôt s'établir et se fixer au milieu d'eux le missionnaire. Nos colons ne se peuvent passer de chapelles et de prêtres ; et il manque quelque chose à leur vie aussi longtemps que de leurs modestes chaumières ils ne peuvent voir briller au soleil la croix du clocher. Le ministre de Dieu est leur naturel et indispensable compagnon ; et ils se sentent plus généreux et plus entreprenants quand le dimanche ils peuvent s'unir à lui et avec lui prier le Dieu qui protège et qui bénit.
C'est au pied d'une croix plantée là même où s'élève aujourd'hui la très belle église de Plessisville que se réunissaient d'abord les premiers colons de Somerset. Ils n'avaient pas de prêtre avec eux, et ensemble ils récitaient le chapelet et chantaient les cantiques qu'ils avaient si souvent entendus dans l'église du village natal. Et ces pieuses rencontres les fortifiaient sans doute, mais
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elles les faisaient aussi se souvenir avec mélancolie et tristesse des grandes cérémonies et des solennités dont si souvent avait été consolée et charmée leur enfance chrétienne.
En 1837 fut célébrée pour la première fois, à Somerset, la sainte messe ; et c'est la perlasserie qui y fut le premier sanctuaire. La joie fut grande ce jour-là, parmi les colons; et cette joie devint plus intense encore, et elle devait durer toujours, lorsqu'en 1840 vint se fixer au milieu de ces braves cultivateurs le premier missionnaire résidant.
Les citoyens actuels de Plessisville, ceux qui appartiennent à la génération nouvelle, ont peine à reconstituer la vie des anciens, et à se faire quelque idée de l'existence souvent pénible qui fut celle de leurs devanciers. L'aisance et la prospérité ont mis au front de leur jeune cité une auréole joyeuse qui fait bien vite oublier les souffrances et les privations de la première heure. Peut-être, cependant, est-il bon qu'ils se souviennent quelquefois des temps héroïques, et qu'ils apprennent au contact du passé la leçon du présent. Rien n'est instructif comme l'histoire, et nulle lumière ne fait mieux voir l'orientation qu'il faut donner à ses énergies. Que les excellents patriotes de Plessisville soient, comme leurs pères, des courageux, des forts, des sobres et des chrétiens, et ils verront se perpétuer en leurs foyers les plus précieuses vertus de notre vie nationale !
Et s'ils veulent être tout à fait reconnaissants, qu'ils gardent en leur mémoire le nom de ce prêtre qui a écrit d'une main diligente, et parfois avec beaucoup d'esprit, les premiers chants de leur héroïque épopée.
Pour nous, nous sommes heureux, au jour anniversaire de sa mort, de déposer sur la tombe de l'abbé Trudelle ces quelques lignes qui sont le pieux hommage de notre vénération.
Juillet 1905
NOËL RUSTIQUE
/ pour le 24 décembre I
Ce soir, ma pensée se charge de poésie : non pas, cette fois, de la poésie que Ton va chercher aux pages des livres, mais de celle qui émane et se dégage des choses ; de la poésie qui se concentre, à cette heure de décembre, et flotte autour des arbres de Noël, dans l'ombre des crèches, au foyer des vieilles cheminées.
Toujours, sous sa baguette magique enveloppée de givre, Noël a enchanté les âmes, et fait tourner dans les imaginations le rêve d*or des vieux souvenirs. Ce soir, au moment où le crépuscule hatif fait se rallumer au ciel les feux de la nuit, et pendant que déjà les petites têtes blondes s'emplissent des espérances de l'aube prochaine, remontons vers les Noëls d'autrefois.
Je me rappelle, et ma mémoire en est toute baignée de clartés d'aurore, ma première fête de Noël : je veux dire, la première nuit de Noël où je fus jugé assez grand — et sans doute assez sage — pour accompagner mes parents à 1 église. Certes, chez nous, où tant de noëls domestiques s'ajoutaient en
toutes saisons aux Noëls liturgiques, le tour d'être grand et d'être sage venait lentement. En notre foyer populeux, chacun prenait son temps pour vieillir; et il y en eut quinze avant moi qui ne se pressèrent pas... Enfin, cetie année-là, je parus au conseil de famille assez raisonnable, et l'on me confia, un jour que j'avais sans doute plus longtemps et mieux ((bercé», que l'on m'amènerait en carriole à la messe de minuit. J'irais enfin voir, à l'heure nocturne où il revient mystérieusement dans sa crèche, l'enfant rose, tout habillé de lin et de dentelles, l'Enfant divin dont le nom seul passe comme une caresse dans l'imagination des petits. Cette nouvelle m'apporta une grande joie; peut-être me fit-elle déjà meilleur? La joie bonne est pour les enfants eux-mêmes une première expérience, et salutaire, de la vie.
Cette première messe de minuit, cette longue route deux lois parcourue au son des grelots, à une heure si inaccoutumée, cette veille de Noël, cette soirée d'hiver est restée, dans ma mémoire, chargée de lumière et d'étoiles!
Que de choses nouvelles elle avait, d'ailleurs, enveloppées dans ses clartés incertaines! Songez donc : Berthier traversait alors une crise, une crise de civilisation intense. Berthier allait renoncer à ses modestes traditions, oublier son passé routinier, se payer le luxe des plus extravagants progrès. Jusque-là, fidèle aux antiques coutumes, Berthier avait éclairé à la chandelle ses nuits de Noël, son église pieuse, la crèche symbolique: cette fois, il
NOËL RUSTIQUE
allait répandre à flots d'or, sous la voûte obscure, la lumière des lampes à pétrole. Jusque là, c'étaient des voix humaines seules, un peu rugueuses, à la vérité, et chevrotantes parfois, qui avaient chanté la «nouvelle agréable», et fait écho aux «anges dans nos campagnes»: cette nuit, c'était une voix artificielle et bien sonnante, la musique, l'harmonium prétentieux qui allait accompagner le chœur rustique, et laisser pour la première fois tomber du jubé sur la foule ses notes compliquées et mélodieuses.
Depuis quinze jours, dans la paroisse, on ne parlait que de cela. M. le curé lui-même en avait fait le sujet d'un long prône.
Les jeunes gens n'avaient pas été priés, comme d'habitude, de passer par les maisons pour faire la tournée de la chandelle. Et les jeunes gens en avaient été quelque peu chagrins. Elle était si gaie, la quête des chandelles ! de ces chandelles qu'avait faites elle-même la maîtresse du logis et qu'elle avait retirées hier, toutes rigides, jaunes comme de l'ambre, de leurs vieux moules de ter blanc ! Cette quête donnait aux jeunes garçons des airs si honnêtes I Elle les faisait pénétrer si discrètement, et pour de si bons motils, dans toutes les maisons du canton I Et l'on aimait tant s'attarder, ici ou là, à jaser avec le vieux, près du poêle où il fumait sa pipe et réchauffait ses quatre-vingts ans, à causer avec la vieille qui arrêtait un moment d'écharpil- 1er sa laine pour s'informer des voisins I On recommençait si volontiers, partout, les conversations
banales ou plaisantes, s'entretenant avec les amis du train de la ferme, des «bûchages» d'automne fâcheusement retardés, du «battage» qui n'était pas fini, des divertissements prochains, des longues veillées des «fêtes», des bans de mariages que les commères avaient déjà publiés. . . L'on aimait tant surtout — et c'était vraiment la minute délicieuse de la tournée — l'on aimait tant goûter aux croquignoles que préparait pour Noël et le jour de l'an la jeune fille de la maison! L'aimable cuisinière, enfarinée et gentille, tout en taillant la pâte sur le couvert renversé de sa huche, ne manquait pas d'oflrir aux jeunes gars ses friandises rissolantes ; sous leurs yeux qu'allumait la convoitise, elle les faisait alors dorer de son mieux, et se tordre capricieusement dans l'écume de la graisse bouillante. Hélas ! cette année-là, il avait fallu renoncer à la tournée charitable, aux causeries bavardes, aux croquignoles galantes, et aux chandelles. Le progrès emportait pour jamais toute cette poésie des vigiles de Noël. . .
Nous partîmes de bonne heure pour aller à l'église. Le chemin qui y conduit, est long de près d'une lieue, et les grands frères et les parents qui voulaient communier devaient aller, dans la soirée, attendre longtemps et avec dévotion leur tour d'entrer au confessionnal.
Quelle nuit claire, froide, radieuse, dont la beauté splendide se refait plus précise aujourd'hui
NOËL RUSTIQUE
SOUS l'appel plus conscient des souvenirs ! Pas de nuages au ciel ; et pas de lune. Mais des étoiles plein la voûte d'azur sombre. La route et les champs voisins en étaient tout illuminés. La terre, recouverte d'une mince couche de neige verglacée par des pluies récentes, faisait miroiter sous la lumière sidérale ce revêtement d'acier. A gauche, le fleuve large ne faisait plus entendre le mugissement de ses flots emprisonnés ; de grosses glaces, épaisses, qu'avait soulevées et brisées la pulsation lente et irrésistible de la marée, s'empilaient les unes sur les autres, cependant que, ici et là, sur l'étendue vaste des battures, des surfaces polies et brillantes, de larges et longs patinoirs préparés par le hasard des flots et des pluies, apparaissaient comme des lacs de glace fine et noire.
Le chemin sur lequel nous emportait de son train modéré la jument vieille, pas ombrageuse, et si commode pour les voj^ages de nuit, n'était luimême qu'une piste durcie, toute glacée, propice aux patineurs, sur laquelle se cramponait avec force notre coursier prudent. De temps en temps passaient de chaque côté de la voiture, et filaient devant nous, les jeunes gens du «coteau», montés sur des patins, qui se hâtaient vers l'église. Ces fils de marins et d'ouvriers étaient sortis de bonne heure, eux aussi, des maisons petites et proprettes, groupées comme des sœurs sur les tufs de la Micami.
(1) Nom donné par les gens de Berthier (en bas), à ce village d'« emplacitaires », situé sur un coteau, à deux milles à l'ouest de Téglise, et composé surtout de navigateurs et d'ouvriers.
Élégants et rapides, ils s'en allaient comme des ombres courbées et fuyantes, et Ton n'entendait plus bientôt que le déchirement sec de la glace se brisant sous la morsure de leurs éperons.
Notre cavale n'en était ni plus fringante, ni plus découragée. Elle faisait toujours sauter sur sa croupe, en un rythme monotone, la bande des grelots sonores ; elle avançait d'une allure régulière. Cependant, nous passâmes enfin, à notre tour, entre des maisons drues et illuminées, qui semblaient par tous les yeux de leurs fenêtres nous regarder aller au train de la vieille. C'était le « faubourg» de ma paroisse que nous traversions, faubourg indiscret, bâti tout au bord du chemin, peu fréquenté, et que j'aurais pris pour une rue solitaire de Québec, si alors j'avais connu Québec et sa solitude. . .
La cloche fait entendre son dernier appel. Sa voix tremble et nasille dans le vieux clocher trapu qui s'élevait alors sans grâce sur mon église natale. La cloche grêle du vieux clocher trapu avait de l'émotion plein la gorge: elle ne laissait tomber de sa tribune aérienne que des sons étouffés, entrecoupés, aussitôt perdus dans l'air froid de la nuit. Cependant, le peuple, qui l'avait devinée plutôt qu'entendue, sortait des magasins et des maisons voisines et s'empressait vers le temple.
Déjà, et toute la soirée, l'église avait accueilli de nombreux fidèles. On avait tant hâte d'y voir
NOËL RUSTIQUE
briller les lampes nouvelles, d'y entendre l'harnionium tout neuf, et il faisait si bon, aussi, se chauffer en égrennant son chapelet autour des deux poêles qui ronflaient à chaque bout de la grande allée.
A vrai dire, Tillumination de mon église natale n'était pas féerique. Les lampes suspendues deux à deux dans la nef, et assez espacées, éclairaient bien d'un jour suffisant les têtes dévotes des priants ; elles faisaient même voir à nos yeux étonnés le petit bâtiment immobile — ex-voto de quelque marin sauvé du naufrage — qui, toutes voiles déployées aux vergues, et peuplé de petits hommes de bois, semblait voguer sans cesse dans l'espace, vers l'entrée du sanctuaire, sur une mer invisible; mais ces lampes trop rares, impuissantes à chasser toute l'obscurité du temple, laissaient flotter dans la voûte le nuage dispersé des ténèbres. Et pourtant, c'était merveille de voir la lumière discrète se répandre en un vaisseau si vaste, et y troubler, sans le dissiper tout à fait, le mystère de la nuit profonde. L'âme prie bien mieux près de la crèche enveloppée d'ombres : elle se souvient plus aisément de l'étable humide et obscure, du mystère nocturne de Bethléem. Il y a trop de lumières, et aujourd'hui trop d'électricité, autour de la paille brillante des crèches de cathédrale. . .
Ohl comme elle était simple, nue et pauvre, la grande cage vitrée, au toit pointu, aux barreaux minces, dans laquelle souriait sur la paille le petit enfant, rose, tout habillé de lin et de dentelles I
On l'avait mise, celte crèche fermée et transparente, sur l'autel latéral de droite, à quelques pas de la table sainte, où nous, les petits enfants, nous allions nous agenouiller pour mieux voir Jésus, et pour en être mieux entendus. Quelques fleurs artificielles et fanées l'entouraient sans ostentation, et de grosses lampes versaient sur le toit de verre leur lumière tranquille.
Nous étions là, les petits, pendant la messe de minuit, groupés autour du «banc d'œuvre», à genoux, debout, assis près des balustres, regardant tour à tour avec tous nos yeux, la crèche, le sanctuaire, la foule, les lustres suspendus, le petit bâtiment aux voiles déployées, le jubé où s'efforçait l'harmonium. Et nous priions aussi avec l'attention sérieuse de grandes personnes ; nous faisions au petit enfant des demandes qui le faisaient sourire. Et nous écoutions chanter les voix qui clamaient la venue du Messie. Il est né le divin Enfant I. . . Nouvelle agréable!. . . Les anges dans nos campagnes. . . Suspendant leur douce harmonie, les cieux étonnés se sont tus. . . Tous ces cantiques, et tous ces airs nous étaient depuis longtemps familiers. Mon père qui chantait au lutrin ne pouvait les ignorer ; il les chantait souvent le soir en nous caressant sur ses genoux; il fit avec ces pieux refrains toute l'éducation musicale de sa famille.
Je n'ai pas gardé le souvenir des détails liturgiques de cette nuit bienheureuse, de toutes les voix qui se firent entendre, de toutes les cérémonies qui se déroulèrent à l'autel. Il ne m'est resté
NOËL RUSTIQUE
de tout cela qu'un bruit confus d'harmonie, qu'une vision mêlée de rêves imprécis.
A cette longue distance des événements, je présume cependant que l'on dut chanter, cette nuit-là, - la messe bordelaise. A Berthier, quand c'était grande fête, on chantait toujours la messe bordelaise ; on priait peu pendant cette messe-là, et l'on prenait plaisir extrême à y entendre haleter Jes solistes.
Au moment de la communion, après que la clochette eut trois fois appelé les fidèles, M. le Curé distribua longtemps l'hostie blanche et pure, et longtemps le petit Jésus passant de lèvres en lèvres multiplia dans les cœurs son berceau divin. Les bonnes gens, tout recueillis, enveloppés dans leurs lourds habits d'hiver, s'en retournaient à leurs places, pensifs et heureux, comme les bergers de Chanàan après leur première adoration . . .
Après une deuxième messe, celle de l'aurore, messe plus courte, pendant laquelle les cantiques éclataient plus joyeux et plus distraits, nous revînmes au logis paternel. C'était un peu avant la deuxième heure du jour, et nous allions, plus pressés, dans le vent set qui brûlait les visages, et sous la clarté toujours scintillante des étoiles.
A la maison, un réveillon substantiel, tel qu'on sait l'imaginer dans les cuisines rurales, et qui avait mijoté toute la soirée dans le fourneau patient, attendait les gens de la messe.
La maison était chaude, accueillante, toute pleine du ronflement des bûches d érables qui se consumaient dans le foyer. Le réveillon substantiel calma les appétits irrités par le long voyage, et il prépara le repos attardé de la nuit.
Cependant, longtemps après que chacun se fut mis au lit, et que tout fut redevenu silencieux, le sommeil hésitait encore à fermer mes paupières. Et dans la tranquillité sombre du dortoir où rêvaient déjà mes grands frères, j'entendais sonner les grelots, je me asentis emporté à la dérive dans la carriole rapide, je regardais clignoter les étoiles, et filer les patineurs, je revoyais le clocher trapu, les lampes suspendues deux à deux par de longues tiges à la voûte obscure, le petit bâtiment qui voguait sans cesse, j'écoutais l'harmonium neuf et les airs de Noël, j'apercevais sous une cage de verre éclairée de grosses lampes brillantes, le petit Jésus, tout rose, habillé de lin et de dentelles...
Décembre 1910.
Propos de Morale
LA FEMME
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Réflexions sur les « Bloomer Girls »
Il y a quelques semaines, Québec a été visité, envahi, embarrassé par les «Bloomer Girls». Quelles sont ces femmes, on le sait suffisamment à la ville. C'est un collège, une association, une congrégation de jeunes filles américaines qui se sont consacrées au «base-bail ». Elles portent aux Etats-Unis un nom anglais qui les distingue de toutes autres catégories de personnes, et un costume qui les signale à la dévote curiosité du public. On dit en anglais, ou en langue américaine, les «Star Bloomer Girls». La langue française ne peut guère bien traduire ces vocables. Le mot «star» nous laisse rêveur, et «Bloomer Girls» signifient tous deux beaucoup de choses. On peut raisonnablement penser que tout cet assemblage de syllabes veut dire surtout ceci: ce des femmes en culottes». C'est même sans doute, après tout, la version la plus exacte ; c'est assurément celle qui exprime le mieux la bizarre mentalité de ces filles excentriques.
Donc, l'autre jour, les «bloomer girls» faisaient grand bruit dans notre ville. Elles nous
étaient arrivées par chemin de fer, dans une voiture spéciale qui porte leur nom. Après avoir mangé comme des athlètes, elles s'entassèrent dans un tramvsray, et firent le tour de nos rues, comme des filles de Jubal, «soufflant dans des clairons et frappant des tambours.» Et cette promenade burlesque, cette mascarade féminine avait pour but d'avertir nos paisibles citoyens, ceux qui vivent sur le cap, et ceux qui sont en bas, de l'arrivée et de la présence parmi nous de ces femmes sans robe ni jupon.
Le lendemain, il y avait grande joute de «baseball» à la Pointe-aux-Lièvres. Et l'on y pouvait voir des hommes, des jeunes gens de Québec tombés en quenouille, et s'amusant à lancer des balles avec ces filles d'Amérique. On s'empressa pour aller voir ce spectacle ; on s'y précipita, on s'y bouscula et on s'y écrasa. Les plateformes n'y purent tenir, et elles s'écroulèrent ; il y eut des jambes cassées, et des crises d'épilepsie. Et quinze cents québécois furent assez naïfs et assez badauds pour applaudir ces garçonnières.
Ces filles nous étaient venues d'Amérique, ce qui veut dire des États-Unis. La «bloomer girl» est un produit américain. On pouvait s'en douter. Elle est l'un des termes où aboutit le féminisme robuste et extravagant de nos voisins. Car la «bloomer girl» n'est pas une femme convenable* Il n'est pas convenable que la femme s'aventure dans
LA FEMME
un métier qui l'oblige à quitter les habits de son sexe; il n'est pas convenable que la femme se livre à des sports aussi violents que ceux auxquels s'abandonnent, et se dévouent les « bloomer girls » ; il n'est pas convenable surtout que pour de pareils combats et dans un tel costume elle aille provoquer l'homme.
Nous savons bien qu'aujourd'hui la femme cherche partout à s'installer dans les ^métiers de l'homme ; et que le sport devient un métier. Aux Etats-Unis surtout, l'on trouve des gens dont la vocation consiste à s'entraîner au jeu, et qui font de la profession de s'amuser et d'amuser les autres tout l'objet de leur vie. Leur idéal ne va pas plus haut, ni plus loin. Il est tout entier dans une balle de caoutchouc, dans une crosse ou dans un hockey. Ils ne le poursuivent pas ailleurs que dans le champ très étroit de leurs manœuvres. Faire du sport, c'est leur gagne-pain, c'est toute leur carrière ; et ils s'en contentent. Ils mourront forts, et tout entiers.
Et voilà que la femme américaine, renonçant à son tour à de plus nobles aspirations, se mêle de s'arroger une semblable mission, que revendiquent des hommes, et cherche à rétrécir à ce point les horizons de sa vie. Est-ce un effet de la coéducation des sexes qui est un système cher aux pédagogues des Etats-Unis? Nous ne savons. Mais la femme américaine pourrait sans doute trouver mieux pour elle-même et pour sa dignité. Cette conception nouvelle du rôle de la femme n'est
sûrement pas la conception chrétienne, ni celle des austères puritains qui s'implantèrent jadis dans le sol de la Nouvelle-Angleterre. Mais, au fait, les Américains se soucient assez peu de rester ou d'être chrétiens, et Ton a dit déjà plus d'une fois que les mœurs américaines, avec tout ce qu'elles comportent de matérialisme, d'attachement au plaisir, et de dévotion à la nature sensible, étaient plutôt un retour au paganisme.
Mais le paganisme lui-même avait-il bien imaginé des femmes telles que nous en fait l'américanisme? La femme païenne, on le sait bien, ne s'abandonne pas volontiers à la vie extérieure. Elle a sans doute ses amusements, ses distractions, ses exercices physiques, mais elle ne prend pas pour elle tous ces jeux auxquels il est permis à l'homme de se livrer. Elle n'est pas une femme de sport. Et ce n'est pas elle qui s'en va courir avec les garçons dans le stade, avec eux lancer le disque, et pratiquer le pancrace ; et ce n'est pas elle non plus qui monte sur les chars, conduit les coursiers et fait voler la poussière dans la lice olympique. Chez les Grecs, les concours d'athlètes sont réservés aux hommes. Courses, luttes, exercices de la palestre ou du gymnase : tout cela .était interdit à la femme, et l'on eût montré du doigt la petite demoiselle d'Athènes qui, sur tous ces terrains, se fût risquée à rivaliser avec les éphèbes.
LA FEMME
Sans doute, Ton voit une fois dans la littérature grecque une jeune fille qui joue à la balle, et Ton en pourrait conclure que la balle était permise aux femmes de l'antiquité. Mais Nausicaa rougirait de passer pour être l'ancêtre des ((bloomer girls». Voyez plutôt comme son jeu de la balle est discret, pas du tout professionnel, et n'est en somme que le repos après le travail. Elle a demandé à son père, le roi des Phéaciens, d'aller avec ses servantes au bord du rivage pour laver ses vêtements; elle doit se marier bientôt, et il convient que pour ce jour sa garde-robe soit propre. Alkinoos lui permet donc d'aller aux lavoirs ; et Nausicaa monte avec ses servantes dans une charrette aux belles roues, et toutes s'en vont à la mer laver du linge sale. Quand le blanchissage est fini, après la collation, et sans doute pendant que les tuniques et les manteaux sont à sécher sur les branches des buissons, Nausicaa aux bras blancs et les servantes aux belles tresses s'amusent avec une balle. Et Homère, le poète, ce vieil aveugle dont le regard profond et perçant voyait déjà, sans doute, par delà les Colonnes d'Hercule, et par delà les flots bleus, la désinvolture des « bloomer girls», nous avertit avec soin que pour cet exercice les Phéaciennes ne s'étaient débarrassées que de leurs voiles. Elles avaient gardé tout le reste. Et il n'y avait pas là, mêlés à ces femmes pudiques, dé petits Phéaciens. Et quand Ulysse, que la vague avait quelques heures auparavant jeté sur le rivage, se réveilla aux cris joyeux que poussaient
les jeunes filles, et qu'il aperçut Nausicaa si doucement, si modestement, si fémininement appliquée au jeu de la balle, il ne fut pas tenté de la prendre pour un vulgaire garçon; mais il l'interrogea avec respect, et il lui demanda si vraiment il n'était pas en présence d'une déesse.
Comme ce tableau gracieux que nous a tracé l'artiste de l'Odyssée difïère étrangement du spectacle prosaïque et brutal que nous pouvaient offrir, il y a quelques semaines, les filles de l'oncle Tom I Qu'il y a loin du rivage de l'île des Phéaciens à la Pointe-aux-Lièvres I Et comme les scènes qui s'y déroulent à quarante siècles de distance nous font voir et comprendre et regretter les extravagances du néo-paganisme !
Ce que les Grecs n'eussent pas pu concevoir surtout, c'est que la néo-païenne ait placé dans une partie de «base-bail» tout l'objet principal de sa vie, et que ses mains, faites pour les travaux paisibles de la maison, aient été uniquement préparées, dressées, entraînées à « pitcher » et à «catcher».
La femme de l'antiquité est toute dévouée à la vie intérieure. Enfermée dans le gynécée, elle n'apparaît en public que pour les funérailles de ses parents, les cérémonies du culte et les sacrifices. Ses mains, elle les consacre aux œuvres domestiques. Elle apprend à filer, à tisser de belles toiles, à laire de la bonne cuisine; et elle s'exerce aussi à bien soigner les malades.
Elle est tout entière à ces travaux modestes.
LA FEMME
et toute sa gloire consiste à garder le foyer. Aussi bien, le foyer grec ou romain est-il chose sainte: c'est comme une divinité ou une conscience extérieure toujours présente. Et c'est l'honneur de la femme qu'on le lui ait confié. Ce foyer est, en réalité, un autel, sur lequel il y a toujours un peu de cendres et des charbons allumés. Il ne doit s'éteindre qu'avec la famille, et c'est la femme qui est chargée d'y entretenir le feu sacré. Près de ce foyer, à quelques pas de la demeure commune, sont conservées les urnes funéraires, et déposés les restes des ancêtres : et c'est encore la femme qui prend soin de ces tombeaux, qui les couvre de fleurs, qui les enveloppe de guirlandes, et qui verse sur le tertre les pieuses libations. Voyez la très douce Electre — l'Electre d'Eschyle, car celle de Sophocle est plus vindicative qu'elle n'est tendre — : elle vient avec les Choéphores répandre avec grâces et larmes, sur la tombe d'Agamemnon, le vin pur du sacrifice.
La religion étroite des premiers païens est toute domestique, et la femme exerce donc dans la maison un véritable sacerdoce. Aussi, comme elle est agréable la maison des anciens I L'homme se plaît à y revenir, et l'on sait qu'Ulysse lui-même préféra à l'immortalité la joie de revoir son palais d'Ithaque.
Au surplus, qu'est-il besoin de remonter jusqu'à l'antiquité païenne pour signaler aux « bloomer
girls» des leçons de vie domestique? Le christianisme a fait à la femme un sort plus beau encore que celui qu'elle avait reçu du paganisme. — Le paganisme n'a-t-il pas souvent asservi la compagne de l'homme? — La religion du Christ l'a affranchie plutôt de bien des servitudes où l'avait retenue la civilisation grecque ou romaine ; elle l'a mêlée davantage à la vie de l'homme, pour qu'elle fût plus utile à l'homme ; elle a brisé les barreaux du gynécée que le musulman croise encore aux fenêtres de ses harems. Le christianisme, à la vérité, a laissé un jour la femme se faire athlète ; il l'a même persuadée de se joindre aux hommes dans les arènes, où seuls d'ordinaire luttaient les gladiateurs et les lions. Et la femme chrétienne y a souvent paru. Mais si le christianisme le lui a permis, et s'il l'y a invitée, c'était pour que la femme se fît elle-même soldat, champion du Christ et de la foi, et pour qu'elle fît couler son sang avec celui des martyrs.
Lorsque, d'ailleurs, certains jours d'alarmes, une grande cause nationale réclamait tout le dévouement de la femme chrétienne, celle-ci descendait dans la vie publique, elle prenait sa part du péril ; on la vit chevaucher à la tête des troupes, faire flamboyer l'épée, épauler le fusil, et mettre le feu au canon. La Lorraine eut Jeanne d'Arc, et la Bretagne Jeanne de Montlort; l'Acadie eut Madame Drucourt, et le Canada français Mademoiselle de Verchères.
Mais tous ces exploits virils ne sont que des
LA FEMME
épisodes dans la vie de la femme chrétienne. Et le christianisme a vraiment tracé à la femme un autre rôle, qui lui doit être habituel. Et la femme chrétienne, mieux encore que la païenne, est la gardienne et Tange du foyer. C'est à elle qu'incombe le devoir de régler l'ordre de la maison, et de vaquer aux soins du ménage. Quelle qu'elle soit, duchesse, bourgeoise ou roturière, elle doit connaître le chemin de la cuisine et celui de la dépense; elle est l'intendante du gouvernement domestique. Et si elle a des filles à élever, à former, à préparer à la vie, la femme chrétienne a le devoir de leur apprendre leur métier de maîtresse de maison, de les initier à l'art de pétrir, et de les habituer à ne pas considérer le stade, les champs de «base-bail)), ou seulement la rue comme la voie large et libre où se peut engager leur vie. Elle doit en faire toujours des jeunes filles instruites, discrètes, pratiques, aimables, vertueuses, et jamais des «bloomer girls)).
La femme chrétienne est gardienne du foyer. Et le foyer chrétien est chose plus belle encore et plus douce, et plus attachante que le foyer païen. Il n'y a là, sans doute, ni autel, ni urnes, ni tombeau. Mais il y a le crucifix, la grande croix noire pendue au mur, au pied de laquelle chaque soir on s'agenouille, et de laquelle le Christ vivant ouvre à chacun son cœur et ses bras. Il y a l'image de la Vierge qui reçoit les plus intimes et les plus pressantes confidences. Il y a le souvenir des vertus et des traditions familiales et
chrétiennes qui s'attache à toutes les choses, qui rend sacrés tous les objets, et qui en fait s'échapper comme un parfum qui les embaume et les protège. Il y a l'âme des anciens, l'âme des chers défunts qui plane dans ce sanctuaire du loyer, qui y flotte avec les doux souvenirs, qui se mêle encore à nos âmes, qui avec elles se réjouit ou s'attriste, et avec elles supplie et adore. Il y a, enfin, le foyer lui-même, le bon vieux foyer où s'allument la flamme et la joie, 1 atre pétillant autour duquel on se groupe le soir pour causer ensemble, pour échanger sa vie, et pour confondre dans les plus agréables commerces toutes les gaietés, tous les chagrins, et toutes les espérances.
Or, de ce foyer la femme chrétienne est l'ange tutélaire. Et c'est elle qui doit le garder pur, et c'est elle qui doit mettre sur toutes les choses la grâce de son sourire et de sa vie. Et pour cela, il faut que la femme comprenne bien son rôle de jeune fille, d'épouse ou de mère. Il faut qu'elle ait conscience que son ministère n'est jamais plus efficace, ni sa dignité plus assurée, que lorsqu'elle concentre toute son action dans les limites très souples et assez larges de la vie domestique. La femme y perdra presque toujours à sortir de ce cercle de son activité pour entreprendre les œuvres qui sont la tâche de l'homme. Qu elle n'aille pas trop loin sur les grands chemins où seul l'homme peut s'aventurer I Sur ces routes étrangères, fûtelle entraînée et rapide comme une «bloomer girl», elle fera presque toujours des chutes malséantes, ou
LA FEMME
bien elle aboutira à quelques petits abîmes très laids où s'enfonceront sans retour son élégance et sa gloire.
Puissent les Québécois ne pas oublier ces graves propos I et puissent-ils surtout donner toujours aux bacchantes échevelées qui viennent ici, en plein champ, s'exhiber et courir à toutes jambes, les leçons qui conviennent! L'autre jour, nos jeunes gens se sont laissés battre par elles. Cela était convenable, et cela était conforme à cette réputation de politesse et de galanterie dont Québec aura toujours droit d'être fier. Mais si ces «bloomer girls » osaient revenir, et si nos jeunes éphèbes avaient encore le mauvais goût de lutter avec elles pour se laisser vaincre, nous souhaiterions au moins que cette fois l'on châtiât discrètement les vainqueurs, en distribuant à chacun un jupon pour prix de sa victoire.
Octobre 1905.
CARTES POSTALES
Réflexions sur le côté qui n'est pas réservé à l'adresse
C'est donc de l'autre côté qu'il s'agit: de celui qui était autrefois destiné à la correspondance, et sur lequel, depuis quelques années, l'on ne peut plus écrire. C'est du côté où maintenant il n'y a plus de place pour les nouvelles familières, que nous voudrions parler ce soir.
Aussi bien, le moment est-il favorable pour en causer, puisque les cartes postales prennent des allures plutôt étranges, et puisque Québec aujourd'hui est par elles envahi et débordé. Nos librairies sont devenues des succursales de l'Hôtel des Postes, et les libraires des commis de Monsieur Mulock. Et leurs cartes postales sont toutes prêtes pour la boite aux lettres; elles ont sur le côté qui n'est pas réservé à l'adresse tout ce qu'il faut pour être mises en sac et partir. Il n'y a plus qu'à signer, si on en a le désir ou l'impudence, et qu'à adresser. Et l'on nous dit que cette façon de correspondre est du dernier goût ; et, en vérité, nous le croyons. Ce doit être aussi la dernière étape des métamorphoses de l'art épistolaire.
(1) Alors ministre des Postes du Canada.
CARTES POSTALES
Grand Dieu I quelles transformations aura subies cet art d'écrire des lettres I Qu'il y a loin des épîtres de Cicéron à Atticus, des billets de Grégoire à Basile, et des correspondances datées des Rochers, aux dernières cartes postales que vous avez pu voir hier dans certaines vitrines de la rue Saint- Jean ! C'est, à coup sûr, le plus bel exemple d'évolution des espèces littéraires, et le plus précieux argument qui puisse confirmer les théories de Monsieur Brunetière.
Autrefois, quand on voulait correspondre avec quelqu'un, il fallait un peu se mettre en frais, chercher quelque chose à dire et le trouver, puis essayer de l'exprimer avec aisance, grâce, et beaucoup d'esprit, et, comme disait la marquise, le mettre sur le papier en laissant sa plume trotter la bride sur le cou. C'était très convenable alors d'avoir quelques idées quand on voulait écrire à Werther ou à Charlotte, et plus récemment à Elise Veuillot ou à Eugénie de Guérin ; et pour envoyer de sa main une épître, il était nécessaire que Ton eût d'abord une tête sur les épaules.
Cela avait bien ses inconvénients sans doute, comme toutes les choses excellentes. Il est arrivé, par exemple, que des épitres adressées à un ami très cher, à une sœur, à un fils absent, à une fille mariée en province, ou à des disciples désireux de rester attachés à l'esprit du maître, ont dépassé le but et se sont rendues jusqu'à la postérité. Et
ces épîtres étaient si pleines d'intérêt que la postérité a pensé que la première adresse était une erreur, que c'était bien à elle que ces lettres étaient destinées; et elles les a confisquées comme fait Monsieur Mulock certaines lettres égarées, et elle les garde encore en ses serviettes percées et en ses tiroirs ouverts.
Comme on va bien éviter, à l'avenir, ces distractions de la fortune I Et comme l'on va simplifier la correspondance! et la soustraire aux curiosités et aux admirations intempestives des gens de lettres !
On est donc en train de changer cela, et l'on a pas mal réussi déjà. Et c'est l'image, jolie ou grossière, convenable ou boulevardière, qui se substitue à ridée personnelle ; c'est la photographie qui remplace la littérature ; c'est le dessin reproduit à la machine qui tient lieu de l'esprit. L'art épistolaire devient peu à peu l'art de bien développer un cliché, ou l'art de graver et d'imprimer avec netteté et précision : il va se confondre dans quelques jours avec les arts industriels et mécaniques.
Depuis que Skakespeare, en ses chefs-d'œuvre, a fait un si affreux mélange des manifestations de l'art, on ne sait plus où s'arrêter en cette voie et sur cette pente. La confusion des genres, qui fut une hardiesse des romantiques de tous pays et de tous temps, devient une audace chez les réalistes et les symbolistes du vingtième siècle. Voyez donc à quels excès se livrent nos journalistes jaunes, ceux dont nous parlions l'autre jour, et qui sont,
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à Montréal, les directeurs inconscients du mauvais goût. Quelles réalités mal faites, et quels symboles incohérents et baroques dessine chaque semaine l'imagination vidée et niaise des barbouilleurs de nos grands journaux ! Et comme l'on fait du grand journalisme un journalisme petit I Et comme Ton veut fondre ensemble le grave et le burlesque, la dignité et la platitude !
De même, l'art épistolaire est en train de se commettre dans les plus étranges promiscuités, depuis qu'il appelle à son secours les arts du dessin et de la gravure, depuis que la lettre est devenue une image.
Tout d'abord cette image fut séante. Elle était alors la reproduction des réalités, des choses vues, observées, copiées. On sait, en effet, que ces cartes réalistes ont été imaginées avec une intention louable de vulgariser les merveilles de l'art et de la nature. D'ordinaire, elles se chargent de tous les monuments, petits ou gros, qu'un touriste oisif peut admirer en voyage ; elles s'en couvrent, elles s'en affublent, elles s'en décorent, et elles s'en vont par le monde portant collés à leur flanc de carton Saint-Pierre de Rome, le Louvre, le Parthénon, le Château Frontenac, notre Hôtel de Ville, et bientôt sans doute cette espèce d'horreur artistique que l'on voit sur l'esplanade, et qui s'appelle, à Québec, le monument des soldats d'Afrique.
D'autres fois, les cartes postales se colorent de toutes les nuances des lumières chaudes du Midi, ou elles étalent les lignes souples, harmonieuses et
larges des paysages pittoresques, grandioses ou splendides. Elles vous apportent alors le rocher de Percé, un jardin d'Orient, un torrent des Pyrénées, un reflet des glaciers, un lac d'azur encadré comme un fragment du ciel bleu entre deux montagnes de la Suisse. Et ces sortes de cartes sont fort agréables, elles sont utiles. Il faut aujourd'hui voyager si vite, et le visiteur est si pressé I Où prendrait-on le temps de décrire en de longues épîtres l'admiration sincère ou factice que l'on porte à travers les monuments et à travers les pays?
Si du moins on en était resté là. Mais, non. Et l'on a voulu faire des cartes postales pour ceux qui ne voyagent pas, pour ceux que ne hantent pas les préoccupations historiques, monumentales, esthétiques, pour ceux qui ne se promènent qu'au pays du rêve et de la fantaisie.
Car l'on sait que, fussions-nous très sédentaires, nos âmes sont essentiellement et toujours voyageuses ; elles voyagent quelquefois toutes seules et sans nous. Et le caprice et la passion font alors surgir à leurs regards les plus belles, les plus brillantes ou les plus dangereuses visions. Or, l'âme qui rêve et qui jongle veut, elle aussi, avoir ses cartes postales pour correspondre avec d'autres âmes qu'elle appelle, qu'elle atiire dans les lointaines régions de la pensée ou du sentiment. Elle veut des cartes postales qui la révèlent, qui traduisent ses désirs, qui extériorisent ses plus subtils mouvements, qui fassent sensibles toutes ses émotions et ambitions, et qui indiquent le degré précis
CARTES POSTALES
de longitude et de latitude où, dans les royaumes imaginaires, elle s'est envolée et égarée. Et si cette âme est éprise d'aventures galantes, elle veut encore des symboles qui signifient ses inclinations, ses secrets desseins, ses escapades, et qui donnent une forme à ses plus chimériques extravagances.
Et voilà pourquoi et comment ont été inventées les cartes postales symbolistes, et voilà aussi pourquoi celles-ci sont, entre toutes les cartes postales, les plus variées, les plus nuancées, les plus suggestives, parfois les plus artistiques, très souvent les plus scabreuses et les plus détestables.
Donc, la carte postale elle-même a évolué en ces derniers temps : elle a beaucoup évolué. De réaliste et d'objective qu'elle était, elle est devenue symboliste et subjective ; elle a passé de la réalité à la fantaisie personnelle, et de la fantaisie à une extrême licence. Et cela devait arriver, puisque l'on a voulu en faire pour tous les goûts et pour toutes les âmes.
Québec avait jusqu'à ces dernières semaines assez fermement résisté à l'invasion de ces cartes postales que, pour les raisons plus haut et clairement énoncées, nous appelons symbolistes. Mais depuis quelques jours, depuis sans doute que les derniers ballots de marchandises nous sont arrivés de Paris, ces cartes postales se sont glissées à travers cahiers et livres dans un trop grand nombre de nos librairies ; elles se sont accrochées aux
vitrines, et à travers les glaces transparentes elles provoquent les passants. Oh ! il y en a de bonnes sans doute; il y en a aussi d'assez stupides, et il y en a beaucoup qui sont indifférentes et moralement neutres. Et contre celles-là toutes nous n'avons rien à dire. Mais il y en a de très lestes, d'un peu corsées, comme Ton dit quand on veut donner une entorse à la langue, et d'inconvenantes, et de mauvaises. Et contre ces dernières il faut protester.
Oui, il y a dans telles vitrines de tels libraires catholiques de Québec, des cartes postales, c'està-dire des images, des scènes, des tableaux, des nudités, des démarches, des gestes, des actions qui sont un défi jeté à la morale publique. Il y a là des poèmes complets de la galanterie la plus saugrenue, de la passion la plus indiscrète et la plus suggestive, poèmes lascifs que vous pourriez voir se développer en plusieurs chants, c'est-à-dire en des séries assorties de cartes postales, qu'un honnête père de famille ne voudrait pas laisser sur la table de travail de son jeune fils ou de sa jeune fille. Il y a là, s'étalant en plein soleil, des personnages de carton que des gens qui se respectent ne voudraient pas jouer sous le seul regard de leur conscience. Et ce sont donc nos excellents libraires catholiques, canadiens-français ou irlandais, qui font ce métier de souiller l'œil des passants, et de corrompre l'imagination des jeunes.
Quelqu'un qui arrivait l'autre jour de Montréal, et qu'étonnaient, à Québec, certaines affiches de
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théâtre et l'étalage dévergondé des cartes postales, nous assurait que là-bas, dans la grande ville commerciale, on ne poussait pas aussi loin le sans-gêne et Tindécence. Nous ne savons si ce jugement est bien conforme à la vérité. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis quelques semaines nos libraires se sont lancés dans une débauche d'images immorales avec une désinvolture qui déconcerte ; ils ont sans doute vu là, dans ce commerce, une bonne veine, et ici nouvelle, à exploiter, et ils sont en frais d'habituer le public au spectacle des vitrines malpropres.
Or, nous défions certains libraires canadiensfrançais et irlandais, tous catholiques, de Québec, d'installer dans leurs vitrines des tableaux agrandis de certaines scènes de passion ardente qu'ils étalent pourtant en ces mêmes vitrines sous forme de cartes postales. Ce serait, croyons-nous, un toile général, et ces libraires craindraient avec raison de manquer à leur devoir et à leur conscience.
Cependant, qu'ils le veuillent bien croire; ce n'est pas parce que les tableaux sont plus petits que le mal est moins grand ; et c'est aussi sans doute parce que ces petits tableaux en carton sont moins dispendieux et s'achètent plus facilement que le dommage est plus considérable.
Nous pensons bien que l'on va trouver notre morale rigide, et nos paroles sévères. Peut-être même découvrira-t-on que nous versons dans le sermon, et que vraiment nous sommes un peu
janséniste. Pourtant, si le voile déchiré qui couvre notre personnalité était moins épais, Ton verrait que nous ne sommes pas Caton, et que ce n'a pu être l'abbé de Saint-Cyran ni Monsieur Arnauld qui nous ont instruit. Au reste, nous sommes sûr que nous exprimons ici l'opinion de la meilleure portion du public laïc de Québec. Et tout ce que nous voulons rappeler, d'ailleurs, c'est que la morale et la dignité personnelle ont des exigences certaines, et que ce n'est pas parce que l'on est marchand que l'on peut honnêtement exploiter la volupté, et lui faire rendre de l'argent et suer de l'or.
Et nous terminons sur ces graves pensers ce long propos. Et nous supplions enfin nos libraires de retirer de leurs vilrines ces amorces de la passion qu'ils offrent et tendent inconsidérément à la curiosité malsaine d'autrui. Ils iront peut-être ainsi conlre le mouvement évolutionniste qui entraîne en ses transformations la carte postale; mais, dans les arts et dans les lettres, ce sont le plus souvent ceux qui font autrement que les autres, qui font le mieux et qui sont le plus utiles: et cela doit suffire à la gloire de nos libraires de Québec.
Mai 1905.
(1) Cet article était signé du pseudonyme de Benj. des Anges. Nous déchirons volontiers nous-même ce voile que l'oii nous dit avoir été toujours très transparent.
LEÇONS DE LA RUE