‹ Propos CanadiensChapitre 8 sur 18 · SUR LA TEMPÉRANCE · texte numérisé non relu

SUR LA TEMPÉRANCE

« Comme c'est laid d'être ivrogne 1 », disaient en chœur les quatre ou cinq enfants qui étaient là, près de nous, l'œil tout plein du spectacle qu'ils avaient aperçu, et qui regardaient détaler et fuir par la rue Caron la voiture de l'épicier.

Il y a de cela cinq ou six semaines, et il était à peu près quatre heures de relevée. Les enfants venaient de sortir des écoles, et ils se répandaient joyeux et légers, sac au dos ou livres sous le bras, à travers les rues du quartier. Ils avaient fini leur journée studieuse; ou, du moins, ils échappaient maintenant à la tutelle du maître ou de la maîtresse ; ils avaient terminé la leçon du jour.

Mais peut-on jamais se flatter d'en avoir fini avec toute leçon, et de se soustraire, ne fût-ce que pour quelques heures, aux enseignements de la vie ? La leçon du jour, elle ne finit guère pour l'enfant; elle dure et elle se renouvelle tant qu'il n'a pas retrouvé, le soir, son mol oreiller, et tant qu'il n'a pas commencé le premier rêve de la nuit. Tout la lui donne, la leçon du jour. Et la rue où il descend après ses classes n'est pas la maîtresse la

moins instructive, ni la moins éloquente. Et cette maîtresse qui s'offre à tout gamin qui revient de l'école donne les enseignements les plus variés, séduisants ou désagréables, disgracieux ou corrects, édifiants ou scandaleux, utiles ou nuisibles. Dure marâtre quelquefois, et quelquefois conseillère persuasive que celle qui accueille l'enfant, quand il va de l'école dans la rue I

Or, ce soir-là, la rue devait donner aux enfants, avec un vilain spectacle, une salutaire leçon.

Sur le trottoir de la rue Notre-Dame-des-Anges, une femme était assise, accroupie, et baveuse, à moitié consciente de son ivresse malpropre, et incapable de continuer sa route. Elle pouvait avoir cinquante ans. Elie portait le costume négligé et pauvre des femmes de son espèce. Une chevelure en désordre mal cachée sous un large chapeau de paille, l'œil éteint et morne, le visage abêti. Une ruine écroulée sur lui mauvais trottoir : un reste de vie humaine sous des haillons sales.

Les enfants vinrent à passer par là. Le chemin des écoliers se trouvait cette fois n'être pas celui des sergents de ville. Ils aperçurent la misérable femme qui cuvait son vin ; et comme il fallait s'y attendre, ils entourèrent bien vite cette victime de Tivrognerie. Les enfants sont si curieux de spectacles, et si avides d'en épuiser toute l'émotion, (^e sont déjà des hommes, disait La Bruyère, et les enfants de Québec vieillissent aussi

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vite que les petits Bourbons ou que les gamins de Paris.

Ils se groupèrent donc dans la rue et, pitoyables ou moqueurs, ils considérèrent la vieille femme. Or, voici qu'un charitable garçon épicier passa avec sa grande voiture. La grande voiture était libre, et, ce qui n'arrive pas toujours — les garçons épiciers sont si pressés — le conducteur aperçut assez tôt pour ne pas les écraser les petits piétons, et il s'arrêta lui aussi pour prendre sa part gratuite du spectacle. Puis, aidé de quelques braves gens qui se trouvaient là, il hissa dans sa livreuse la misérable ; il fouetta et partit à grande allure dans la direction que la femme lui avait indiquée.

Les enfants suivirent d'abord moilié rieurs et moitié tristes ; mais ils se laissèrent bientôt distancer, et s'arrêtèrent au premier coin où la voiture avait tourné pour s'engager dans la rue Caron. C'est là qu'ils nous réjoignirent, et nous firent part de leurs naïves impressions, pendant que très patiemment nous attendions le tramway. Ils nous racontèrent ingénument cette scène que nous avions observée de trop loin pour en surprendre les détails ; et ils mettaient dans leur récit je ne sais quel accent un peu inquiet qui révélait toute leur âme innocente. Et ils conclurent tous par cette exclamation qui jaillissait de leur petite conscience si bonne. « Comme c'est laid d'être ivrogne! »

Nous ne pouvions, certes, que les approuver. Et il le fallait bien aussi puisque le ton de leur

voix se faisait interrogateur, et qu'ils attendaient une réponse à ce cri de leur âme d'enlant. Nous leur répétâmes donc ce qu'ils avaient déjà si bien dit.

— Et maintenant que vous avez bien vu comme c'est laid d'êlre ivrogne, n'est-ce pas, que vous ne le serez jamais ?

— Oh ! non I jamais, jamais 1 répondirent encore une fois en chœur les enfants ; car, bien sûr, c'est trop laid d'être ivrogne I

Et toute leur conscience était dans cette réponse et dans cette promesse. Et la leçon qui se terminait ainsi fut sans doute pour ces mioches la plus utile de toutes les leçons du jour, et celle qui restera le plus longtemps gravée dans leur souvenir.

Mais comment se fait-il donc que cette femme était là, dans la rue, étalant le désordre de sa vie? Où s'était-elle enivrée ? et se pouvait-il qu'elle sortit de quelque buvette du voisinage ? Y a-t-il des hommes, des hôteliers, des commis de bar qui soient capables de donner à boire à une femme ? Y en a-t-il qui aient, pour cela, assez peu de respect d'eux-mêmes, et assez peu de respect pour la femme ? Qui a donné à cette misérable « le coup de trop», qui devait la faire trébucher et rouler dans la boue ?

Nous aimons à penser qu'elle seule est coupable

LEÇONS DE LA RUE

de son ivresse, et qu'il ne faut accuser que sa passion grossière.

Tout de même, le scandale d'une femme ivremorte sur le trottoir fait venir à l'esprit bien des réflexions sur le rôle étrange que jouent parfois nos maîtres d'hôtels et de buvettes.

N'arrive-t-il pas, en efi*et, bien souvent, et beaucoup trop souvent que des hommes ivres donnent aux passants de la rue le spectacle hideux dont furent témoins l'autre jour les petits écoliers. Ce n'est pas, en vérité, à la femme que doivent aller nos sévères reproches, puisque, grâce à Dieu, la femme boit peu, et infiniment moins que l'homme. Mais qui peut dire combien d'hommes vont parla rue promenant leur ébriété et leurs blasphèmes ? Combien titubent et chancellent! Et combien aussi, comme cette pauvresse, s'en vont rouler sur les trottoirs et dans l'ornière ! Oh ! les spectacles du samedi soir dans nos quartiers ouvriers surtout, où l'homme qui travaille cherche trop souvent à se griser d'alcool I II s'imagine, le malheureux, que la semaine finira dans la joie, si elle finit dans l'intempérance. Et il croit, pauvre victime des comptoirs, qu'il sied, au soir du dernier des jours de rude labeur, de passer de l'atelier dans la buvette, du chantier dans la taverne !

(1) L'on sait qu'au Canada Ton appelle souvent du nom d*(( hôtels)) ou «restaurants)) de simples buvettes.

(2) Depuis que cet article a été écrit on a décrété, à Québec, la fermeture des buvettes à sept heures du soir, le samedi.

Mais quelle joie brutale coule avec l'alcool dans ses veines I et quels plaisirs mêlés de grossières colères lui entrent dans Tâme ! Entendez plutôt, quand vous passez devant la porte des auberges, et que vous arrivent par-dessus les écrans, derrière lesquels le maître sent le besoin de masquer et de cacher sa honteuse clientèle, les éclats de joie stupide, les rires avinés, ou les «sacres» criminels des buveurs en ribote. Est-ce bien cela de la joie humaine? et est-ce cela du bonheur capable de reposer la vie?

Mais pourquoi donc faut-il qu'il y ait dans nos villes tant de lieux malséants, où vont s'abrutir les esprits? Pourquoi faut-il que, le soir, l'ouvrier qui revient de son travail, ou le jeune homme qui fait sa promenade sentimentale, trouve sur sa route tant de pièges où peut rester captive sa vertu? Pourquoi faut-il surtout qu'il se trouve dans nos hôtels, auberges, tavernes ou buvettes des hommes qui aient le triste courage d'enivrer l'homme?

Cette pauvre femme, nous ne savons d'où elle sortait, et nous ne savons si quelques minutes avant sa lamentable chute, nous aurions pu la trouver accoudée à un comptoir, avalant le verre que lui aurait rempli un misérable aubergiste. Mais nous savons bien que de nos hôtels, et de nos buvettes sortent des hommes qui sont ivres, qui n'ont plus ni tête ni jambe, et qui ont pris là, sur le comptoir, les libations qui devaient les enivrer, le poison qui devait les bestialiser.

Et voilà ce qui est par-dessus tout regrettable

LEÇONS DE LA RUE

et lamentable. Il est si pénible de voir Thomme travailler sciemment à la dégradation de son semblable ! Et il est donc si triste de penser qu'il y a parmi nous des aubergistes qui sont capables, pour quelques sous, de « déranger, » de « mettre en train» et de soûler leur prochain.

L'autre jour, les commis de bar ont banquetté à l'hôtel Limoilou. Car eux aussi, ils ont une association; ils sont une force organisée. Et comme tous les unionistes qui ont le sentiment de la solidarité un peu accentué, ils éprouvent le besoin, une fois l'an, de se grouper autour d'une table, et de manger leur soupe dans la même assiette. Il n'y a rien qui développe autant que les banquets l'altruisme, et, en général, toutes sortes de charités fraternelles.

A ce banquet du 21 octobre, où l'on a discuté les «intérêts professionnels», nous ne savons si les commis de bar ont décidé, pour quelque jour prochain, la grève générale et la fermeture des bouteilles. Nous n'osons pas espérer qu'ils soient à ce point révolutionnaires et socialistes. Nous savons cependant que l'on fit beaucoup de discours, et qu'il y eut des toasts portés à l'Association, aux patrons et aux dames.

On a donc parlé. On a remué quelques idées

à travers les liquides que l'on servait à table. Et

nous voulons croire que les commis de bar ont

tenu à se grandir dans leurs discours jusqu'à la

hauteur de professionnels honorables. Dès lors,

leur éloquence dut être à la fois digne, et pleine

de sages conseils et de louables enseignements. Nous regrettons que les journaux n'aient pas insisté sur cet article du programme, et ne nous aient pas appris quel idéal rêvaient pour leur dignité personnelle des hommes qui peuvent être tour à tour et à chaque instant des gardiens ou des traîtres de la morale publique. Mais nous souhaitons, et nous voudrions que notre vœu fût par eux entendu, que tous les commis de bar de notre ville décident à l'unanimité, et inscrivent en tête des règlements de leur association, qu'aucun d'eux ne versera à boire au client éméché, ou seulement déjà un peu surchauffé par l'alcool, et jamais non plus aux mineurs et aux femmes qui se pourraient présenter au comptoir. Que cette loi inviolable soit gravée en l'âme et conscience des aubergistes, écrite en lettres bien visibles au-dessus de tous les comptoirs, imprimée sur toutes les bouteilles, et qu'elle soit chaque année le sujet d'un long discours au banquet des commis de bar.

Et si cela est, peut-être ne verrons-nous plus jamais de femmes ivres dans la rue ; à coup sûr, nous verrons moins d'hommes qui zigzaguent sur les trottoirs, et sans nul doute il y aura moins de regrets et plus de joie dans beaucoup de familles.

Car il y a une chose que les enfants n'ont pas vue l'autre jour: c'est l'arrivée de cette femme, mère de famille peut-être, dans son logis. Il y a une chose que ces enfants ne savent pas, c'est la

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tristesse des foyers que désole et ravage l'ivrognerie. Tous les foyers, et les plus riches dans les quartiers aristocratiques, et les plus pauvres dans les taubourgs ouvriers, tous les foyers sont tristes quand l'ivrognerie s'y est installée, quand Thomme ou la femme s'y adonne à la passion de boire, et quand l'un ou Tautre y apporte le spectacle de ses turpitudes. Et comme cela est plus triste encore, quand le vice de l'ivrognerie va se gîter dans la mansarde où il n'y a plus ni feu ni pain I

Plus de joie dans ces maisons désolées. La lemme y pleure les désordres de son mari qui boit; les enfants n'osent approcher du père brutal et sans cœur. Et quand c'est le jeune homme qui a contracté l'aRreuse habitude, la mère songe pendant les longues heures de la nuit à son fils qui n'est pas encore rentré, et qui prostitue sa jeunesse dans les taudis où l'on s'enivre et où Ion s'avilit. Oh ! oui, comme c'est laid d'être ivrogne I Et comme il faut souhaiter aux enfants de ne l'apprendre jamais, s'ils doivent jamais l'apprendre, que par les spectacles et les leçons de la rue !

Pauvre femme qu'emportait l'autre jour la voiture de l'épicier I A-t-elle pu voir du moins, quelques heures après sa rentrée au logis, la grande croix noire qui pend au mur de nos maisons canadiennes? Et cette grande croix a-t-elle appelé sur son âme les repentirs utiles? Et si cette femme n'a pas sous les yeux les leçons de tempérance qui

chaque jour tombent de la grande croix noire, a-telle pu trouver dans la conscience de sa faute et de sa dégradation l'incitation puissante qui la pourra convertir ? . . .

Enfants, qui avez vu cette femme, et qui avez été si curieux et si tristes, c'est pour vous surtout que ces lignes sont écrites. Gardez, nous vous en prions doucement et ardemment, gardez en vos âmes ingénues l'enseignement qu'elles vous apportent. Souvenez-vous des hontes où s'engage la vie de l'ivrogne. Gardez à vos lèvres la parole et la promesse qui en jaillissaient hier si spontanément : « C'est bien laid d'être ivrogne, et nous ne le serons jamais I »

Novembre 1905.

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