PREMIERE LEÇON D'UN MOINEAU
Ce fut une leçon de rhétorique ; et il vint ce matin nous la demander à grands cris.
Les fenêtres étaient grandes ouvertes ; par elles entraient librement le soleil, les souffles légers, le chant des oiseaux. Il fallait bien cette lumière d'or, cette brise nioUe se jouant sur les fronts comme une caresse, cette atmosphère de joie saine et harmonieuse pour disposer nos esprits à bien comprendre le lyrisme de David. Ce matin-là, nous étudiions le psalmiste, et je venais de lire à mes élèves l'hymne merveilleux du poète à la création. Je leur rappelais encore quel romantique ce fut que ce berger qui apprit en gardant les troupeaux à aimer la nature, à jouer de la flûte, et qui plus tard versa tant de fois, et tout entière, son âme joyeuse ou triste dans des strophes ardentes.!.
Tout à coup, à l'instant même où nous venions d'apprendre avec le poète de Judas à louer Dieu des merveilles qu'il a partout répandues dans la création, un petit oiseau — un moineau qui s'élançait pour la première fois du nid paternel — vint s'abattre avec des cris effrayés dans une fenêtre de la classe.
D'où venait ce jeune imprudent? Non pas du
(1) Le 23 mai 1911,
noyer robuste qui tendait vers la fenêtre ses branches couvertes de feuilles nouvelles : les moineaux ne vont pas construire leurs nids aux rameaux souples des arbres. Ils les posent sur des corniches, sur les poutres des bâtiments ; ils les cachent sur les treillis en lattes qui plafonnent les galeries. Ces oiseaux bourrus et cruels ne se font pas bercer aux premiers jours de leur vie, sous les feuilles fraîches, par les zéphyrs parfumés du printemps. Ils laissent à d'autres, aux rossignols et aux mésanges, les habitudes molles qui dépriment les caractères.
Sans nul doute, le tout petit qui nous visitait ce matin, descendait du plafond de la galerie qui court, à l'étage supérieur, aux fenêtres de l'infirmerie. Sous cette promenade qui sert à nos écoliers invalides, entre deux planchers, dans un décor de ténèbres et de poussière, il avait vu le jour obscur, et, attiré à cette heure par tant de lumière qui pénétrait à flot jusqu'en son berceau triste, il avait quitté le lieu austère de sa naissance, et, en pleine nature, risqué son premier vol.
Mais le premier vol de l'oiseau ressemble aux premiers pas de l'homme. Il est incertain, hésitant, mal équilibré. Le petit moineau eut beau étendre ses ailes novices et court emplumées, il descendit de son olympe plus vite qu'il n'avait prévu ; il dégringola tout abasourdi dans l'air léger, poussa des cris éperdus, et d'un coup d'aile désespéré vint choir, tout meurtri, sur la pierre dure d'une fenêtre de la rhétorique. Les abîmes de
PREMIÈRE LEÇON d'uN MOINEAU
lumière et de verdure lui faisant désormais horreur, il entra avec précipitation dans la pièce hospitalière, et vint rouler en pépiant sur le plancher solide.
Aussitôt ce fat grand émoi chez la gent écolière. La flûte de David, le lyrisme des psaumes, la dissertation du professeur, les strophes à la création, tout fut pour l'instant ouhlié, et les élèves distraits, hilares, saluèrent avec joie leur camarade ailé.
Le jeune moineau ne songea pas, en sa tête légère, qu'il portait tunique grise, que ce costume sombre le faisait étranger parmi tant d'uniformes bleus, aux passepoils blancs, et ceinturés de vert ; il ne pouvait deviner qu'en rhétorique les couleurs traditionnelles sont obligatoires, et qu'ainsi, à peine arrivé parmi les hommes, il violait un de leurs plus sévères règlements.
Sans penser à mal, le petit étourdi se blottit par terre, et il reçut, avec un étonnement (Jue dissimulaient à peine de petits cris aigus, sa première leçon.
Ce fut une leçon de choses que la première leçon du jeune moineau : c'est la seule qui pût, par les yeux, entrer dans sa tête. . . de linotte.
Et il comprit, enfin, pourquoi depuis quelques semaines, depuis qu'en son nid de foin sec et de pailles entrelacées il avait pu prêter l'oreille aux bruits du monde, pourquoi, par les fenêtres ouvertes de l'étage inférieur, montaient tour à tour jusqu'à lui des interrogations pressantes et des réponses timides. Il vit assemblés, enfermés entre
quatre murs, dans un grand nid dont ils ne pouvaient sortir, tout un peuple de frères malheureux . . . Comparés à lui, ces prisonniers avaient bien la taille des géants : mais ils étaient jeunes encore, sans doute, et ils n'avaient guère plus qu'un moineau qui vient de tomber de sa couche, l'expérience de la vie. Sur leurs fronts étaient posées toutes les grâces de l'adolescence, et dans leurs clairs regards brûlaient les premières flammes de la jeunesse.
«Mais pourquoi, concluait le petit écolier à tunique grise, pourquoi ces grands camarades n'ont-ils pas comme moi la permission — dangereuse, d'ailleurs, pour les petits moineaux — d'aller vivre dans l'air libre et de courir au hasard les fenêtres et la fortune ?. . .»
Il faut, en effet que les hommes apportent en naissant bien peu de sagesse pour qu'aussi longtemps ils restent soumis à la tutelle de leurs maîtres. D'instinct, l'oiseau trace son sillon dans la lumière; il est à peine sorti de sa couche, il lui faut encore, d'une aile frémissante, et de son large bec ouvert, demander à ses parents le vermisseau qui apaisera sa faim, que déjà cependant il va seul de branche en branche, et lance vers le soleil et la liberté son premier chant. Vingt jours suffisent pour l'initier à l'art de vivre. Et le petit moineau rhétoricien voyait autour de lui, ignorants encore la science de la vie, des camarades qui avaient vingt ans. . .
Pauvre petit moineau I rien ne se fait de rien, depuis que Dieu, notre maître commun, a créé le
PREMIÈRE LEÇON d'uN MOINEAU
monde. Et les grandes œuvres supposent de patients labeurs. Tu es né, toi, pour les courses vagabondes, folâtres et inutiles: et c'est pourquoi tu n'as pas besoin de rien apprendre. Tu es fait pour chanter. . . ou pour crier: et il te suffit pour cela d'ouvrir ton bec inharmonieux. Tu vas d'érable en érable, ou par nos rues, Thiver, d'ordure en ordure, et l'automne, dans les campagnes, de gerbes en gerbes, chercher ta nourriture : tes rapines te dispensent du travail. Tu passes en te jouant dans la claire lumière, mais ton aile rapide ne laisse derrière elle aucune trace visible. Piailleur désagréable, tu te fais détester des rêveurs, des hirondelles et des semeurs de blé. Tu as beau, comme l'a dit notre Madame Madeleine tVrembougriner d'étoffe du pays», tu n'as pas réussi à te faire aimer de Jean-Baptiste, et l'on se demande encore, fils de moineaux, qu'est-ce que lu viens faire sous les galeries, dans les fenêtres, en rhétorique, et dans le monde?
L'homme travaille, lui, parce qu'il veut être utile. Et quand il veut accomplir parmi ses frères une tâche bienfaisante, il s'y prépare par de longs efforts. Et l'homme est plus que toi intelligent, et plus que toi capable de se dévouer. L'on dit, il est vrai, qu'à quelques-uns d'entre nous la nature a donné une tête de moineau, de linotte ou d'alouette : mais ce sont là façons de parler chez les hommes bienveillants, et personne ne croit à ces boutades de la charité.
L'homme a une intelligence pour comprendre.
et un cœur pour aimer. Regarde plutôt tes grands confrères de rhétorique, et vois comment brille le regard de Thomme. L'œil de l'oiseau n'est qu'un petit miroir, miscroscopique, qui reçoit l'image froide des choses ; Tœii de l'homme est tout chargé de ses pensées et de ses amours. Il s'allume, il étincelle, et de son foyer ardent rayonne la plus chaude lumière.
Mais l'esprit de l'homme et son cœur ont besoin, pour s'étendre à la mesure de leurs humaines ambitions, pour s'élever à la hauteur de leurs surnaturelles destinées, de soumettre à la loi du travail, à la contrainte de la discipline, à l'influence des maîtres et des livres leurs fragiles énergies. Et c'est pour ce laborieux apprentissage de la vie que tu vois assemblés dans leur grande cage, qui te paraît sinistre, ces quarante jeunes gens. C'est par l'effort, va le dire à tes sots petits frères, que l'homme devient grand ; et c'est par le même effort qu'il se fait heureux.
Et mes rhétoriciens, en effet, paraissaient heureux. Si la réflexion quelquefois creuse en leur front jeune des rides prématurées, il n'y a pas d'ombre en ces sillons où court la joyeuse lumière. Les lèvres des écoliers se détendent vite pour les rires sonores, et par elles passe en chantant leur âme harmonieuse.
Ne paraissaient-ils pas vraiment conscients de leur bonheur, ces éphèbes qui tout à l'heure accordaient leur sensibilité pieuse à l'enthousiasme des psaumes, et qui maintenant, arrachés soudain
PREMIÈRE LEÇON d'uN MOINEAU 107
aux charmes de la poésie biblique, s'amusaient à regarder venir vers leurs bancs le petit moineau curieux?
Il s'en allait, en effet, vers leurs bancs le petit moineau curieux. Après ses courtes réflexions sur les grands nids où s'enferment les hommes, après son premier coup d'œil sur les murs de cette salle où pend le crucifix, où s'alignent les portraits des maîtres et des disciples, après avoir constaté sur tous les visages tant de bienveillance sincère, il voulut aller jusqu'à ses confrères, sous les tables, pour éprouver leur naturelle bonté.
Ignorant qu'un grand ami des bêtes l'avertit en ses fables que «cet âge» est sans pitié, ne sachant pas surtout qu'il faut toujours se défier des pieds de l'homme, et que par eux trop souvent le roi de la créalion exerce sur les animaux son chimérique empire, il se hasarda à courir sous les tables, à travers les bottes remuantes de quarante écoliers. L'avouerai-je, à celte minute d'imprudence, je tremblai pour la vie de cet innocent qui portait encore sur sa tête, comme a dit Chateaubriand, la couronne de l'enfance.
Mais les rhétoriciens aiment la vie, et ils la respectent chez leurs inférieurs. N'ont-ils pas, il y a quelques jours, longuement disserté sur la protection que l'homme doit aux animaux? et leur sensibilité tout émue n'a-t-elle pas enveloppé de ses périodes attendries jusqu'à
. . .Teffrayant crapaud, pauvre monstre aux yeux doux?
Il me suffit de leur rappeler ces pensées de la veille.
pour apaiser leur facile cruauté, et pour fixer dans la compassion tous les pieds mobiles et menaçants.
Mais comme le jeune moineau commençait à ne plus se trouver à l'aise en si docte assemblée, et que de toute son âme de volatile, de tout son large bec ourlé d'or il criait en traînant sous les bancs des ailes inquiètes, il fallut enfin le recueillir et le rendre à la liberté. Un bon camarade, à l'âme complexe mais très douce, en qui se mêlent la pitié de France et le flegme d'Angleterre, reporta vers la fenêtre, vers le soleil, vers sa périlleuse liberté, celui que l'inexpérience avait égaré parmi les hommes.
Avouez tout de même que pour un moineau celui-ci en est un qui promet. Cette sorte d'oiseaux envahissants ne se gêne nulle part. Et quand leurs petits se mettent en tête de faire un cours d'étude, ils viennent tout simplement commencer par la rhétorique.
Puisse, cependant, le jeune moineau à qui mes élèves ont été secourables, retenir cette leçon d'humaine générosité! Puisse-t-il toujours respecter le logis d'autrui, être pitoyable aux faibles, et ne s'aviser jamais, comme les brigands ses pères, d'aller chasser de leurs nids soyeux les chardonnerets et les fauvettes.
Juin 1911.
IDÉAL DE JEUNESSE