LA DOT DE L'ARTILLEUR
« Regarde donc Labourgas, si y s'astique ! Pour sûr qu'y va voir sa bonne amie, ce soir. — Ah ! il se fait faraud et il s'en est fait une paire de moustaches, bagasse ! Elles frisent plus dru que celles du colon. — Et des odeurs ! R'garde-moi cette mèche 1 On dirait un novi (un jeune marié) le matin de ses noces. — Et des gants blancs tous les jours ! — Oh! la belle lui en donne. Monsieur touche plus que son prêt; il est dégourdi, le pitchoun, il connaît les bons coins, il fera son chemin. — Reste à savoir l'âge de Madame; les écus se comptent aux rides. — Et il n'y a générosité que d'aïeule », concluait Loustaud, un Parisien égaré au 9e d'artillerie de forteresse, au quartier du Mourillon.
Et les conversations se poursuivaient, salées de grivoiseries et poivrées de débinages, entre les hommes occupés à fourbir leurs armes et à consolider leur paquetage, en vue de la revue du lendemain. C'étaient, d'un lit à l'autre, de féroces astiquages de boucles et d'ardillons le long des courroies de cuir poissées de cire; tout un jeu de brosses s'escrimait le long de gros bras nus, enfoncés jusqu'au coude dans des bottes luisantes; des éperons criaient, frottés de blanc d'Espagne. Et toute la chambrée, mise en fièvre par la revue imminente, peinait et suait avec des regards d'envie et des allusions mauvaises à l'adresse de l'homme assez heureux pour sortir, Ja veille de l'inspection du colonel, et assez insouciant pour s'en être remis à un camarade de lit.
Moyennant une pièce de quarante sous, Manoury avait consenti à fourbir le fourniment de Labourgas... Ce Labourgas, il pleuvait donc des pièces de cent sous dans sa musette, qu'il se payait une ordonnance comme un adjudant.
L'artilleur soupçonné était un assez beau gars à la tête ronde et petite et à la mâchoire carrée, ce type dr légionnaire des armées de César qu'on retrouve de Gènes à Marseille dans beaucoup d'hommes du Midi: type énergique aux traits
accusés et aux narines vibrantes, dont toute la sensualité est réfugiée clans les yeux, des yeux de provocation et de caresse, dont la prunelle, perpétuellement en éveil, dénient la sévérité de toute la face.
Baptistin Labourgas remuait des prunelles bleues sous de longs cils noirs. Grand et désinvolte avec cela, il était de ceux qui font retourner les filles sur leur passage, car les garçons de cette espèce, les filles les regardent longtemps encore après qu'ils sont passés, et les reconnaissent toujours à la première rencontre.
Indifférent aux propos dont il était l'objet, Labourgas donnait un dernier coup de brosse à son dolman, mettait en valeur le liséré blanc de son faux col, assujettissait son képi devant une petite glace, replaçait celle-ci sous son traversin, lissait l'or broussailleux de ses moustaches ébouriffées, d'une dernière pichenette, portait la main à sa tempe droite : « Bonsoir, la compagnie », faisait-il; et, pivotant sur les talons, le Marseillais gagnait la porte et s'en allait.
C'était l'heure où la porte de l'arsenal vomit à flots la turbulence heureuse des travailleurs ; l'heure où les vapeurs de la Seyne ramènent à Toulon les ouvriers des Forges et Chantiers. Le quai de Cronstadt grouille alors d'une affluence
de peuple affairée et remuante; c'est l'heure aussi où les matelots descendent à terre, où les casernes lâchent leurs permissionnaires, le lycée ses externes ; et une liesse immense emplit toute la ville, comme une joie enfantine, expansive et bruyante d'écoliers en vacances, les bras tendus vers l'horizon.
C'est toute cette joie des rues qui crispait, ce soir-là, les camarades de Labourgas. Ils lui en voulaient de tout le plaisir qu'il allait sûrement prendre, et dont ils étaient, eux, privés. De l'autre côté du mur du quartier, dans les platanes de l'avenue, un millier de moineaux piaillant et voletant mettaient un crépitement, on eût dit, de friture : une friture immense où l'or des nuées du crépuscule semblait se rissoler.
« Baste ! autant qu'ça soit lui qu'un marsouin ou une écrevisse de rempart (dans l'argot militaire, fantassin), concluait Galliroux, un Toulousain de la classe. Ça fait toujours honneur au régiment, et les camarades en profitent.... Tant mieux pour Labourgas, s'il a trouvé la vieille. »
Le brigadier Galliroux ne croyait pas si bien dire : l'artilleur Labourgas avait en effet, trouvé la vieille. Trois fois par semaine, il allait fendre le bois de la comtesse Obermann, une vieille
douairière allemande installée dans une villa, sur la route du Cap Bruu.
Le mardi, le jeudi et le samedi soir, Labourgas procédait à d'intimes rinçages, s'astiquait avec un soin tout particulier, et, linge de frais, sanglé sous son dolman de trois tours de tayolle qui lui faisaient saillir le torse, se rendait chez la vieille dame noble. Il y fendait le bois quelquefois très avant dans la nuit, la nuit du samedi surtout, quand l'artilleur obtenait la permission de vingt-quatre heures et avait, pour se reposer, toute la journée du lendemain.
Pour ces corvées de bois Labourgas touchait de vingt à vingt-cinq francs la semaine, cent sous pour les corvées ordinaires, et de dix à quinze francs pour celles de nuit. C'était un prix fait comme pour les petits pâtés. Il faut croire que le travail était dur, car, depuis que l'artilleur était le fendeur de lacomtesseObermann, il avait rompu avec Paulette Bijou, une fille de Marseille nouvelle venue au Chapeau-Rouge, et qui, de suite, avait remarqué Labourgas. On savait au régiment que le Marseillais était l'ordonnance d'une vieille dame et se faisait des profits en ville en s'occupant hors du quartier. Mais les camarades ne croyaient pas aux plaisanteries qu'ils mettaient eux-mêmes en cours. « Tu
lui fends son bois, que tu dis I Depuis l'temps qu'ça dure, elle en a donc une forêt I — Une forêt de balais, car elle a du en rôtir, la vieille, pour t'avoir choisi pour tes moustaches sucrées et ton œil aguicheur. — Dis plutôt que tu lui fournis les manches... oui, les manches de balais qu'elle enfourche pour aller au sabbat, quand elle t'y mène le samedi, la vieille masque, insinuait Loustaud, qui avait de la littérature. — Tu fais chez elle d'autres besognes que tu ne nous dis pas ; tu lui mets le vin en bouteilles et tu lui ranges un peu sa cave. » A toutes ces grivoiseries de chambrée le Marseillais se contentait de hausser les épaules et de répondre de sa voix chantante : « Tas de fadas ! C'est une brave dame, vous ne la connaissez pasl » Et le capitaine d'habillement, qui était souvent des dîners de la comtesse, continuait de faciliter les permissions au Marseillais; il devait bien cela aux menus friands de la villa Euterpe.
La comtesse Obermann avait le culte des Muses ; elle enveloppait du même respect le clergé, la littérature et l'armée. Elle avait une cuisinière précieuse, Arthurine, et ses dîners étaient fort prisés des vieux officiers en retraite, du curé de sa paroisse et de quelques vieilles dames qu'elle invitait d'ailleurs rarement.
La comtesse Obermann vivait très à l'écart; elle s'aimait confinée dans son jardinet foisonnant de roses trémières, de balsamines et de quarantaines, des fleurs gaies, parfumées et vieillottes comme elle, en plates-bandes encadrées d'étroites bordures de buis. Un buste de Beethoven s'épanouissait au milieu d'une minuscule pelouse, posé sur un fut de briques vertes et bleues de Vallauris.
L'auteur de Fidélio, le génial musicien des sonates, était le dieu de la maison.
Son buste ornait aussi le piano du petit salon de la dame, une petite pièce tendue de cretonne pâle figurant une treille fleurie de volubilis. C'était un intérieur ensoleillé et gai, où tout caressait l'œil : des soies claires, des sièges cannés et dorés du siècle dernier, des amas de coussins de pékin aux couleurs vives et, sur les consoles etles étagères, les plus jolis Saxesdumonde, une vingtaine de groupes enguirlandés et fardés d'un maniérisme puéril et charmant.
La comtesse Obermann tenait ce luxe un peu viennois et ces authentiques bibelots de son mari feu le comte Obermann, qu'avaient séduit, déjà attardé dans la vie, les grâces professionnelles de Cécilia Manzi.
Fille d'un père italien et d'une mère de Genève,
Cécilia avait dansé un peu partout en Italie et, sans jamais avoir été première étoile, avait de vingt-cinq à trente ans joué les demi-gloires à San-Carlo de Naples et à la Scala de Milan : beaucoup l'avaient appréciée comme ballerine et comme femme. Toute une saison, elle avait mimé au San Félice de Venise la Muette de Portici avec succès. Paris avait applaudi sa plastique à l'Eden de la rue Boudereau, puis elle avait été à Vienne. Elle y avait connu des archiducs et le comte Obermann. Le vieil autrichien, un peu gâteux, s'était pris pour la Manzi d'une passion sénile. La Manzi s'était fait épouser. Mélomane enragé, le comte Obermann avait peutêtre moins donné son nom à la jolie femme qu'à l'arrière-petite-nièce de Beethoven. La Manzi avait toujours très adroitement joué de cette parenté ; elle seule l'expliquait dans une généalogie un peu obscure.
Depuis son veuvage, elle avait toujours eu soin d'affirmer par d'augustes effigies sa qualité d'arrière-petite-nièce de l'auteur de la Pastorale. C'est à l'ombre de ces bustes qu'elle avait, pendant vingt ans, reçu toute la société de Cannes. La comtesse Cécilia y avait sévi de quarante à soixante ans; ses matinées y avaient réuni toutes les élites; de la voix lui était venue en pre-
nant de l'âge; elle rossignolaità miracle tous les maîtres italiens, réussissait moins dansleSchumann, maisdisaitavecsentimentleMendelssohn.
On donnait chez elle des auditions de l'illustre grand-oncle, des récitations de Sudermann et de d'Annunzio; car, en sa double qualité d'Italienne et de veuve de sujet allemand, madame Obermann se devait surtout à l'art cosmopolite et ne cultivait vraiment l'élément français que dans l'armée et le clergé. Personne n'ignorait rien du passé de la ballerine ; mais, en allant chez la comtesse Obermann, on allait surtout chez la petite-nièce de Beethoven.
Une mésaventure comique devait interrompre cette belle carrière : un de ces incidents, dont le ridicule tue et auquel la réputation d'une femme ne survit pas, lui avait fait quitter Cannes et s'échouer à Toulon.
La comtesse Obermann avait passé à travers un plafond dans des circonstances plutôt fâcheuses. La comtesse était très bibelottière, toujours à l'affût d'occasions, de meubles anciens, pastels du dix-huitième, trumeaux Louis XVI et vieux Saxes, dont elle avait pris le goût en Autriche. Les trente mille francs de rente laissés par PObermann, tout en lui permettant quelques fantaisies, la forçaient à compter ; ses caprices
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refrénés l'avaient rendue astucieuse et prudente. Naturellement rouée et connaisseuse émérite, elle était passée maîtresse dans l'art des marchandages et devenue l'effroi des brocanteurs du pays. Avec cela, cajoleuse, enjôleuse et les renseignant assez volontiers sur la valeur des objets qu'elle ne convoitait pas, elle avait partout ses petites et ses grandes entrées ; mais, parmi toutes les boutiques d'antiquités de Cannes, celle où on la voyait le plus souvent était l'immense magasin de madame Adhamar, dont les vastes salles en enfilade occupent l'emplacement d'une ancienne remise. C'est là que s'entassent à profusion les plus beaux meubles, commodes, secrétaires, consoles, bronzes et tableaux éparpillés au hasard des ventes.
La comtesse Obermann était là comme chez elle ; la brocanteuse était pour elle une amie. Elle y entrait à toute heure du jour, comme dans un moulin; on la laissait rôder et fureter à son aise, etl'ex-danseusey passait laplus grande partie des journées qu'elle ne consacrait pas à l'étude des œuvres du grand oncle ou au colportage des derniers scandales de la ville. Elle excellait à les enjoliver, à les exagérer et même à les faire naître avec la science de rosserie d'une femme, depuis longtemps, rompue aux intrigues de cou-
lisses ; on la soupçonnait mémo de cultiver la lettre anonyme. Aussi la société, qu'elle terrorisait, fut-elle sans pitié quand éclata pour l'infortunée comtesse la mésaventure du plafond crevé. Ce fut un unanime haro sur la pauvre femme. Chacun avait l'occasion trop belle de se venger d'un fâcheux racontar ou d'un propos piquant, la comtesse Obermann dut quitter la ville.
Mais aussi qu'allait-elle faire dans le débarras de madame Adhamar, l'ancien grenier à foin de la remise avec le fils de celle-ci, sergent aux chasseurs alpins, en garnison à Grasse et en permission dans sa famille. C'est la présence du militaire qui gâta tout.
La comtesse Obermann était entrée, ce mardilà, en coup de vent, comme d'habitude, une capote en violettes un peu de travers sur l'envol de ses boucles blondes. « Ne vous dérangez pas, madame Adhamar. Je cherche un canapé canné, je sais ce qu'il me faut. Donnez-moi Raoul, il m'aidera à trouver. Je vous prends votre fils. » Et elle avait emmené le jeune homme. La brocanteuse, toute à d'autres clients, avait acquiescé d'un sourire. Les magasins de madame Adhamar sont très achalandés. On avait vu quelques minutes la silhouette ronde et courte de la com-
tesse rouler de salle en salle à côté de la forte carrure du gars, et puis, ils avaient disparu. Madame Adhamar était aux prises avec une famille américaine débattant àprementle prix d'un mobilier, il s'agissait de meubler une villa; la présence du pisteur, qui avait piloté les Yankees, compliquait le chiffre de vente, il y avait la commission à réserver : d'autres clients vaguaient par les salles, escortés d'employés.
Tout à coup, un épouvantable patatras, un cri perçant et un crissement de toile déchirée faisaient lever toutes les têtes ; une chute de plâtre et de gravats s'abattaient sur les Américains et dans une large ouverture, soudain béante au plafond, pointaient deux gros mollets en bas de soie claire, puis s'épanouissait une lourde croupe de femme, dénudée jusqu'à la ceinture. La malheureuse poussait des cris d'assassinée. Quel hasard providentiel la retenait suspendue dans le vide? La toile peinte à l'italienne du plafond provisoire s'était déchirée sous son poids ; elle avait dû étendre à temps les bras sur les madriers de la charpente, tentant vainement un rétablissement de gymnaste. Ses jupes brusquement retroussées avaient fait tulipe. La malheureuse braillait toujours, et ses petites jambes courtes gigotaient dans le vide. Les Américaines
interloquées avaient baissé le nez en prononçant: shoking : les Américains intéressés regardaient. C'était une croupe de femme grasse encore fraîche et douillette, une vraie sanguine de Boucher, peut-être un peu trop rebondie.
— La lune à trois mètres, risquait un mauvais plaisant.
Madame Adhamar avait reconnu les jarretières pour en avoir fourni les boucles. C'était la comtesse Obermann.
On se précipitait dans le grenier; on y trouvait lapauvre femme en mauvaise posture, anhélant et geignant entre deux poutres, retenue aux aisselles par le chasseur alpin juché sur la charpente. 11 allait lâcher son fardeau. La minute était tragique, la dame était de poids, et le sergent n'en pouvait plus. Tous les employés de la maison s'attelaient au sauvetage de la comtesse Obermann . On parvenait à hisser la pauvre femme hors du gouffre ; on la retirait de là, mourante et congestionnée, suante et faite comme un masque, la face cramoisie et la perruque enfarinées de plâtre, des toiles d'araignées dans ses jupes.
On la descendait dans le salon de la brocanteuse, la comtesse y reprenait ses sens. Que diable allait-elle faire dans ce grenier, il n'y avait
là-dedans que des futins (futins, objets brisés et déchets invendables en argot de brocanteur), et on n'y voyait goutte.
— Tu n'es pas fou d'y avoir conduit madame ? Et la brocanteuse prenait son fils à partie ; le
sergent se taisait, l'air penaud.
— Mais j'avais beau lui dire qu'il n'y avait rien, finissait-il par riposter à bout de patience, elle a voulu à toute force entrer dans ce grenier ; elle prétendait y trouver un canapé canné. »
La marchande d'antiquités imposait silence à son fils, elle avait compris ; mais ce bref entretien n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd ; l'histoire fit le tour de la ville. La société se montra impitoyable pour l'aventure de madame Obermann; chacun se souvint de ses débuts. Avec sa nudité apparue cette fois, sans maillot, dans le plafond troué de madame Adhamar, le passé de la ballerine était soudain réapparu à tous.
« Sa pudeur a moins souffert que celle d'une autre, soupiraient les bonnes langues. Montrer ses jambes était chez elle une habitude. — Ses jambes et le reste, fit remarquer la perfide générale Cauchois. — Bastel concluait M. Knif, ce n'est qu'un accroc de plafond après tant d'accrocs de tutus, c'est le couronnement d'une, carrière. »
La comtesse Obermann quitta Cannes; les beaux esprits la regrettèrent, car elle avait une verve intarissable, une mémoire meublée d'anecdotes désastreuses et piquantes sur toutes les célébrités de son temps (madame Obermann avait beaucoup vécu), et le don de conter comme personne.
Ses billets du matin, dans lesquels elle excellait à pasticher le style du dix-huitième, faisaient la joie des bibliophiles, on s'arrachait sa prose et on la colportait comme celle des plus précieux autographes. Ses amis la comparaient à Madame du Deffand.
Après l'aventure du plafond, celte comparaison fournit des plaisanteries grossières. On conserve et on lit encore dans certains salons du Gannet des billets du matin delà comtesse Obermann. Elle y pastichait couramment le style de la fin Louis XV et avait d'heureuses trouvailles. Une des plus rares était celles sur l'emploi de son temps, le lendemain d'un jour de pluie. « Il
tombait hier des hallebardes. Ce fut pour moi la dernière disgrâce. Par bonheur madame de Charaeraud et mesdemoiselles Smith vinrentelles me visiter, les chères, et les hallebardes pleuvaient toujours. Je passais le jour en déshabillé galant dans l'attente des hallebardiers avec les nymphes mes sœurs. »
Ce trésor de fantaisie et d'esprit devait s'échouer à Toulon.
Elle n'y remua pas le monde, s'étant prudemment retirée à l'écart et, de prime abord, ayant déclaré qu'elle ne voulait voir personne.
Tapie comme une araignée derrière les passeroses de son jardin, la comtesse Obermann attendit et fit son choix; elle se créa un noyau de relations, quelques vieux débris de l'armée ayant encore un pied dans les casernes, le curé de sa paroisse et quelques anciennes dames audessus de tout soupçon et dont la dévotion l'auréola un peu. L'inattaquable réputation de ses connaissances finit par rejaillir sur la veuve.
Les accrocs du plafond ainsi réparés et sa nouvelle situation bien établie, la comtesse Obermann prit un artilleur. Elle le choisit Marseillais, parce que les gars de Phocée passent pour avoir du cœur à l'ouvrage et sont en même temps réputés sensibles aux bonnes manières (les petits
cadeaux entretiennent l'amitié). Labourgas devint ainsi son fendeur de bois.
On n'en causait pas trop en ville, et, si la chose amusait la chambrée, les supérieurs l'ignoraient et l'affaire n'aurait jamais dépassé la caserne, si la comtesse n'avait eu la malencontreuse idée de prendre un fendeur supplémentaire et de joindre un gabier de la flotte à l'artilleur Labourgas. Ce gabier compromit tout.
C'était un Corse, vindicatif et têtu comme ceux de sa race, et qui n'agissait que par orgueil, un nommé Sylvio Ferrari de l'île Rousse et que la comtesse avait rencontré à la sortie de l'église près du bénitier, le dimanche même où le matelot arrosait ses nouveaux galons.
La forte encolure du gars avait fait loucher la vieille dame. Elle s'était retournée involontairement sur le hâle et le regard perçant du Ferrari ; la poitrine musclée entrevue dans l'évasement du col bleu avait aussi intéressé la comtesse. « Le beau marin! » n'avait-elle pu s'empêcher de sourire. L'homme flatté avait cambré le torse, puis inconsciemment avait suivi.
Au tournant d'une rue la comtesse s'était arrêtée. «Vous êtesprovençal?avait-elle murmuré. Votre mère doit être bien heureuse. — Je suis Corse, avait répondu le matelot en roulant les
avec l'emphase et l'orgueil insulaires « Corse, le peuple au cœur loyal, » et la comtesse, remuée dans ses intimités par la voix timbrée du garçon, amorcée par le renom de vigueur amoureuse que l'on prête aux hommes de sa race, s'était enthousiasmée sur la douceur de l'île, ses paysages et son climat. Le Corse ravi marchait maintenant aux côtés de l'inconnue; il avait ralenti le pas.
De fil en aiguille la comtesse s'intéressait au gabier, à sa famille, à son enfance, s'apitoyait sur la dureté du métier de marin et déclarait à l'homme qu'elle lui voulait du bien. Le gabier écoutait, ébahi. Elle n'avait pas d'enfant et cherchait à combler le vide de son existence en faisant profiter autrui de sa fortune.
Enfin, elle l'invitait à venir la voir à sa villa pour convenir avec lui des petits travaux qu'elle comptait lui faire faire; elle le rémunérerait grassement et serait si heureuse d'augmenter un peu son argent de poche. Le prêt était plutôt mince dans la flotte.
C'est ainsi que Sylvio Ferrari, gabier à bord du Formidable, devint le fendeur de bois en second de la comtesse Obermann.
Ce double emploi de l'armée de terre et de mer devait fatalement amener des conflits.
La villa Ëuterpe fut le théâtre d'un grand scandale.
La comtesse Obermann avait organisé la besogne de ses deux ordonnances avec la rouerie d'une professionnelle de l'intrigue. Les deux hommes avaient, chacun, leur jour ; et leurs heures de travaux respectifs étaient distribuées de telle sorte qu'ils ne devaient jamais se rencontrer; l'artilleur ignorait le matelot, le matelot ignorait l'artilleur. Le mardi, le jeudi et le samedi étaient réservés à Labourgas; le lundi, le mercredi et le vendredi au Ferrari ; le dimanche, jour du repos, était entièrement consacré au Seigneur : l'Italienne était trop fervente catholique pour faire travailler qui que ce soit le dimanche. Il y avait aussi les soirs où l'un des hommes était puni, les jours de consignes à bord ou au quartier pour revues, manœuvres, etc..
Les fendeurs attitrés arrivaient à la villa vers les six heures du soir et se rendaient directement au bûcher; ils entraient par une petite porte donnant sur une venelle, un peu en arrière du jardin, et ne passaient jamais la grande grille.
Ce fut la vanité du Corse qui perdit tout.
Il avait reçu d'Ajaccio un pâté de merles. Une cousine à lui, récemment mariée,, avait voulu lui faire une gracieuseté. Le gabier songea
de suite^à l'offrir à sa bienfaitrice ; la brave dame lui avait fait assez de politesses pour qu'il lui en rendit une enfin, d'autant plus que celle-là ne lui coûtait rien.
La comtesse serait touchée, il connaissait son cjeur et, sans s'arrêter à l'idée d'une gratification , il y songeait.
Le prétexte d'un parent de passage à Toulon lui faisait obtenir une permission supplémentaire et, bien astiqué, rasé de frais, les muscles de son cou brun bien en valeur dans l'évasement du grand col bleu, notre gabier descend à terre. Le voilà cheminant dans la poussière blanche de la route, entre deux rangées de guinguettes. Notre Corsico hâte le pas. Voici déjà les eucalyptus de la villa Euterpe et, tout rose, le feu d'artifice de son poirier de Judée en fleurs. Notre gabier enfile la venelle, pousse la petite porte et dans le jardin foisonnant de pieds d'alouettes, se glisse à pas feutrés, tout en émoi de la joie qu'il apporte : « Ah! bon Dieu ! le matelot! » et Arlhurine, apparue surle seuil de la cuisine, en laisse échapper le plat qu'elle essuyait: «Madame, madame! » et sa voix est celle d'une âme en détresse. « Qu'est-ce que vous venez faire ? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur Ferrari, n'entrez pas! » Et la pauvre vieille bonne
se laisse tomber sur une chaise, les jambes coupées de saisissement et sans voix.
Le Corse ombrageux a flairé un mystère. Qu'est-ce que cet accueil? Il traverse la cuisine, enfile le corridor et d'une enjambée gagne la salle à manger, dont il entend fermer la porte à double tour. Il frappe, on ne répond pas: « Ouvrez, c'est moi, Ferrari, le gabier du Formidable. — Ah! c'est vous, mon ami, flûte la voix un peu sombrée de la comtesse, mais entrez donc. La porte est donc fermée? Gomment ça se fait-il? » Et un tour de clef discret grince dans la serrure.
«C'est mon neveu. Il arrive de Nice, une permission de deux jours. Il est venu voir sa tante, nous nous rafraîchissions. Il est venu de la gare à pied et il fait si chaud sur cette route. — Et il s'est mis à son aise » goguenarde le matelot en faisant remarquer la tenue de l'artilleur.
D'un coup d'œil il a embrassé et jugé la situation. Il connaît, lui aussi, cette petite salle à manger aux persiennes closes, cet en-cas servi sur la table, viandes froides et salade d'anchois arrosées d'asli et, dans le clair-obscur de la petite pièce fraîche, la chaise longue en rotin des îles et son encombrement de coussins Liberty: il la connaît aussi, la chaise longue, et aux fenêtres les gazillons bleu pâle, où le jour lamelle des
persiennes se tamise, bluté et adouci. 11 connaît aussi ce peignoir de batiste jonquille et ce maquillage savant de vieille folle, cette face veloutinée jusque dans les sourcils. Cette chaise, où se carre ébaubi cet artilleur en bras de chemise, est celle où il s'assied; c'est dans son verre que boit cet intrus, cet asti est son vin, celui-là même qu'il préfère; il connaît la propriété de cette salade de céleri et d'anchois et quel genre de bûches on fend sur cette chaise longue de bambou.
La minute est décisive,, les deux hommes s'observent en silence. Le Corse crispe ses poings avec un regard noir, le Marseillais plutôt mal à l'aise affecte de continuer de manger et surveille les mouvements du matelot : la comlesse Obermann sent une sueur froide perler sous son fard.
« Tu lui fends aussi son bois! Allons, ouste! lève-toi d'ici! Ici, c'est moi le maître. — Tu dis ? — Suffit, tu m'as compris. — Mais, mon ami, veut objecter la vieille dame. — À bas les pattes, et tais-toi ! Ah! il te faut de l'artillerie : la Hotte m* te suffit pas: j' m'en vais lui faire danser la matelote, à ton artilleur. — Mais, c'est mon neveu, Ferrari, vous faites erreur. — Ton neveu, tu n' m'as pas regardé ! Ton neveu,
comme moi, à cent sous de l'heure, et j' parie qu'y marche à moins. Y crèvent de faim dans cette arme-là ; qu'est-ce que ça touche de prêt? — Touche d'abord celle-là, espèce de merle »,et le Marseillais, qui s'est sournoisement levé de table, écrase son poing sur le nez de l'insulaire. « Malheur ! par le sang de Nabulione ! » Et le gabier ensanglanté envoie à toute volée le pâté de merles à la tête de Labourgas. L'artilleur esquive le coup et d'un bond fond, tète baissée, sur le Corse, qui dévie en s'arcboutant sur ses jambes et l'empoigne à bras le corps. « Fils de putain! Bagasse I »
» Au secouri! A l'assassin! » Et la comtesse Emilia cherche en vain à gagner la porte. Les deux hommes avec des grondements sourds s'étreignent et se bousculent devant. Aux cris de la comtesse répondent ceux de la bonne : « Au secours ! on tue madame ! » Les deux hommes se roulent sur le parquet. Leur respiration haletante rend l'atmosphère tragique; c'est une lutte sournoise et silencieuse, où chacun médite un mauvais coup qui mettra bas son adversaire. Le Corse a réussi à prendre son couteau dans sa poche; mais il ne peut parvenir à l'ouvrir, la main serrée dans celle de l'artilleur, Labourgas qui a vu le mouvement mord férocement le ma-
telot à la joue. Celui-ci se recule et Labourgas, d'un brusque coup de reins, se rétablit debout et glisse liors de l'étreinte.
Menacé par le couteau du matelot, il atteint la chaise où est posé son sabre, s'en saisit, et dégaine... Les voisins accourus aux cris des deux femmes, envahissent la salle; il était temps.
Le couvert entraîné par la nappe, où s'étaient empêtrées les bottes de l'artilleur, venait de rouler à terre dans un charivari de vaisselle cassée.
Deux terrassiers désarmaient les combattants ; devant ce flux de témoins, lacomtesse Obermann avait pris le parti de s'évanouir ; elle gisait, comme une loque, effondrée dans le peignoir jonquille et pour la première fois de sa vie insoucieuse de l'attitude de sa chute.
L'affaire fit quelque bruit : les deux hommes, forcés d'aller s'expliquer à la Place, ne purent tromper, cette fois, la clairvoyance de leurs supérieurs. Trois jours de fers échurent au gabier Ferrari, et huit jours de prison furent le lot de l'artilleur.
La réputation de la comtesse Obermann sombra irrévocablement dans cette affaire. Elle n'eut plus qu'à quitter Toulon et à se retirer à Marseille: Marseille, où l'indulgence de la population
pour les choses de l'amour et une aimable facilité de mœurs font l'atmosphère propice aux faiblesses de cœur et aux caducs égarements des vieilles dames.
D'ailleurs, dans cette affaire le dernier mot resta au Marseillais. A sa sortie de prison, appelé auprès du colonel, il trouva moyen de désarmer par la candeur de ses réponses l'indignation de son supérieur.
Comme en présence de son capitaine et de son lieutenant, l'homme était morigéné d'importance par le colonel de Bourailles et sévèrement blâmé d'avoir prêté sa vigueur et sa jeunesse, — que dis-je, prêté, — prostitué l'une et l'autre aux caprices séniles d'une vieille passionnée et cela pour satisfaire de vulgaires besoins d'alcool et de noce : « Pardon, excuse, mon colonel, cet argent-là, je l'ai toujours mis de côté. J'ai une petite à Marseille qui m'attend pour nous marier. Nous avons échangé parole, et l'argent de la vieille, c'était pour notre chambre, le lit, l'armoire et le reste. Ça coûte cher pour se mettre en ménage. »
On parle encore sur tout le littoral de la dot de l'artilleur.