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PRINTEMPS DE MARSEILLE

Ce déjà lointain dimanche des Rameaux, 3 avril 1898. Par la plus radieuse matinée de printemps, je déjeune avec mon ami Marius Couriolle et sa petite, à Lestaque. Lestaque est le Suresnes marseillais, tout touriste qui se respecte doit y avoir mangé la bouillabaisse et leu coquillage chez Souarel, une grande baraque en planches bâtie sur pilotis, où tous les jours de fête, négociants et portefaix, troiins de l'air et pitchouns viennent bà<frer l'oursin et la rascasse devant les mornes et rocailleuses montagnes qui enserrent ici le splendide azur de la mer.

Marius Couriolle, de la maison Daumaz, Couriolle, et Cie, huiles et savons de Marseille, un ami de vingt ans, que dis-je, de vingt-cinq ans,

un ancien camarade de collège un peu semé, par moi, je l'avoue à ma honte, sur le grand chemin de l'oubli, mais il a aussi un si terrible assent et une gesticulation si furieuse, que je n'ai jamais pu prendre sur moi de le produire à Paris.

Des billets de théâtre autant qu'il en veut, mais l'accompagner un soir, même au Moulin Rouge et même en pleine semaine rastaquouère du Grand Prix, jamais.

Le meilleur garçon au demeurant, incapable de rancune et tout prêt à se mettre en quatre pour les amis. Je lui dois, à mon dernier passage dans sa ville, d'avoir vu en trois jours le Prado, Longchamps, Roubion, le parc Borel, le Palais de Cristal, les Variétés, l'Alcazar et Notre-Damede-la-Garde, mais j'avais prudemment négligé de le revoir cette fois au retour, quand pas plus tard que la veille, comme je flânais autour de l'étal en plein vent d'un marchand d'huitres et autres frutti di mare, attiré là par une coupable et périlleuse envie de m'ingurgiter quelques douzaines de praires : « Ehl je t'y prends, à reluquer le coquillage, monsieur le Parisien. Et dire que vous en écrirez encore du mal, et de la moule et de l'oursin une fois de retour dans votre Pariss, et te voilà donc revenu de ton

Alger et de Tunis? Et les amis, c'est comme ça qu'on vient les voir, les amis... ses ! »

C'était Marius Couriolle et sa bonne face réjouie, tout égayée par le sourire de ses dents blanches et de ses grands yeux noirs. Il sortait de la Bourse et m'avait reconnu à ma tournure parisienne, voulait-il bien dire avec un air approbateur... « Coquin de sort, je n'étais pas allé le voir, cela ne se passerait pas ainsi. » Et il insinuait son bras sous le mien et m'emmenait déjeuner avec lui chez Pascal... Pascal, le restaurant da la place aux Huiles, une autre célébrité marseillaise où il faut aller manger le coquillage, la bouillabaisse et la soupe aux poissons. Pourquoi? Mystère. Nous voilà donc entassés dans une des petites salles basses de Pascal et jargonnant de compagnie devant trois douzaines de châtaignes de mer : « Je n'allais pas quitter comme ça Marseille. Ici c'était le vrai printemps. Je n'avais pas été, il le pariait, respirer l'œillet et la jonquille sur les allées de Meilhan, là où se tient lé beau marché aux fleurs. Oh! il n'allait pas mé laisser partir comme ça 1 D'abord il ^allait que je voie la pantomime au Palais, et miss Syderson à PAlcazar, une danseuse serpentine qui enfonçait notre Loïe Fuller; on allait donner la Passion au théâtre des Variétés. la

vraie passion de Jésus tout comme au Chàtelet de Pariss et l'on montait Thdis au Grand- Théâtre ! Je né pouvais pas partir, il né lé souffrirait pas )>; et comme, désarmé par sa bonhomie, je consentais à prolonger mon séjour et organisais déjà une partie pour la soirée, la figure de mon ami Marius s'allongeait tout à coup et dans un brusque accès de désespoir, tout un abattement comique de pantin dont ou vient de couper les ficelles: « Hé! ce soir, il né lé pouvait pas et les autres soirs non plus à cause dé la petite ! » Et, avec des roulements d'yeux effarés et des gestes de mystère, il m'avouait qu'il en avait une, une petite de Marseille et qui l'adorait. Elle était folle de lui, la pôvre. C'était lui qui l'avait débauchée ; avant lui. elle n'avait jamais connu d'homme, et cela durait depuis trois mois. Elle vivait chez lui, elle tenait son ménage : une perle, quoi! » Et comme, un peu éberlué par ce flot de paroles, je ne voyais pas trop le comment et le pourquoi de cette claustration du soir: « Et une voix! Une future Malibran, parole! Je lui ai fait donner des leçons, et maintenant elle çante à l'Alcazar. Elle a bien débuté; les feuilles ont été bonnes, le Bavard surtout! On a des amis dans les journaux. Oh! c'est une Marseillaise : elle prononce, elle ; on né perd pas un

mot de ce qu'elle dit. Mais voilà dix jours qu'elle est malade, tout enrouée, la pôvre ! Et tu comprends, le soir, je lui tiens compagnie et je lui fais dé la tisane. Tu en ferais autant, n'est-ce pas? Ces petites de Marseille, ce n'est pas comme vos Parisiennes : elles ont un tempérauiint! On né peut pas les laisser seules; la mienne, elle est toujours après Robert. »

Et comme je n'insistais pas, un peu effarouché de ses confidences : « Et té, tu pourrais peutêtre lui être utile, toi qui es dans les feuilles. Quand elle ira à Pariss, tu lui feras des articles, elle a déjà des propositions pour Toulon. Quand on a chanté à Marseille, on peut aller partout; il faut que je té la présente, je veux que tu la connaisses, elle n'est pas jolie, jolie... (Mais elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère, soupirais-je intérieurement.) Té, je té dirais bien de venir diner à la maison, mais c'est à peine installé et partout il y a des robes, Eh ! boun diou ! une idée, faisait-il en se frappant le front, le médecin ne lui défend de sortir qu'après le coucher du soleil. C'est demain diminche, si nous allions tous les trois à Lestaque manger leu coquillage et la soupe aux poissons? »

Et voilà pourquoi, aujourd'hui dimanche

3 avril, je déjeune en face de la mer ensoleillée avec mon ami Marius et mademoiselle Ida Roquerous, de l'Alcazar de Marseille et du Casino de Toulon.

Non, elle n'est pas jolie, jolie, la petite à mon ami Couriolle. Basse sur jambes, les épaules trapues, la tète grosse et la mâchoire large, avec d'assez beaux yeux gris à longs cils noirs, et, puisqu'il faut tout dire, de merveilleuses dents; mais elle n'a ni taille, ni allure, et résume, en somme, le type de femme nabote et courtaude qu'on désigne partout, à Paris comme à Marseille, du nom de tocasson .

•C'est le tocasson dans toute son horreur, la petite à Marius, depuis son chapeau de paille noire enguirlandé de coucous jusqu'à sa robe de vigogne grenat coupant deux fortes chevilles gainées de bas de soie cerise; sa pèlerine de drap mastic à trois collets remonte dans le dos, l'engonce, et, avec de vilains gestes de femme vorace, elle dépèce et triture à la pointe du couteau huîtres et coquillages qu'elle avale goulûment. Elle les addorrre, les coquillages en bonne Marseillaise qu'elle est et du quartier du Panier sûrement, et, entre chaque bouchée, elle parle d'une voix rauque de son succès d'artiste, de ses moyens et de son instrumînt.

A l'entendre, ses débuts ont été une révélation et, selon son propre mot, elle a dégoté toutes les Parisiennes ; d'abord, à Marseille, on n'aime point ces poupées de Paris qui parlent poinntu et cfiintent sans ouvrir la bouche; elle, au moins, elle articule, et elle ébauche de sa voix qui sent l'ail.

Une belle dé mai sous l'olllivier fleuri,

dont je manque m'étrangler, tant elle empeste non plus l'ail seulement, mais la brandade, le cèpe et l'aïoli, sa provençale chanson.

Je te crois qu'ils doivent aimer cet assent-là sur le vieux port et à la Joliette et rue Vantomogy, donc. « Mais ce qui mé gêne, conclut la donzelle en me montrant sa gorge, c'est le sangue j'ai vraiment trop de sangue. » Et elle décoche une œillade incendiaire à mon ami Marius, qui m'envoie sournoisement un coup de genou sous la table pour me faire saisir l'allusion; le fameux tempérament de la demoiselle toujours après Robert. Je comprends.

Par les grandes baies du restaurant entr'ouvertes, la mer miroite et luit couleur de plomb. L'ile de Maïe et Mont Redon dressent à l'horizon leurs cimes crayeuses et nues, quelques pinèdes tachent d'un vert noir ce morne éblouissement,

et, sous la nappe maculée, Marius et sa petite se sont saisi les mains et gardent, enchevêtrés les uns dans les autres, leurs doigts poissés de bouillabaisse et se font des yeux ronds.

0 printemps de Marseille ! que suis-je venu faire dans ce restaurant ?

Mais Marius adore sa petite et sa petite le lui rend de tout sa petite àme de chanteuse de caféconcert... C'est une scène de Zaza inédite; du Réjane avant la lettre... et les huîtres sont délicieuses, tout est bien qui finit bien; vive Marseille et son printemps!

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