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PETIT-HOMME

Il arrivait en pleine disgrâce. Ce fut comme une éclaircie dans l'horizon assombri des dames Lebouteiller. Madame Lemastur ne boudait plus ses amies ; elle avait oublié le fameux turbot à la benzine, dans lequel des bonnes âmes avaient voulu voir une tentative d'empoisonnement. La province seule possède cette bienveillance dans les insinuations. 11 faut accorder à madame Lemastur qu'elle n'avait pas un instant accueilli cette dénigrante hypothèse ; c'était une femme de grand sens. Elle avait depuis longtemps passé l'âge où les veuves énamourées mettent conserver leur mari dans la saumure; mais sa méfiance, une fois éveillée, ne s'endormait pas, et l'étourderie de la mère Lebouteiller lui avait cruellement rappelé les racontars colportés sur les débuts de son séjour à Froberville. Elle ne rendait pas ces demoiselles responsables, car madame Lemastur

était juste; mais pouvait -elle en bonne conscience admettre encore à la même table que Monseigneur une femme qui avait un clysopompe aussi symbolique dans son passé?

L'envoi du petit chat arrangeait tout. La dévote ne prodiguait passes cadeaux; c'était une grande marque d'honneur que d'avoir un petit de sa chatte Moumoutte.Moumoutteétaitune des rares faiblesses de madame Lemastur; elle excusait les innombrables portées de l'animal, suite d'indéniables déportements, en les attribuant à une irrésistible vocation maternelle. La pauvre bête souffrait tant quand elle mettait bas; ses miaulements de femelle en gésine se répercutaient dans son cœur. Madame Lemastur endurait les mêmes affres que sa chatte et offrait pieusement ses angoisses au Seigneur; mais les rejetons Je Moumoutte n'en étaient pas moins jetés à l'eau, car la riche veuve aimait mieux les noyer que de les remettre entre des mains indignes, dans des familles où la lignée de sa chatte aurait eu de mauvais exemples. Et c'était être privilégié que d'avoir un petit chat de madame Lemastur.

Marie Lebouteiller comprit tout le prix de la faveur. Le chat à peine installé dans la cuisine, elle courait chez la donatrice. La vieille dame

l'accueillit avec un fin sourire : « Vous m'avez comprise; je n'en donne pas atout le monde. — Ah 1 madame, je le le sais. Voilà pourquoi... » Ce fut une effusion: « Il est mignon, n'est-ce pas? — Un amour ! — Et j'ai songé à tout; c'est un mâle. » Le front de Marie se rembrunit. «Vous souffririez trop avec une femelle. Vous ne vous imaginez pas les ennuis. Ah! ce que j'endure avec Moumoutte, quand elle met bas ses petits! Je n'ai pu encore m'y faire depuis le temps que ça dure; j'agonise chaque fois avec elle; ce serait mon enfant, je ne souffrirais pas plus. Vous n'auriez pas pu supporter cette vie-là; je connais votre cœur. Mademoiselle Marie, remerciez-moi; je vous évite bien des tracas, bien des soucis. »

Mademoiselle Marie remerciait ; la révélation de Madame Lemastur lui ôtait un poids. A l'arrivée du cadeau madame Chottard, qui n'aimait pas les bêtes, avait jeté les hauts cris : « On avait bien besoin de ça dans la maison ! Ça allait faire des ordures partout, et, deux fois par an, ça allait mettre bas un tas de petitesbètes puantes, miaulantes et malpropres ; autant habiter une ménagerie ! » Et elle ne parlait pas des puces et de l'odeur.

Mademoiselle Marie avait écouté, anéantie;

madame Lebouteiller ébranlée hochait la tète et semblait donner raison à son aînée. C'est alors que Marie avait pris sur elle de courir rue Parchemin, chez la donatrice; les éclaircissements de madame Lernastur soulageaient son cœur : c'était un mâle.

L'institutrice rentrait au logis triomphante. Madame Lernastur avait donné le mot de l'énigme que n'avait pu résoudre leur inexpérience du mystère des sexes : c'était un mâle ! Avec lui ni grossesses, ni petits; l'institutrice déclarait fièrement qu'elle se chargeait de l'éducation de l'animal, et madame Chottard rentrait ses griffes.

Et pour mademoiselle Marie Lebouteiller commença une ère merveilleuse et nouvelle; toutes ses heures appartinrent désormais à Petit- Homme.

Petit-Homme! Comment mademoiselle Lebouteiller, qui faisait profession de haïr le sexe fort et d'en fuir toutes les entreprises, avaitelle pu donner ce nom à son chat: Petit- Homme? C'est là un de ces mystères dans lesquels un penseur aurait voulu voir une revanche de l'instinct et une inconsciente revendication de la nature; l'amante et la mère, refoulées dans la vieille fille, s'affirmaient évidemment dans le choix imprévu de ce nom.

Petit-Homme ! L'institutrice apportait à l'éducation de l'animal une passion singulière ; elle l'aima avec toutes les tendresses, toutes les cajoleries et toutes les ferveurs. Pour le minet chéri elle eut des attentions d'amante et des sollicitudes de mère. Une vocation s'était fait jour en elle : la vocation du dévouement. Petit- Homme! La nuit, elle se réveillait en sursaut pour écouter la bète dormir; elle courait, pieds nus, sur le carrelage de sa chambre pour lui donner à boire, et ne s'assoupissait que rassurée par son ronronnement. Petit-Homme finit par coucher sur son lit. Pour lui les meilleurs morceaux, la noix de côtelette et l'aile de poulet posées sur une assiette et mangées sur la table, un petit fauteuil d'enfant installé, aux repas, auprès de sa maîtresse.

Il connut la béatitude des longues siestes dans la tiédeur des jupes et les caresses appuyées des lentes mains lissant son poil. Et Petit- Homme grandit et embellit même, choyé, dorloté, épié, deviné dans ses moindres désirs, sous l'œil en extase des trois femmes (Madame Chottard était venue à résipiscence). Il se développa, un peu ahuri de caresses, avec, parfois, une inquiétude dans ses prunelles d'émeraude, quand dans un élan d'amour l'institutrice le serrait

entre ses bras maigres et lui mordait presque l'oreille en s'écriant : « Chéri, il ne te manque que la parole. » Ce fut une transformation dans l'intérieur Lebouteiller; une vie nouvelle en anima l'existence monotone. Il y avait maintenant un enfant dans la maison.

Trésors de tendresses refoulées, essor contenu, parfois brisé, des aspirations vaines! Mademoiselle Marie Lebouteiller avait enfin trouvé sa voie. Grâce à Petit-Homme, elle était mère, amante aussi; elle eut l'orgueil de la bourgeoise flattée dans son fils en écoutant les dames en visite la complimenter de la fourrure luisante et de la souplesse râblée du matou. Le matin, quand une petite pèlerine de caoutchouc jetée sur ses épaules nues, elle vaquait devant sa toilette aux ablutions quotidiennes, il arrivait parfois au chat, demeuré sur le lit, de bondir tout à coup sur le dos de sa maîtresse. Mademoiselle Lebouteiller fléchissait délicieusement sous le poids moelleux de l'animal; la chute imprévue en était d'autant plus désirable. Petit-Homme se frottait contre la nuque oss'eusedela vieille fille, la fouillait de son nez, la chatouillait de ses moustaches, et, sous les griffes à demi enfoncées dans sa peau, des griffes de chat ronronnant et jouisseur, l'institutrice défaillit toute frissonnante

et les yeux chavires par l'intensité de la caresse : c'étaient là des sensations d'amoureuse. Elle en connut bientôt les affres et les angoisses: il arriva une nuit oh Petit-Homme découcha.

C'était au printemps, et les chattes en humeur attiraient les matous sur les toits. La vieille fille connut l'attente hallucinée des veilles. Des sarabandes de félins emplissaient. la douceur des nuits d'un vacarme de sabbat : c'étaient des miau lements et des râles de rut et des crissements de combat. Marie reconnaissait la voix du bienaimé et souffrait en silence dans son orgueil d'Ariane ; le mystère des sexes lui était enfin révélé. Le matin, elle n'en pansait pas moins d'une main maternelle les oreilles sanglantes et le nez griffé de l'infidèle. Puis, vint un matinoù il ne rentra plus.

Il partit un soir de printemps.

Le désespoir de mademoiselle Lebouteiller fut immense. Après trois jours d'attente, l'institutrice ne douta plus que la malveillance ne lui eût dérobé son chat. Ses soupçons se portèrent d'abord sur madame Tacon, l'épicière-mercière d'en face, qui avait offert à mademoiselle Lebouteiller de marier sa chatte rousse avec son beau Petit-Homme, et dont on avait repoussé

les propositions avec horreur. Elle crut d'abord à une vengeance ; puis, la grosse gaieté d'un ménage voisin l'éclaira. C'était un couple d'ouvriers socialistes. L'homme buvait et la femme la poursuivait depuis longtemps de ses rires muets. Un matin, des enfants tassés sur le trottoir l'accueillirent avec le célèbre refrain :

C'est la Mère Michel qui a perdu son chat.

Et mademoiselle Marie ne douta plus de son malheur: on avait mis Petit-Homme en gibelotte.

Son cœur se fendit et ses yeux se remplirent de larmes. Pauvre mademoiselle Marie ! A sa mère et à sa sœur, qui lui conseillaient de remplacer le chat disparu par un autre, elle répondit que cette épreuve l'avait à jamais guérie d'aimer qui que ce soit, jamais un autre minet ne franchirait son seuil ; mais une réflexion de madame Chottard l'ébranla : « Que dirait madame Lemastur, si elle apprenait la disparition de Petit-Homme? Il fallait tenir la vieille dame dans l'ignorance de leur malheur. La dévote était pointilleuse et facilement irritable, elle ne leur pardonnerait point de ne pas avoir su préserver l'enfant de Moumoutte, le chat issu de sa maison. »

L'institutrice se résigna. Un autre chat donné par une mère d'élè/e remplaça l'absent. Un pieux mensonge entretint l'erreur de la vieille dame. Elle avait la vue un peu basse et ne venait que rarement rue des Tanneurs. Comme l'autre, le nouveau venu s'appela Petit-Homme.

Et malgré son serment, mademoiselle Lebouteiller se prit à l'aimer. Il y avait maintenant en elle un besoin de tendresse. Choyé, caressé, gavé de friandises comme son prédécesseur, Petit-Homme II devint la joie et le souci des trois femmes, jusqu'au soir de printemps où les gouttières mal hantées ne le rendirent pas à l'inquiétude de sa maîtresse.

Madame Lemastur n'était pas morte, il fallut continuer la pieuse comédie : un autre Petit- Homme remplaça le second.

Mademoiselle Lebouteiller connut ainsi la tristesse des veuvages et la douceur des secondes noces renouvelées de printemps en printemps. Elle vieillit entre le regret et l'espérance et, quand leur riche amie de la rue Parchemin, madame Lemastur s'éteignit à soixante-quinze ans en laissant à mademoiselle Marie sa chaîne d'améthyste et sa robe de moire violette, l'habitude était prise ; la vie avait plié et vaincu ce caractère et ce à quoi elle avait consenti par défé-

renceetpar amitié, elle le continua par lassitude et aussi par besoin d'aimer. Les chats se succédèrent dans cet intérieur on eut dit, néfaste à leur espèce, dans cette maison où une malveillance embusquée s'acharnait à les supprimer tour à tour ; et, comme dans une dynastie tragique, tous s'appelaient Petit-Homme du nom viril et câlin du premier de la race.

Et cela jusqu'au jour où la mère Lebouteiller, fatiguée de voir sa fille vivre toujours dans les transes et dans les larmes, prit une décision héroïque. Si tous les chats étaient ainsi ravis à leur sollicitude, c'est que l'instinct les attirait dehors. C'est pendant qu'ils couraient les gouttières, que des voisins malfaisants s'emparaient des matous énamourés. En supprimant la cause, on supprimerait l'effet. Le Petit-Homme régnant se trouvait être un superbe angora également cher aux trois femmes.

Madame Lebouteiller mère décida de le faire couper, mais il fallait faire la chose à l'insu de sa cadette: jamais Marie n'aurait consenti à ce qu'on martyrisât Petit-Homme.

On saisit l'occasion d'une absence de mademoiselle Lebouteiller ; la première communion d'un petit cousin l'appelait à Rouen : elle devait y rester trois jours. Le lendemain de son départ,

le vétérinaire était appelé rue des Tanneurs, la bête était happée, ligotée, sa virilité cueillie: il ne courrait plus maintenant

La bête se traînait trois jours, maussade, renfrognée, ahurie, obstinément réfugiée sous les meubles , elle refusait toute nourriture et jurait hérissée, la griffe en arrêt devant tout essai d'approche. Là-dessus retour de mademoiselle Marie souple, fringante avec l'éternelle jeunesse d'allures des filles restées maigres: « Bonjour, maman, bonjour, Celina. Comment va mon chat? Où est Petit-Homme f — Mais il va bien; tout s'est bien passé. 11 est là. » Et Marie respire. Elle se précipite. Une bête aux prunelles ardentes se recule, s'arc-boute et, l'échiné en dos de chameau, jure, crache et s'enfuit sous le buffet. Marie n'en croit pas ses yeux : « Mais qu'est-ce qu'il a? Minou, Minou ! Viens, mon chéri, viens, Petit-Homme. » Et comme Petit-Homme hérissé reste sourd à l'appel : « Mais qu'est-ce qu'il a! je ne reconnais pas mon chat. Ce n'est pas naturel, il a quelque chose de changé dans la physionomie. »

Le mot fit fortune : on parle encore dans Froberville de la physionomie de Petit-Homme.

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