LA CHAISE A PORTEURS
« Vous n'irez pas à ce bal costumé alors? — Je m'en garderai bien, j'ai horreur des déguisements. D'abord je trouve la chose par ellemême niaise et puérile ; ce besoin de s'affubler d'oripeaux, de changer sa personnalité, j'y trouve comme une preuve d'ennui de soi-même et une furie de cabotinage, et puis ces mascarades entraînent toujours des incidents tragiques ou comiques et souvent les deux à la fois. — Comme tues devenu moral,, Faverny. — Non, mais j'ai la sainte frayeur de tout ce qui peut bouleverser ma vie. C'est comme les farces de château basées toujours sur la sur prise et les déguisements... 11 y a des maîtresses de maisons qui en raffolent. Pour moi, je ne sais rien de plus inepte. Une de
ces belles facéties frustra des parents à moi de toute une succession. — Non. — Si, comme je vous le dis. Mes cousins de Faverny y perdirent tout un héritage et tout cela pour une mystification de campagne, bien innocente en elle-même et dont ils n'avaient pas prévu le dénouement. Les mystifications de campagne I » C'est une mode qui, aujourd'hui, nous est passée, heureusement 1 Mais, il y a vingt-cinq ans, il n'était pas de château un peu coté dans les annales mondaines, où l'on ne cultivât ce jeu fâcheux des attrapes, des embuscades, des mascarades et des travestissements. La grande joie était de s'y faire peur les uns aux autres; ce qui est aussi dangereux que ridicule avec des femmes nerveuses et quelquefois grosses, sans parler des jeunes filles, dont l'émotion peut tourner les sangs. J'ai connu, pour ma part, deux demoiselles de Trézénec qui, à la suite d'une apparition complotée de fantômes, en gardèrent toute la vie un tremblement. Gomme elles n'avaient que de petites dots, elles ne trouvèrent point de maris, et la cadette seule, après la mort de son aînée et de ce fait un peu plus riche, fut demandée très sur le tard par un M. de Meaubaudart, lequel passait pour être bègue en amour. Le mariage eut lieu quand même, et ils
n'eurent pas d'enfants. — Dieu! que j'aime le ton de cette histoire, s'écriait le petit Baudran, en lançant ses deux pieds en l'air. Faverny, mon ami, vous contez comme M. de Montesquiou luimême. » A quoi Faverny, pinçant les lèvres et remuant les yeux de la façon la plus drolatique : « Que voulez-vous! on a de la race. Cette façon de conter n'appartient qu'aux gens vraiment nés.
» Le château de Remestreux, que mes cousins de Faverny possèdent encore aux environs d'Angoulème, était, il y a une vingtaine d'années, un de ces châteaux de Follembùche où l'hospitalité était plutôt tumultueuse et menaçante aux invités. Mon cousin Gontran, alors dans la trentaine, était un gros garçon réjoui, très porté sur la bagatelle et qui trouvait son compte dans les saisissements et les effrois des belles dames en villégiature.
» Etant donné le caractère du châtelain, Remestreux était un perpétuel péril pour les scrupules de ses hôtesses: non qu'on y trouvât, comme auMartainville des célèbres Mémoires, des écrevisses dans les cuvettes et des grenouilles dans les pots à eau ; mais les vaisselles intimes étaient décorés de devises galantes : des yeux gigantesques étaient peints à même les porcelaines et,
dans certains meubles à couvercle, dormaient les plus étranges surprises du monde : anguilles ou asperges, concombres piriformes, bouquets de roses ou d'aubépines en fleurs. Vous jugez des cris des dames à l'aspect inopiné de ces choses! Le châtelain, embusqué derrière quelque rideau, épiait les phases de l'aventure et savourait en connaisseur les épouvantes effarouchées et Je désarroi des pudeurs. Heureuses devaient s'estimer les belles terrorisées, si le gros Faverny n'aggravait pas leur trouble de quelque réflexion entonnée d'une voix caverneuse, dans le goût de celle-ci : « Je te vois, petit œillet rose », ou : « Je te reconnais, gros gourmand. » Et c'étaient des glapissements de volaille plumée vive parmi des bris de vaisselle et des baisers claquants de ce gros pétulant. La vie à Remestreux était très dix-huitième. C'était, de l'aube au soir et du soir à l'aube, la mise en scène des plus fringants tableautins de Fragonard; et, le plus étrange, c'est que les victimes ne se fâchaient pas de ce train des choses et que les maris le supportaient de même. La vie était joyeuse sous le maréchalat !
» D'ailleurs, ma cousine de Faverny voyait tout cela d'un assez bon œil, car ce beau farceur était un jeune marié, un marié de trois
ans et à une femme charmante, dont il avait déjà deux enfants. Blonde, mince avec une taille qu'avait respectée la maternité, les cheveux en mousse d'or sur des yeux du noir le plus vif et la bouche en cerise d'un portrait de Mignard, ma cousine Marie-Louises'amusail comme une folle des frasques de mon beau cousin; pis, elle les encourageait presque et, en femme amoureuse et sure du bel appétit de son mari, était la première à en rire. Le riche sang bourguignon qu'elle tenait de son père pétillait dans l'éclat de ses prunelles et l'incarnat de ses joues. Elle était elle-même pleine d'imaginations inventives et toujours prête à faire quelque bon tour; au demeurant, la plus honnête femme du monde, maîtresse de maison accomplie et recevant même avec muniGcence dans ce beau domaine de Remestreux, où quatre générations de Faverny ont entassé des merveilles. Remestreux est un des rares domaines demeurés aux mains des propriétaires, et dont le mobilier a échappé aux grands brocanteurs.
» Vous souvenez-vous du Petit-Palais et des miraculeux bibelots exposés, il y a trois ans, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui termine chaque galerie? 11 y avait là, entre autres objets, un traîneau et deux chaises à
porteurs qui étaient bien le triomphe de l'art français du dix-huitième. Je vois encore le traîneau : une immense tortue d'eau, écartelée sur deux montants dorés et peints, soutenait une conque de nacre du plus pur style Louis XV. J'ai encore dans les yeux le velours vert amande du siège et des coussins. La sellette du cocher s'érigeait en arrière sur la queue dressée d'un dauphin; des branches de chèue en or moulu couraient le long de la coquille.
» Immobile et remisé dans ce coin de musée, ce traîneau racontait Versailles, les splendeurs de Marly et les fêtes masquées sur la pièce d'eau des Suisses, les courses de vertige et les effarements amusés des Pompadour et des Du Barry au milieu des heiduques et des ballets de patineurs. Deux chaises à porteurs du temps complétaient ce régal d'artiste : l'une de prince de l'Eglise, l'autre de favorite, encadrant toutes deux de guirlandes et de rinceaux du plus pur style rocaille des nudités envolées de déesses pêle-mêle avec des attributs de pontife et des chapeaux cardinalices.
» C'était là le genre des pièces précieuses entassées à Remestreux. La plus curieuse se trouvait justement une chaise à porteurs, décorée de marines qu'on aurait dites de Claude Lorrain,
tant elles étaient pompeuses et théâtrales dans l'ambre de leurs ciels et le vert de leurs eaux : c'étaient des entrées de ports, des colonnades, des phares, des vergues et des mâtures, chaque composition séparées ou reliées entre elles par des festons de pivoines et d'oeillets entremêlés de cédrats, de grenades et d'énormes citrons; les brancards, recouverts de velours de Gènes nacarat, complétaient cet objet rare.
» C'était là une pièce unique, dont mes cousins avaient le juste orgueil. Elle trouait dans le grand vestibule, au pied de l'escalier d'honneur, dans le jour bleuté des hautes fenêtres Louis XIV, un peu en arrière des ferronneries de la rampe; et, ainsi placée, masquait un peu l'entrée d'un petit endroit justement aménagé sous l'escalier.
» C'est cette chaise à porteurs qui causa tout le mal.
» Les Faverny avaient, cet automne, une quinzaine d'invités et, parmi eux, le ménage d'Aiguebelles. La comtesse d'Aiguebelles était la sœur de Faverny. C'était une grasse et indolente personne de figure jolie, d'une blancheur laiteuse et qui ne remuait point. La taille déjà gâtée d'embonpoint, madame d'Aiguebelles se désolait de ne pas avoir d'enfants, s'en prenait à
son mari et lui en faisait cent reproches, et bien à tort, car sa nonchalante inertie avait de quoi rebuter les plus ardents. M. d'Aiguebelles ne se lamentait pas moins de la stérilité de sa femme, car la fortune du couple était considérable et ils ne se souciaient, ni l'un ni l'autre, de laisser leurs millions à leurs neveux de Faverny, qui n'attendaient pas après, mais dont les parents auraient vu avec joie s'arrondir le patrimoine.
» Or, cette année-là, la gaieté languissait un peu à Remestreux. Il y avait quinze jours qu'on était entre invités de la même série, et on ne pouvait toujours recommencer les mêmes tours. Ma cousine Marie-Louise, qui tenait à sa réputation de châtelaine , s'ingéniait en vain à amuser ses hôtes par quelque nouvelle invention. La chaise à porteurs, son style et la place même qu'elle occupait dans la demeure lui inspirèrent une idée fantasque. Elle s'attiferait, un soir, à la manière du temps et, poudrée, fardée, grimée, méconnaissable sous la haute coiffe et le battant-l'œil, elle s'installerait dans la chaise et y attendrait aux aguets les inévitables allées et venues au petit endroit. Le gaz, auparavant baissé, aggraverait ce coin d'escalier d'ombre et de mystère.
» Rencognée derrière ses panneaux de vernis
Martin, elle laisserait pénétrer en paix les visiteurs; mais, à leur sortir, elle tendrait brusquement un bras hors de la chaise et, leur barrant le passage, leur réclamerait d'une voix sombrée les quinze centimes accoutumés de ce genre d'établissement.
» Elle savourait d'avance les effrois, les ahurissements et les stupeurs. Elle n'était pas en peine pour le costume, la ganle-robe du château abondait en défroques; mais elle no se souciait pas de moisir et de grelotter toute la soirée danssa chaise à porteurs en attendant les plus ou moins lentes digestions. Les soirées sont fraîches en septembre, et c'est le diable que de chauffer les immenses vestibules de ces demeures historiques. Marie-Louise trépignait déjà d'impatience d'entendre les cris et de jouir des grimaces des gens.
» Elle résolut d'activer le mouvement ; elle mit son mari dans la confidence et arrêta d'additionner l'entremets de rhubarbe et d'aggraver les pruneaux de jus de séné; elle etflontran n'en mangeraient pas; les invités seraient bien forcés de passer devant la chaise à porteurs.
» Ce qui fut dit fut fait. Le purgatif une fois servi aux hôtes, on se lève de table et ma cousine gagne sa chambre. Elle y revôt à la hâte
une robe à paniers, s'affuble de falbalas jonquille, d'une mantille à la Montespan et, du rouge aux pommettes, un œil de poudre aux cheveux, l'air d'un masque ou d'un vieux portrait, atteint le coin de l'escalier, baisse le gaz du vestibule, s'insinue dans la chaise et attend.
»Lapremière personne qui vint à résipiscence fut la grosse belle-sœur; la rhubarbe avait-elle agi plus vite sur cette nature molle, ou son état avait-il hâté les choses (car madame d'Aiguebelles était enceinte de trois mois et, toute à son bonheur inespéré, en avait gardé le secret, se réservant de l'annoncer plus tard à l'étonnement de la famille)? C'était donc notre indolente comtesse qui se présentait. Marie-Louise la regardait venir, riait sous cape et préparait son geste le plus tragique et une voix de ventriloque. La grosse belle-sœur, déjà un un peu émue de cette subite colique, s'engouffre précipitamment dans le petit local. L'obscurité inaccoutumée de l'endroit l'affecte péniblement; elle a cru voir bouger quelque chose dans le vide de la chaise à porteurs. Elle sort du réduit vaguement inquiète. Tout à coup un bras de spectre se tend au-dessus d'une des glaces baissées ; une main pâle l'arrête, et des profondeurs de la chaise une face d'ombre se penche et d'une
voix d'automate : « Quinze centimes, s'il vous plaît? »
» Un long soupir était toute la réponse. Madame d'AiguebelIes venait s'effondrer sur le pavé. L'émotion avait été trop forte.
» Aux cris poussés par Marie-Louise, les invités et la valetaille accouraient. On apportait des lumières, on haussait le gaz ; on trouvait une femme de l'ancienne cour penchée et se lamentant sur madame d'AiguebelIes inanimée. Pendant une heure, on la crut morte ; on eut toutes les peines à la rappeler à elle et on dut la porter sans connaissance sur son lit.
» Elle ne reprit ses esprits que fort avant dan s la nuit, au milieu des douleurs d'une fausse couche. M. d'AiguebelIes hors de lui prononçait les mots de complot infâme, de plainte judiciaire et d'avortement. Les Faverny consternés se regardaient sans trouver une parole.
» L'accident de leur belle-sœur les éclairait enfin sur l'horreur de leur conduite. La grosse malade à peine rétablie, les d'AiguebelIes quittaient Remestreux pour n'y jamais revenir.
» Ils ne revirent jamais plus les Faverny et, dans le courant de l'année suivante, adoptèrent un petit-cousin au troisième degré de M. d'AiguebelIes.
» Toute cette grande fortune passa sous le nez des Faverny, ce qui prouve une fois de plus qu'on ne saurait trop se méfier des surprises et des déguisements. »