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UN MARIAGE MANQUÉ

Alors Beautreillis, prenant la parole à son tour :

« Ah ! si vous parlez mystifications et farces de château, nous n'en sortirons pas.

» Sans prétendre établir des analogies, je fus, il y a quelque vingt ans, témoin dans un château de l'Aisne d'une attrape ou plutôt d'un déguisement qui tourna aussi des plus mal. Cette fois, ce fut un mariage longuement préparé que fit manquer la mascarade, et cela au grand dépit des intéressés qui y avaient apporté tous leurs soins. Sans être le château- musée qu'était votre Remestreux, le domaine de Yillercourt, ancien couvent converti en maison seigneuriale, n'en possédait pas moins quelques belles épaves.

Le châtelain, mon ami Robert de Camisy était grand collectionneur d'armes, et l'escalier d'honneur était orné de bas en haut de panoplies et d'antiques armures, dont quelques-unes, reconstituées de toutes pièces avec leurs casques, leurs armets, brassards, cuissards et jambards, échelonnaient, toutes les cinq marches, un imposant défilé de chevaliers épiques. Le soir, ces guerriers fantômes faisaient de l'escalier de Villercourt un endroit assez redoutable et, comme à Remestreux et dans beaucoup d'autres châteaux, le petit endroit se trouvait justement placé sous cette armeria.

» Mon ami Robert, ancien officier d'Afrique, avait épousé sur le tard une veuve cruellement liide de visage, mais assez bien faite et agrémentée de deux ou trois millions. De Camisy possédait encore les beaux restes d'un physique autrefois célèbre au 3e spahis ; la veuve millionnaire n'avait pas résisté aux crocs savants de ses moustaches. « Ma femme est laide, le » diable et moi le savons bien, mais elle a une » chute d'épaules exquise, une nuque adorable, » elle est bien en chair et puis, la nuit, tous les » chats sont gris. » Et les Camisy avaient trois enfants.

» Son bien-être et son bonheur conjugal l'a-

vaicnt fait songer à un ancien camarade de régiment, autrefois casseur de cœurs comme lui et même de meilleure noblesse, mais sans entregent et sans fortune, et menacé, ce cher Edgard, de vieillir en se serrant les côtes dans une pauvre gentilhommière du Dauphiné.

» Le vicomte de Rassenage vivait aux environs de Grenoble entre un vieux père aveugle et une sœur idiote : et la vieillesse pour lui s'annonçait monotone et triste. Camisy résolut de le tirer de là par un beau mariage. 11 avait bien trouvé, lui, la poule aux œufs d'or; il s'en ouvrit à la comtesse qui était bonne femme et comprit à demi-mot. On s'enquit d'une héritière.

» Le gibier était assez rare et, dans le pays, les jeunes filles pourvues avaient des prétentions. Tout descendant des Croisés que fût Rassenage, il n'avait plus sa taille de vingt-cinq ans. Empâté par la quarantaine et la vie de province, le beau vicomte avait même du ventre, un peu de couperose dans son hàle et il neigeait dans ses cheveux noirs. La comtesse arrêta son choix sur mademoiselle Mélanie Suraud, unique héritière déjà mûre d'un drapier-mercier de Bourgueneuf, chef-lieu de canton de Villecourt, et dont le père — Dieu ait son àme ! — passait pour avoir été un fin usurier.

» Après tout, peut-être n'avait-il fait qu'obliger ses amis? Pour être mal acquise, la fortune n'en était pas moins solide : c'était l'important. Les Gamisy réunirent mademoiselle Suraud et Rassenage à Villercourt. L'ex-drapière et le bel officier furent delà même série; tous les invités avaient été mis dans la confidence et intéressés à une affaire, qui redorait le blason des Rassenage avec les écus des Suraud.

» Mademoiselle Mélanie très flattée arrivait dare-dare, flanquée de sa tante, mademoiselle Euphrasie Suraud, la sœur de son père, qui n'avait jamais voulu convoler à la suite d'un sentiment profond étouffé dans son cœur. Mademoiselle Euphrasie avait dans son passé un capitaine de gendarmerie. Elle en avait gardé une grande rancune pour le sexe fort et une juste méfiance de l'armée. Elle avait essayé d'inculquer ses antipathies à sa nièce et l'avait jusqu'alors maintenue dans le célibat. Mademoiselle Mélanie Suraud était une grosse fille molle, sans volonté, gélatineuse d'aspect et de caractère, une indolente gnian-gnian au cheveu rare d'un blond fade et au profil d'une fâcheuse imprécision. Très préoccupée de dévotion, des plates-bandes de son jardin et de l'élevage de ses poules, elle passait l'année à compter, à déplier

et à replier dans ses armoires le linge brodé de son trousseau; et les grands événements de sa vie étaient les trois robes neuves qu'elle arborait à date fixe, le dimanche de Pâques, à la Fête-Dieu et à la Toussaint, au grand émoi des dévotes de la paroisse et à l'ébaubissement de tout le village, que révolutionnaient les toilettes de la fille à César Suraud.

» Mademoiselle Mélanie vivait dans la complète dépendance de sa tante.

» Une démarche du curé de Bourgueneuf, travaillé par madame de Camisy, avait seule pu décider la vieille fille; l'orgueil de se voir invitées à Villercourt et la vanité du titre de vicomtesse avaient amené les deux Suraud au château.

» Elles y arrivaient, raidies de distinction et vaguement inquiètes, la tante surtout cherchant à cacher sous un air important sa connaissance incomplète des usages du monde et sa préoccupation de n'y pas manquer. Tout stylés que nous étions d'avance, nous eûmes toutes les peines du monde à ne pas leur pouffer au nez.

» C'étaient des mines de componction et des révérences, des saluts plongeons à chaque parole qui leur était adressée, des hochements de tète approbatifs de la tante et des prunelles écarquilléesde la nièce, toujours médusée et muette

de stupéfaction. Llle était là depuis trois jours, que nous ne connaissions pas encore le son de sa voix. Leur embarras, comique au salon et dans le parc, devenait touchant à table; les pauvres femmes attachaient sur tous nos gestes des regards d'angoisse, attendant pour prendre leur cuiller et manger leur potage, que nous ayons commencé . Elles avaient la méfiance des entremets nouveaux et des rince-bouche.

» Mélanie, l'œil fixé sur sa tante, se réglait toute sur sa conduite, refusant les plats qu'elle laissait passer, ne prenant que de ceux qu'elle touchait et étouffait, à chaque service, un balbutiant merci. Je ne dirai rien des robes. Nous vîmes tour à tour celles de Pâques, celles de la Fête-Dieu et celles de la Toussaint, rajeunies des plus étonnantes garnitures. La tante surtout arborait pour les déjeuners un certain mérinos prune à panneaux de moire antique de la même nuance, plastronnée d'un devant de jais clair de lune, qui mettait en joie jusqu'à la livrée.

» Malgré les Camisy qui se dépensaient en mille amabilités, les pauvres femmes étaient visiblement à la torture, et le beau Rassenage ne paraissait pas beaucoup plus à l'aise; sa future famille le paralysait. Il demeurait devant cette fiancée et cette tante effaré et hésitant, tel un

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enfant malade devant quelque potion nauséabonde. Ça ne marchait même pas du tout, le redorage du fameux blason. Les parties adverses se considéraient à la dérobée, mais ne tentaient aucun rapprochement ; d'ailleurs tontes les avances de Rassenage étaient déjouées par la timidité de la grosse Mélanie, toujours réfugiée sous les jupes de sa tante dont le regard sévère ne la quittait pas.

» — Je ne te reconnais plus, mon cher, éclatait à la fin de Camisy, tu n'as pas pu encore enlever la position. Cette petite devrait être folle de toi. — Cette petite... grommelait Rassenage. — Je sais bien qu'elle est un peu forte, mais les Turcs aiment cela et tu étais un peu Turc àBiskra ; et puis, on se fait à tout. Regarde ma femme. Enfin mademoiselle Suraud a un million, elle aura même quinze cent mille francs à la mort de sa tante; et vous avez pour vivre, toi, ton père et ta sœur, à Rassenage, à peine neuf mille, bon an mal an. Il faut y aller, lui forcer la main, la compromettre : c'a n'a pas de défense, une fille comme ça. — Mais cette tante, cette tante qui ne la quitte pas et qui jamais ne la quittera. — Oui, je sais bien qu'il y a la tante, Celle-là est plus coriace; courtise-la au besoin. Une fois marié, on verra... C'est une passionnée:

J)ieu seul l'apaisera. La nièce n'a aucun tempérament, tu seras comme un coq en pâte; voyons un effort, Paris vaut bien une messe. Voyons, mon vieil Edgard, souviens-toi du 3e spahis et des nuits de Biskra. »

Le même soir, madame de Camisy prenait à part son mari:

» — Mon cher ami, il faudrait que Rassenage se grouillât un peu. Les Suraud ont beau être de leur village, la tante y voit clair. 11 saute aux yeux que Rassenage n'est là que pour le million. Il ne la regarde même pas ; j'ai -longuement causé aujourd'hui avec mademoiselle Euphrasie, elle ne veut pas sacrifier le bonheur de son enfant... — A une vanité mondaine, je connais la phrase. — Moi aussi. Bref, ça ne s'emmanche pas, et ces dames parlent de quitter Villercourt à la fin de la semaine. — Diantre ! diantre 1 mais il ne le faut pas. — Votre ami Edgard est aussi par trop maladroit. Il affecte une réserve... et mademoiselle Euphrasie Suraud lui trouve une fâcheuse ressemblance avec... — Le gendarme qui a méprisé son amour ! Àh ! elle l'a encore sur le cœur, son gendarme. Mais c'est donc un volcan que ce vieux lis d'autel; il faudrait peutêtre que Rassenage la violât! Alors, la tante et la nièce. Mais c'est abusif, inique, tyrannique...

Ah ! c'est ainsi, eh bien ! Edgard l'épousera, sa nièce; j'y mettrais plutôt la main moi-même. — Robert ! — Et nous allons la faire danser, la vieille.

» Ce fut tout un changement de programme. Nous fumes tous embrigadés dans le complot. Ce fut d'abord un déjeuner sur l'herbe, à la suite duquel une aimable liberté égara les invités par couples dans les allées d'un petit bois de pins; on revint en break au milieu de propos de gaieté folle ; le soir, au lieu de la partie de whist ordinaire, une sauterie s'organisa ; la grosse Mélanie eut beau s'excuser, elle dut valser trois valses, essoufflée et suante, aux bras du vicomte Edgard. La tante Euphrasie roulait des prunelles colères de poule à qui on a dérobé un poussin.

» Le lendemain, on alla en bande visiter une ruine des environs, une abbaye féodale du onzième siècle, où mademoiselle Suraud tante, engagée à dessein dans un escalier difficile, eut la rage de voir mademoiselle Suraud nièce et le beau Rassenage s'enfoncer et se perdre sous les arceaux du cloître. La tante, empêtrée dans les ronces et dans les pierres branlantes, y était, sous prétexte de galanterie, maintenue par la forte poigne de Camisy. Le soir enfin, un colinmaillard mêlait heureusement les sexes et per-

mettait à Rassenage quelques travaux d'approche.

» Mélanie, saisie et palpée dans les coins, s'oubliait jusqu'à quelques gloussements.

» Tante Euphrasie déjouée ne dissimulait plus sa colère et annonçait pour le lendemain sa décision de partir.

» C'était un vendredi matin. On obtenait d'elles qu'elles resteraient jusqu'au dimanche; elles ne pouvaient refuser au châtelain d'entendre la messe dans la chapelle du château : ces dames Suraud partiraient après l'office. Ces dames y consentirent. 11 fallait jouer serré et précipiter le dénouement ; c'est Camisy qui s'en chargea. Le vendredi et la journée du samedi, on ralentit le , mouvement,- pour endormir les soupçons de la tante. Le soir, on fit de la musique, ces messieurs cartonnèrent, et, le lendemain, on fit la promenade à pas comptés dans le parc. Ces dames goûtèrent même seules dans le kiosque chinois, les hommes étaient partis aux étangs. La tante Euphrasie respirait.

» Mais ne voilà-t-il pas qu'après le diner madame de Camisy proposait une partie de cachecache ; il fallait bien occuper gaiement la dernière soirée de ces dames. Tante Euphrasie verdissait, flairant un piège ; elle ne pouvait

pourtant se poser en trouble-fète : elle exigeait seulement que la partie ne dépassât pas le rezde-chaussée de la maison.

» De Camisy grommelait, car il avait compté sur les surprises des cacheltes dans le grenier et sur le désarroi des poursuites dans les chambres. Rassenage, catéchisé d'avance, était décidé à tout. Il fallut donc eu rabattre ; on accéda au désir de la vieille fille et, pour la rassurer tout à fait, Rassenage ouvrit la partie : il fit celui qui y est.

» Nous voilà donc en quête de cacheltes, éparpillés à travers les salons et les vestibules de Villercourt. Le but était au bas de l'escalier, sous la première armure. La grosse Mélanie, laissée à elle-même, tourne, furète, hésite de pièce en pièce et, préoccupée de se rapprocher du but, avise au dernier moment la porte du petit endroit. Elle s'y précipite, s'y enferme et attend. C'était le moment voulu par Camisy. Un doigt sur la bouche, il nous fait signe à tous de nous terrer dans nos cachettes et de ne dire mot; l'ordre se transmet de pièce en pièce ; puis il baisse le gaz, s'introduit dans une armure préalablement décrochée d'avance. Rassenage, qui est là, l'aide à s'en revêtir et, une fois armé de pied en cap. devenu une statue vivante, Ca-

misy attend, debout sur la dixième marche. Mélauie, qui s'ennuie, écoute et s'effare de ce silence. Rien ! La sensation de la solitude l'oppresse ; que sont donc devenus les autres joueurs? Elle entrebâille la porte et hasarde un œil : personne ! Le grand escalier et ses panoplies dorment dans un clair obscur inquiétant ; c'est la détresse d'une demeure à l'abandon, le mystère d'une maison hantée : les aciers des casques et l'airain des brassards palpitent vaguement. Qui est-ce qui a baissé le gaz? La lune prête une vie étrange à tous ces chevaliers rangés le long des marches; et voilà que l'un d'eux, détaché de la muraille, lui apparaît debout sur le premier palier, et ce spectre de fer s'anime sous ses armes et lentement... descend !

» C'en est trop ! La grosse fille a regagné le local et refermé précipitamment la porte; elle en a poussé le verrou, et, la sueur aux tempes, muette et moite, elle écoute aux aguets d'horribles chuchotements.

» Rassenage a manqué son coup. Il aurait du saisir la grosse nièce au passage et la rassurer d'une étreinte. C'est pâmée sous ses baisers qu'auraient du la surprendre tous les joueurs accourus, mais la fuite de la victime a été trop prompte ; les deux hommes maintenant se cou-

certent, et Mélanie dans l'angoisse les écoute et croit entendre un colloque de fantômes... Et quand liassenage vient frapper à la porte et lui chuchoter de sa plus douce voix : « Ouvrez, c'est moi. >*'ayez pas peur ! » la pauvre fille, qui croit à la présence de l'homme de fer, perd la tète, s'affole, agonise d'épouvante et cherche à échapper à son persécuteur. L'horreur des spectres la galvanise : elle avise la lucarne du petit local, qui donne sur le parc, grimpe sur le siège, ouvre le vasistas, s'y cramponne, s'y hisse à la force des poignets et engage sa tête, son buste et c'est la délivrance; mais pousse un cri affreux en se sentant happée et retenue par les reins.

» Elle ne doute plus que le spectre ne l'ait saisie aux hanches. C'est simplement l'orifice trop étroit de la fenêtre qui la retient. Elle hurle au secours, se démène et implore ; et ce sont des sanglots d'hystérie et ce sont cris d'assassinée. C'est une meute de spectres qu'elle a maintenant à ses trousses, car on est accouru au vacarme. Rassenage hors de lui a enfoncé la porte et, quand la tante Euphrasie, surgie d'un bond à la voix de sa nièce, entre dans le petit endroit, c'est lapartie la plus charnue de sa pupille qu'elle aperçoit, offerte à tous les yeux dans un retrous-

sis de jupes, la coupable nudité d'une vierge surprise, que l'épouvante agite d'étranges trémoussements.

» — C'est une abomination, madame! Je n'aurais jamais cru... Une jeune fille !

» La tante Euphrasie suffoquait.

» On eut toutes les peines à tirer de là l'infortunée Mélanie ; la terreur et la confusion la rendaient presque belle, et Rassenage regretta un instant sa nuit de noces. Inutile de vous dire que le mariage ne se fit pas.

» Les deux dames Suraud quittèrent le soir môme Villercourt. »

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