DANS UN ASCENSEUR
« Ah ! que je suis donc de votre avis sur les déguisements! C'est bien la plus sotte invention et, quand ils ne sont pas dangereux, ils sont toujours ridicules. C'est à une pitoyable fantaisie de bal costumé que je dois la plus équivoque et la plus gênante aventure de ma vie, et, étant établie la notoriété que donnent forcément douze années de journalisme et la répétition de la signature dans les grands quotidiens, l'espèce de légende qui s'est attachée à mon nom, cette légende accréditée, pis, entretenue par moi, car elle est entrée dans montaient, et j'ai du prendre le parti d'en sourire, sous peine de m'ériger en distributeur automatique de gifles.... Oui, j'ai eu cette lâcheté, parce que c'est encore l'oreiller
le plus commode, et que les lâchetés, nous les avons toutes, quand nous commençons à aimer la vie ; parce que, en somme la vie est belle, une fois que nous en vivons vraiment toutes les heures dans la science et l'adaptation de nos besoins et de nos goûts... Mais je suis loin de mon histoire. La voici... »
Et de Juriex s'étant levé allait s'adosser au chambranle de la cheminée, devenue, en ce mois de mai, un jaillissement de plantes vertes, et les mains jusqu'au fond de ses poches, dans une pose pleine de bonhomie voulue:
«Je n'ai pas toujours détesté les bals costumés, j'ai même été un fervent de mascarades. Comme tous ceux de ma génération, j'ai eu la folie de l'oripeau et du paillon et je ne manquais alors ni un bal de l'Opéra, ni surtout les inoubliables fêtes organisées, tous les ans, par cet étonnant metteur en scène qu'est Jules Roques.
» L'Elysée-Montmartre en était le théâtre... Qu'est devenu l'Elysée-Montmartre ? La vogue est maintenant au Moulin-Rouge... L'Elysée- Montmartre, c'est déjà une époque disparue.
» Ces bals révolutionnaient le monde des théâtres et des cafés-concerts, celui de la presse et de la littérature et tous les ateliers de Paris. C'était un assaut de luxe, d'humour et de fan-
taisie ; Landolf y signa des merveilles et, les soirs de fête, l'arrivée dos masques ameutait tout le boulevard extérieur. De l'avenue de Clichy au rond-point de la Villette et de Wagram à la Chapelle, tous les bouchers, tous les déménageurs et les petites ouvrières des hauteurs se bousculaient et s'écrasaient avec des rires et des lazzis devant la façade inondée de lumière; toute la populationlaborieuse de cette zone parisienne, y compris les escarpes de la Butte et leurs gigolettes. Ces bals, ceux des Quat'Arts les valentils? Les jeunes gens d'aujourd'hui préfèrent les leurs; nous, nous prônons les nôtres et nous avons tous sûrement raison, carie présent s'impose et le passé se regrette; toujours est -il que je n'en manquais pas un.
» C'est ainsi que je fus du Bal Mystique, où Coquelin cadet en saint Denis, sa tête coupée sous son bras droit et son auréole passée dans l'autre, flirtait avec sainte Cécile-Yvette Guilbert. Si j'ai bonne mémoire, Paul Adam s'y cambrait, de fiers ergots aux talons, inquiétant et demi-nu en Coq du Sabbat ; et jamais je ne vis pareille profusion de rigides tiges de lis et d'énormes calices d'iris noirs : ce fut le bal des Symboles.
» Puis, il y eut le Bal Antique, où Willette, Pierrot Willette incarna somptueusement un
glabre et gras Uéiiogabale: puis, il y eut le Bal d'enfants, où la fantaisie de Roques voulut tous ses invités en gosses : orgies de cerceaux, de moutons à roulettes, de nattes dans le dos, de sarreaux tachés d'encre, de cartables d'écolières, de chaussettes écossaises et de pantalons courts.
» Et puis, enfin, il y eut le Bal des Femmes.
» Roques, cette fois despotique, imposait le costume féminin à toutes et à tous. Toute latitude était accordée pour le choix du pays et de l'époque, mais l'Elysée-Montmartre ne devait, cette nuit-là, contenir que des femmes, des femmes de tous les temps et de tous les climats, mais rien que de V argile idéale célébrée par Hugo. Un féministe enragé comme Roques pouvait seul avoir eu cette cruelle idée de souligner ainsi la laideur des mâles... Tous les hommes en femmes, tous les hommes grotesques et hideux sous la jupe et perruque; c'était machiavélique, cette déroute, et le désastre certain de toutes les fatuités et de toutes les prétentions masculines.
Et j'en avais quelques-unes, alors. » — « Ne les pleure pas, tu les as gardées », ricanait le petit Baudrant. — « Bref, à ma fierté d'un certain physiquesi vous joignez une instinctive horreur
du trav.'sti, une vieille haine pour l'équivoque des sexes qui chez moi n'a jamais cessé et m'a toujours irrité et m'irrite encore, au théâtre, devant les pages fessus des chœurs et les petits bergers des corps de ballet, vous jugez de la fureur où j'entrai en recevant l'invitation de Roques; car je tenais à y aller quand même, à ce diable de bal.
» Un de mes amis, ce pauvre Raymond Larue (il est mort, il y a deux ans) dissipait mes scrupules : « Mets-toi en femme arabe, me disait- » il; leur costume ne diffère guère de celui des » hommes. C'est très enveloppé, très empaqueté, » et puis le haïck arrange tout... On ne voit que » les yeux, et, soulignés de kohl, les tiens ne » seront pas mal. Une Mauresque aux yeux bleus, » le gibier est rare. » — « En belle Fat ma, je » te remercie. Pourquoi pas la danse du ven- » tre? » — « Tu es stupide. Avec le haïck noir » surtout, celui des femmes de Sousse ou de » Sfax, tu peux passer au besoin pour un chef » Touareg. Epatant, tu sais, ce voile noir! C'est » l'anonymat du mystère. Inquiétants, ces spec- » très impénétrables du Désert, ces Touaregs » masqués, qui sont au Centre africain de nos » jours ce qu'étaient les Faux-Visaiges à la Hon- » grie du moyen âge. Moine ou bandit, stryge
» ou Mauresque, la femme arabe est tout indi- » quée, surtout avec le voile noir. »
» Et je me laissai convaincre par l'ami Larue. J'avais rapporté de récentes escales en Alger tout un lot de robes et d'écharpes de soie, de burnous et de vestes brodées. Larue m'avait promis en plus un merveilleux manteau noir de Smyrne et de curieux bijoux kabyles. Amusé d'un rien, comme tous les artistes, il m'avait demandé de venir diner ce soir-là, au Pointdu-Jour, car j'habitais alors avenue de Versailles; il tenait à me costumer lui-même et se faisait fort de me rendre méconnaissable sous mes oripeaux d'Orient. C'était aller au-devant de mes désirs. Larue venait diner à la villa, le samedi du bal, et, à neuf heures du soir, le temps de nous lever de table, nous étions dans ma chambre en train d'élaborer le chef-d'œuvre.
» Les portes de l'Ëlysée-Montmartre s'ouvraient à minuit et demie pour se refermer à deux heures; nous avions donc trois bonnes heures à nous; mais j'avais promis à des amis à moi, des banquiers habitant avenue du Trocadéro, d'aller leur montrer Jacques de Juriex en femme arabe.
» Madame Isaken avait tellement insisté que je n'avais pu me dérober à son désir; elle m'a-
vait même prévenu qu'elle convoquerait le ban et Parrière-ban des Isaken à cette petite fête, toutes ses cousines et toute la tribu se faisant une joie de voir un homme aussi connu en odalisque. Et je n'étais pas fâché de tromper les espérances par l'austérité et le mystèrede mon costume. » Mais il ne fallait pas moins être chez eux de onze heures à onze heures et demie, et, en calculant les distances, je n'avais pas de temps à perdre. A onze heures moins le quart, nous étions en fiacre. Le numéro 1296 (j'ai retenu le numéro) emportait mon ami Raymond Larue et la plus étrange odalisque qu'ait jamais vue le désert : une robe de femme bleu de nuit fleuragée d'or, une veste de moire mauve soutachée d'argent, une ceinture rose turc, un vaste manteau noir et unénorme turban d'étoffe bleue et verte constituaient, avec le haïck touareg, un assez déconcertant fantôme. Mon ami Larue pour l'adoucir avait jeté, çà et là, colliers et agrafes et piqué quelques fleurs... Et ravis de notre œuvre, nous roulions tranquillement sur le pavé du roi qu'est la route de Versailles. Tout à coup un craquement sinistre. Une secousse nous renverse sur les coussins, une autre nous jette dans la portière, la glace vole en éclats, «t nous n'avons que le temps de sauter
par la portière opposée : le fiacre venait de verser. Le cheval, abattu dans les brancards brisés, n'essayait même pas de se remettre debout; le cocher dégringolé de son siège sacrait comme un templier en menaçant de son fouet un autre homme, dont nous n'entendions que les jurons. Une lourde charrette de légumes, une voiture de maraîcher, venait de nous accrocher. Maintenant, c'était la querelle homérique, les coups de gueule et les épithètes salées des deux hommes.
» Mais comment trouver un autre fiacre dans la solitude de ce bord de l'eau, où il n'y a pas de station avant la place de l'Aima? Et nous étions sur le quai d'Auteuil. J'étais assez ridicule dans le froid de cette nuit de mars sur cette route déserte, affublé de mes oripeaux d'Afrique; mais ce n'était que demi-mal auprès de ce qui nous attendait.
» Des agents, accourus au bruit de la dispute, emmenaient le cocher et le voiturier au poste. Nous dûmes les suivre comme témoins, nous qui n'avions rien vu; et là, devant le secrétaire du commissaire ahuri de l'entrée de cette femme arabe (car, avec ces fleurs et ces bijoux, il ne pouvait se méprendre sur le sexe du costume), nous dûmes décliner nos noms, prénoms, pro-
fessions et adresses. Au regard qu'il me jeta, je vis bien que je n'étais pas un inconnu pour ce fonctionnaire; pis, ça devait être un de mes lecteurs, car ce n'est pas sans une certaine sévérité qu'il me demanda comment je me trouvais, à onze heures et demie du soir, costumé en femme arabe, dans un fiacre, en la compagnie que voilà.
» Pour toute réponse j'exhibai mon invitation de bal. Il voulut bien accepter mon explication, mais je vis bien à son air qu'il admettait difficilement qu'un écrivain connu consentît à se travestir en mauresque, même pour aller au bal masqué.
» J'étais on ne peut plus mortifié ; bref, nous prenions unautre fiacre et Larue me laissait rue du Trocadi'ro, à la porte des Isaken.
)> Les Isaken habitaient un somptueux immeuble de construction récente avec ascenseur, électricité, téléphone, ainsi qu'il convient à d'opulents banquiers, mais ils habitaient au cinquième, car pour des banquiers il n'y a pas de petites économies.
» Tout était encore éclairé en pleine lumière dans le vaste vestibule marbre rose et hautes boiseries Louis XVI, où je me glissais un peu à
la façon d'un voleur, car j'avais maintenant conscience de mon ridicule.
» Comment en arrivai-je à éviter même le concierge! Une vraie honte m'étreignait, je ne me souciais pas de me révéler en femme arabe à l'ahurissement du cerbère. Je n'avais pourtant qu'à me faire reconnaître. Je passai rapidement devant sa loge et me jetai dans l'ascenseur.
» Comment avais-je manœuvré les boutons d'étage ? toujours est-il qu'entre le troisième et le quatrième étage l'ascenseur s'arrêtait net. Je demeurais suspendu dans le vide, sans pouvoir ni monter ni descendre; j'avais beau appuyer sur tous les boutons, tirer sur la corde., l'ascenseur ne bougeait pas. J'étouffais sous mes voiles, la sueur mouillait mes tempes, j'étais là immobilisé dans le silence de cette cage d'escalier nocturne ; mon impatience s'aggravait maintenant d'une angoisse. Si l'ascenseur, évidemment démantibulé, allait s'effondrer tout à coup dans le vide! Et je m'énervais dans d'obstinées tentatives de descentes ou d'ascensions. Peine perdue, et tout à coup, obscurité complète on venait d'éteindre l'électricité. Quelle heure pouvait-il donc être? Je n'allais pas passer la nuit dans cette cage. J'appelai, je criai, je hurlai;
mon cachot s'éclairait de nouveau et l'ascenseur, se mettant enfin en branle, me déposait au pied de l'escalier.
» Je m'y trouvai nez à nez avec un homme qui n'était pas le concierge ordinaire. Stupeur effrayée de l'individu. — Qu'est-ce que vous faites là-dedans, par où êtes-vous entré ? — Mais par la porte, » et je me nommai et me démasquai. — M. de Juriex, Vous n'êtes pas un locataire, je ne vous connais pas. — Mais le concierge me connaît, vous n'êtes pas le concierge, vous. — Mon cousin! il est à la noce, il marie sa lille, je le remplace cette nuit. Où alliez-vous ? — Chez M. Isaken, au cinquième, le banquier. — M. Isaken! Ils sont couchés. Il y a beau ternpsquetout le monde est parti. D'abord, il n'y avait pas soirée costumée chez eux. — Couchés ! quelle heure est-il donc ? » — « Mais une heure du matin. C'est pas une heure pour faire un sabbat pareil dans une maison honnête. Qu'est-ce que vous alliez faire chez eux ? — Mais leur montrer mon costume; c'était convenu, ils m'attendaient. D'ailleurs, nous n'avons qu'à monter, ils vous le diront eux-mêmes. Montez-moi au cinquième. — Plus souvent que je vais aller réveiller M. Isaken à cette heure-ci. Les domestiques couchent au sixième. D'abord,
je ne suis pas forcé de vous croire, je n' vous connais pas, j' vous ai pas vu entrer, j' vous trouve à une heure du matin dans mon ascenseur, déguisé en femme et masqué. Ça n'est pas clair. Qu'est-ce qui me prouve que vous n'êtes pas un malfaiteur ou un anarchiste ? Vous avez peut-être mis une bombe dans mon escalier; j' vous tiens, j' vous lâche pas, nous allons nous expliquer au poste. — Et votre loge? — Oh ! j'ai ma femme là.
Au poste, encore au poste ! Il fallait bien m'y résigner, c'était encore le seul moyen de me tirer de là. « J'ai justement mon fiacre, lui disje, donnez l'adresse au cocher. » C'était justement celui d'où je sortais, j'eus la chance de tomber sur le même secrétaire. « Encore vous, me disait-il, vous n'êtes donc pas à votre bal costumé. » Il me regardait d'un œil narquois. On s'expliquait, le concierge intérimaire se retirait édifié.
» — Cocher, conduisez-moi chez moi, 1J20, avenue de Versailles. » J'en avais assez. « Comment ! avenue de Versailles ? mais vous n'allez donc pas au bal ? »
Et, l'affaire s'étant ébruitée, voilà comment je passe encore à Paris pour un monsieur qui se promène, la nuit, en fiacre, costumé en femme
turque et qu'on retrouve indifféremment à une heuredu matin, dans les pires banlieues ou dans les ascenseurs des maisons bourgeoises, sortant on ne sait d'où, en sultane Validé.
» Essayez donc de détruire une légende! »