RETOUR DE FETE
— « Si nous parlons suites de mascarades et promenades en fiacre à travers Paris, la nuit, je vous raconterai une aventure autrement émouvante et périlleuse que les vicissitudes d'ascenseur de notre ami Juriex. C'est le retour de bal de Pierre Morlac. — Pierre Morlac, le chroniqueur, qui est maintenant intendant à Saigon? S'il s'agit d'une aventure de Morlac, ça doit être du propre! grommelait Jacques Baudran. Un beau mac!... » Et il lâchait le mot tout à trac. « Comment! Morlac? — Et sa liaison avec Line Ablette ! Vous admettez ça, cette intimité d'un homme sans le sou avec une des demoiselles les plus chères de Paris et même d'Europe? Morlac sortait dans ses voitures,
ne démarrait pas de chez elle , s'y faisait nourrir, s'il n'y couchait pas. « Frère et sœur », comme ils disaient. Vous trouvez ça propre, ce concubinage platonique et sentimental d'un homme de lettres et d'une grue? Il la payait en publicité, direz-vous; car nous a-t-il assez battu les oreilles des beautés connues et secrètes de mademoiselle de Serres ! Mais il n'en mangeait pas moins ses truffes, ne se pavanait pas moins dans ses avant-scènes, et, pour une loge qu'il lui avait de temps en temps à une première, ne se faisait pas moins impudemment hébergerl'hiver à Monte-Carlo, à la villa Daphné, et l'été à Ostende, à AYhite-House. Un joli attelage, que celui de cette demoiselle cosmopolite et de son joueur de flûte attitré! Moi, je trouve ça tout simplement révoltant. D'ailleurs, Morlac a fait mieux : il a lancé la nouvelle de son mariage avec Line et ne l'a pas démentie. — Mais il ne l'a pas épousée. — Oh! il n'aurait pas été le premier ! — Oui, il n'en est pas moins parti à Saigon, où il gagne juste huit mille francs par an, entre la fièvre jaune, un abcès au foie ou la piqûre d'un serpent corail; j'en connais qui n'auraient pas renâclé devant les deux cent mille francs de rentes de mademoiselle de Serres; il y en a qui épousent leur
220 PROPOS D'AMKS SIMPLES
maîtresse, malgré leur fortune. » Il y eut un silence. Alors, Faverny : « Contez-nous donc l'aventure de bal masqué de Morlac, mon cher Mélèue, si vous vous en souvenez encore depuis le temps qu'on vous a coupé le fil ; nous serons très heureux d'entendre une. aventure d'un homme dont on vient de dire tant de mal. Vous le voulez bien? — Mais, comment donc, je suis à vos ordres, et d'autant plus, que c'est en sortant d'un bal costumé de chez Line de Serres que Pierre Morlac passa le mauvais quart d'heure que voici. — De chez Line? Oh! ça se corse 1 Attention, Quinsonnas ! Quelle chronique I »
— « Line de Serres n'était pas encore la courtisane demi-favorite de prince héritier, que les chancelleries nous envient. L'Angleterre ne l'avait pas encore conquise sur l'Allemagne. Elle se contentait alors de drainer les roubles de la sainte Russie, et habitait, avenue Marceau, un vaste rez-de-chaussée, dont les caves, transformées en geôle à l'usage d'un Moscovite épris de mauvais traitements, voyaient, parait-il d'étranges sévices : le boyard mazochiste(le mazochiste est la sensualité de la souffrance) mettait son plaisir à se faire piétiner, fouetter et rouer de coups par cette fragilité diaphane qu'était alors Line Ablette ; tous les dégoûts sont dans la nature.
» Ce rez-de-chaussée de l'avenue Marceau, un suicide à grand orchestre l'a rendu depuis célèbre. Line Ablette l'occupait alors, assez mal entourée, je l'avoue, grugée dans les grands prix par un couple d'usuriers-joailliers d'Amsterdam et poussée aux pires extravagances par une cour de vieilles gardes et de fournisseurs faméliques. L'unique préoccupation de Line était alors d'emplir la presse et le monde du bruit de ses caprices, du taux de ses écrins et du scandale de sa beauté. Pierre Morlac. puisqu'il faut dire la vérité, Guy Destranier, l'intrépide vide-amphore mort depuis si malheureusement, et Alfred Harrisson , le manager de YAthéneum de Londres, étaient les commensaux ordinaires de la jolie fille ei ses conseillers écoutés. Ils entretenaient Line dans le culte de ses fantaisies et l'adorât ion de son physique, à l'affût de son moindres gestes pour en informer la ville et toujours au téléphone des salles de rédaction pour y annoncer le dernier engagement ou la plus récente décision de la courtisane. Que devint la vanité d'Ablette dans cette atmosphère surchauffée? C'est aisé de le deviner. Elle ne douta plus qu'elle ne fut la reine de Paris et que tous les yeux de l'univers ne fussent fixés sur sa petite personne. Un point noir assombris-
222 PHOPOS D'AMES SIMPLES
sait pourtant son horizon; la vogue et le mouvement de curiosité créés autour d'une danseuse espagnole, une Malagaise récemment révélée à Paris et dont les jotas et les fandangos, après avoir fait courir la foule au Cirque d'Eté, avaient fini par tarifer très chèrement l'alcôve. Carmencita Norès était peut-être alors la femme la plus richement entretenue de Paris; elle avait une Estudiantina à ses gages et à demeure dans son hôtel, et, après ses déjeuners déjà cotés, où se pressaient, pêle-mêle, des hommes politiques, des clubmen, des journalistes et des artistes, il arrivait à la Carmencita de monter sur la table et de danser nue pour ses invités.
» Aux Acacias et chez Paillard, quartier Monceau et aux Champs-Elysées, on ne parlait que de la plastique impeccable et de l'audace des danses de l'Espagnole. On citait aussi le menu des déjeuners, et Line Ablette en verdissait de rage dans les boiseries laquées de blanc de son rez-de-chaussée.
» C'est alors que Pierre Morlac eut l'idée d'organiser, avenue Marceau, un dîner suivi d'une fête, dont on jaserait quelque peu; et, pour des idées, Morlac avait des idées. Le dîner serait costumé, mais peu nombreux, les invités triés sur le volet. On y lancerait la salade à l'éther,
une salade de fruits : fraises, bananes, oranges et cerises, arrosées de Champagne et d'éther, une innovation, dont un grand seigneur irlandais avait donné la recette à Morlac et qui certainement ferait fureur dans ce monde particulier de fêtards et de filles épris d'anesthésiants et de nouveautés. Line aurait la gloire d'en avoir eu la primeur. A dix heures arriveraient d'autres invités; et, àonze, six lutteurs, les plus beaux de la troupe qu'IIarrisson emmenait à Londre?, offriraient à Line et à ses amis le spectacle de leur nudité; car ils lutteraient sans maillot, absolument nus comme les athlètes de la stade antique : on ne perdrait aucun jeu de leurs muscles. A minuit et demi, à la sortie des théâtres, l'intrépide vide-amphore amènerait les plus jolies femmes de l'Eldorado et de la Scala, car on ne pouvait encore prétendre aux artistes de l'Opéra et de la Comédie-Française.
» Ce que fut cette fête chez Line (car j'y étais), non, ce fut inénarrable. 11 y avait là (je parle du dîner), Alice Augarde, cette étrange fille si pâle et si brune, qui présentait alors des éléphants aux Folies - Bergère ; Alice Augarde. hallucinante avec son air de somnambule et ses yeux agrandis de morphine dans sa face de princesse ensorcelée; Marphise Heyman au fin profil de
statuette de Saxe, mais la taille déjà empâtée, et que n'avantageait pas, ce soir-là, le costume exactement reconstitué de Marie-Antoinette; Gratienne de Caen, en Pierrette de satin blanc déjà vue aux véglioni de Nice, et puis, la maîtresse de maison,, exquise et déconcertante en lord Douglas. C'était l'année du procès d'Oscar Wilde ; et Line avait eu cette audace d'arborer la culotte de satin blanc et l'habit de velours mauve à larges boutons de marcassite d'un Brummel adolescent.
» Elle y était, d'ailleurs, délicieuse.
» Un de ses amis avait poussé l'abnégation jusqu'à se mettre en Oscar Wilde; Harrisson était en sbériff du temps de la reine Anne, Destranier en mousquetaire, j'étais en pierrot, je crois, et Théodore de Miranda, le compositeur tout-puissant de San-Remo, était le seul qui ne fut pas costumé.
» Mais la splendeur de cette fête était Morlac en Lumière d'Asie, une flatterie délicate à l'adresse de Miranda, dont l'œuvre devait être jouée à la Scala de Milan, une espèce de prince des Mille et une Nuits bleu et or, où tous les bleus de la Méditerranée, du ciel et des fleurs luisaient et miroitaient dans la moire de la robe et les velours du manteau : une pluie de dia-
mants, quarante mille francs de colliers et de bracelets prêtés par Line, ruisselaient sur son turban. — Joli monsieur, ricanait Baudran. — La fête un peu morne, comme toutes ces réunions où le luxe et les écrins affichés s'évaluent et s'observent, ne s'anima qu'à l'arrivée des lutteurs. Ce fut l'entrée de six colosses à la démarche pesante et aux épaules hautes, l'air d'ours engoncés dans leurs complets et qui, débarrassés dans leurs vêtements, devinrent pareils à six jeunes dieux.
» Line, surexcitée de Champagne et d'éther, ne pouvait se lasser de les regarder. Brutus surtout, un géant blond à mufle de chef gaulois sous une crinière de chanvre (celui-là, c'était Morlac qui l'avait amené). Après la première lutte, Line déclarait qu'il fallait attendre ceux de la Scala et de l'Eldorado, et que, pour tuer le temps, on allait souper. Elle installait les lutteurs à table et, s'asseyant sur les genoux de Brutus, lui servait de la salade à l'éther.
» Ce flirt d'une jolie femme en travesti sur les genoux d'un lutteur à moitié nu devait mal finir ; car, Line s'étant levée pour donner un ordre, l'homme trouvait le moyen de la suivre, et tout à coup des cris perçants nous précipitaient tous dans un cabinet de toilette. Le lutteur allumé,
exaspéré par les coquetteries et les avances de la jolie fille, l'avait saisie à pleines mains et s'apprêtait à la traiter en ville prise : le travesti seul la sauvait. Nous arrivions à temps pour la retirer des mains du colosse, nous eûmes toutes les peines à le calmer. Morlac dut le catéchiser. Line, plus morte que vive, tremblait de tous ses membres, secouée d'un rire nerveux avec des larmes dans ses grands yeux candides.
» — Et dire que c'est la culotte de lord Douglas qui t'a préservée, ma petite, ricanait Harrisson. Sans la culotte tu n'y coupais pas. — Que la fête continue, criait l'intrépide Vide-amphore, l'incident est clos, et puis v'ià les autres. Vive l'Eldorado! Vive laScala! »
Et la fête continua...
Et puis, vers deux heures du matin, quand la foule des invités se fut essaimée, la plupart des femmes déjà parties, nous allions à notre tour prendre congé de Line de Serres, quand celle-ci, nous prenant à part, Morlac et moi : « Ecoutez, nous disait-elle, je ne suis pas tran- » quille. Ne me quittez pas encore. Il y a là » deux hommes de l'autre côté de l'avenue, sur »le trottoir, en face, qui ne quittent pas l'appar- » te ment des yeux et qui ne s'en vont pas. Qu'est-
» ce qu'ils attendent, qu'est-ce qu'ils veulent? » Je ne sais pas, mais j'ai peur. Je crois que » ce sont deux lutteurs. Songez ! je loge au rez- » de-chaussée , et il n'y a que la femme de » chambre qui couche auprès de moi, et j'ai, ici, » pour plus de sept cent mille francs de bijoux. » Je ne tiens pas à me faire égorger. Si vous y » alliez voir, Morlac? — J'y vais. — Non, n'y » va pas. » Morlac jetait un manteau sur son costume et traversait l'avenue. Postés derrière les persiennes, nous le voyions entrer en pourparlers avec les deux hommes. Il revenait en pouffant.
» — C'est Brutusl II ne veut pas s'en aller. — Brutus? — Oui, le lutteur blond, il est buté. Tu l'as allumé, il veut passer la nuit avec toi. Il attend que nous soyons partis pour venir frapper à tes volets. — Quelle horreur! Mais je ne veux pas. Emmène-le, tire-moi de là! C'est toi qui l'as amené. — Tu veux que... » Et avec un haussement d'épaules, Morlac ressortait dans la rue.
» Nous le vîmes parlementer un moment avec les deux hommes, puis héler un fiacre, y monter avec Brutus, pendant que l'autre lutteur s'installait près du cocher. Ils partaient.
» Nous restions encore une demi-heure, Des-
tranier et moi, auprès de Line Ablette pour achever de la rassurer.
» — Mes diamants, s'écriait-elle tout à coup, mes quarante mille francs de diamants, Morlac qui les a sur lui, et qui est parti avec ces deux hommes ! Pourvu qu'il ne lui arrive rien I
» J'ai mes diamants, me téléphonait, le lendemain, la voix de Line, Morlac vient déjeuner, nous comptons sur vous, nous nous mettons à table à une heure.
» — Ce chéri de Pierrot, s'écriait la courtisane en se jetant au cou du chroniqueur, il a sauvé l'honneur à sa Line. — Et sa cassette, ripostait Morlac en remettant un paquet d'étoffe soigneusement ficelé à la femme de chambre. Et quand il eut achevé les hors-d'œuvre :
» — Pour une corvée I tu m'en as imposé une, déclarait-il à Line tu m'y reprendras à reconduire des lutteurs. Ah! j'ai passé un joli quart d'heure avec eux. D'abord Brutus ne voulait rien savoir; il était chipé, comme ils disent dans leur argot, j'ai dû lui promettre un rendezvous de toi pour le décider à monter en fiacre, et, là-dedans, quelle scène! Ce qu'il a pleuré dans mon burnous ! Il était saoul comme une bourrique « Line, ma petite Line, je veux Line. » Et il roulaitîsa tête sur mon épaule, et il me ser-
rait à m'étouffer, parole; quand tout à coup j'ai réfléchi que j'avais tes quarante mille francs de diamants sur moi, une fortune ! Or, si je suis à moitié sûr de Brutus, je ne connaissais ni le cocher, ni l'autre lutteur. Je n'ai plus eu qu'une préoccupation : cacher les diamants, éteindre leurs feux sous mon burnous. Mais ce n'est pas tout. Arrivés rue des Trois-Frères, — car ils demeurent rue des Trois-Frères, à Montmartre, — à l'hôtel garni de Brutus, le cocher refuse de me reconduire chez moi et exige d'être payé ; il était àdeuxpas desa remise. J'aidù enpasserpar oùil voulait. Me voilà donc, à trois heures du matin, au milieu de la rue, dans un quartier où on surine un pante pour vingt sous. Je n'étais pas fier, et ce je que les ai maudits, tes diamants. Pas l'ombre d'un agent, une rue sinistre, des maisons en démolition, d'autres en construction, un vrai décor pour attaque nocturne, et moi en satin bleu de ciel et couvert de diamants... Ohl je n'en menais pas large ; naturellement, pas un fiacre. Je me suis enveloppé la tête dans un pan de mon manteau et j'ai pris le parti de redescendre dans Paris en titubant comme un homme saoul, et en criant : «Nougat, nougat I... » Dévalise-t-on un pauvre arbico vendeur de bonbons et de racahoum? Je n'ai trouvé un fiacre
que place de la République. Là, une bande de voyous m'a hué en sabir de batt d'Aff : « Eh! « chouya, chouya. Eh! sidi. » Enfin, tu as tes diamants, mais quel singulier retour de bal costumé I »
— Une chose m'étonne, déclarait le petit Baudran, c'est que Morlac n'ait pas partagé les diamants avec Brutus et son acolyte. Mademoiselle de Serres ne les eût pas réclamés à son poète. Morlac s'est décerné là un brevet d'honnêteté.