PENDANT LE CORSO
Le Corso battait son plein.
Dans un halo de poussière multicolore et lumineuse, tant de confetti jetés par poignées des tribunes au cortège et du cortège aux tribunes, des masques passaient et repassaient, hurlant, gambadant aux sons de fracassantes musiques, orchestres endiablés juchés au faîte des chars. Et, dans d'aveuglants déploiements d'étoffes, de banderoles et de bannières, le défilé processionnait par la place, lentement, lourdement, arrêté à chaque minute par des rondes effrénées de clowns et de dominos. Toute une foule bariolée, pailletée et dansante d'arlequins trépidants, de pierrots épileptiques, de moines hystériques et de pantins gesticulant grouillait, se poussait,
se culbutait avec des appels, des chants et des cris d'animaux, autour des chariots symboliques. Parqué sur la place, tout le Carnaval exultait, ivre de joie et de soleil : une bacchanale monstre secouait au bruit de ses cymbales le délire populaire. Et c'étaient, gigantesques cartonnages échafaudés comme des tours, le colossal mannequin de Sa Majesté Carnaval XXXI, chevauchant sonPolichinelle-Centaure, et puis sa noble épouse, madame Libellule, élégante et fabuleuse poupée assise 'en amazone sur une monumentale langouste aux articulations lentes. D'autres imaginations carnavalesques suivaient : papillons et coquecigrues, tout un vol immobilisé d'insectes et de coléoptères énormes autour du fantoche d'un vieux naturaliste aux champs. Une mère cigogne et sa couvée, nichée dans le pavillon d'un trombone fantastique, ouvraient et refermaient des becs automatiques et trouaient le ciel bleu d'une vision de cauchemar. Derrière, un groupe de nymphes et de jeunes dieux faubouriens, debout sous une colonnade de temple, bafouaient l'Olympe et la mythologie grecque ; puis c'étaient, acclamées par la foule, les voites et les demivoltes et la haute école de hardis cavaliers empennés de longues plumes noires ; tout un vol d'aigles à face humaine, enveloppant du déploie-
ment de leurs ailes la nacelle oblongue d'un aéroplane... Et d'autres chars encore suivaient.
La poussière rutilait, plus dense, et la place vacarmait toujours.
Aveuglés, assourdis, étourdis, nous nous évadions enfin du flot dansant et tressautant des masques et gagnions, hors de l'enceinte du Corso, un "petit café faisant le coin d'une rue voisine. L'endroit était déjà écarté des remous du public. Nous ôtions nos loups et nous nous laissions tomber sur un banc, heureux de respirer.
— Garçon, deux bocks !
Et nous épongions nos fronts trempés de sueur.
Le café, tout modeste qu'il fût, était déjà bondé de monde : d'autres masques nous y avaient précédés, heureux, comme nous, de reprendre haleine.
Le zézaiement italien et le patois local d'un Pierrot de percaline jaune, en grande conversation avec un clown de satinette verte, captivait notre attention. Les deux hommes avaient retiré leur masque et, penchés l'un sur l'autre, les coudes à la table, se causaient nez à nez. Une étrange animation brillait dans leursyeux noirs, transfigurait leurs faces tannées: trois canettes
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vides étaient déjà devant eux et, pleins de bière, ils interrompaient leur parlote pour commander des pernods qu'ils lampaient avec des gestes brusques de charretiers.
— Alors, tu fais le pisteur maintenant ? Est-ce bon, au moins, ton hôtel d'Antibes? Cane m'étonne pas que je ne te rencontre jamais, si t'as quitté le pays! Avant on se voyait tous les soirs quand je montais à la gare. C que j'en fais de voyages dans la journée, avec mon camion, à cette sacrée petite vitesse I Tu ne regrettes pas tes chevaux, toi ?
— Bien sûr, que j'aimais mieux Pmétier ; mais que veux-tu ? Le patron a mis la clé sous la porte ; j'ai pris c'que j'ai trouvé. Ce ne sont point les pourboires du Terminus, et je gagnerais plus gros à pister ici ; mais j'mange. C'est l'important. Au printemps je reprendrai le fouet. Et toi, Philippe, tu taquines toujours la bricole?
— Oh! moi, tu sais, c'est ma vie. Les colliers des chevaux, les harnais, le pansage de bêtes, j'ai ça dans le sang. Rien que le bruit de la longe contre la mangeoire, ça me met en joie; et l'odeur de la paille, la litière chaude et le coffre à avoine où l'on entre ses bras jusqu'au coude, tout ça me rend tout fadais ; j'en ris tout
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seul quelquefois à l'écurie. Et puis, tu sais, mes bêtes, pour moi, c'est des camarades.
— J' connais ça. Oh ! moi, je n' vois plus qu' des canassons d'omnibus. C que je m' fais vieux à poiroter à la gare en attendant l'arrivée des trains ! Ah I si n'y avait pas les servantes d'hôtel, autant aller à la pêche!
— Où P poisson n' donne pas tous les jours. Ah! mon pauvr' Tito, la vie est dure pour des gueux comme nous. A propos, dis donc, Tito, que j' te dise! Une nouvelle : j' vais m' marier.
— Avec qui?
— Avec une femme, tiens!
— De Nice ?
— Non, elle est de Menton.
— Qu'est-ce que fait?
— Elle est cuisinière, en maison bourgeoise.
— Elle en gagne, alors ?
— Dans les quarante par mois. On lui fournit 1' vin.
— Vous vous voyez? Le dimanche ; tu prends le train?
— Ah ! bien, oui, j' descends d' mon écurie à une heure. Faut qu' les bêtes mangent ; et puis, ça coûte, le chemin de fer.
— Quand or< est amoureux !
— Pour c' que ça m' tient.
— T'es pas amoureux ?
— Non!
— Elle t* plaît pas?
— Elle m' plaît guère.
— Elle n'est pas belle?
— Elle ne l'est pas.
— Jeune ?
— Elle est « viocque ». Elle a dix ans d' plus que moi.
— T'as vingt-neuf, toi, Philippe?
— Trente, à la Chandeleur.
— Alors, elle a quarante piges, ta câlinière? Ben, mon vieux !...
— Ma câlinière? C'est pas ma càlinière, c'est ma promise. Nous ne câlinons pas.
— Alors, jamais rien entre vous?
-^ Jamais! Nous aurons bien 1' temps quand nous serons mariés.
— Alors, vous ne vous embrassez pas?
— Pour 1' plaisir que ça m' ferait !
— J' suis sur qu' tu la r'gardes pas?
— Le moins possible. Je n' la verrai que trop après la noce.
— Alors, pourquoi l'épouses-tu ?
— Ah ! c'est mon frère qui fait le mariage. C'est la sœur de la mère de ma belle-sœur, et y
ont des comptes ensemble. Alors on s'arrangerait; et puis, elle a d' quoi.
— Ah! Beaucoup?
— Mais dans les huit mille francs : ses économies !
— C'est une somme !
— C'est c' qu'on me dit, d'puis l' temps qu'on m' casse la tète à la maison pour que j' fasse la chose. Ah ! ils m'en font une vie, depuis six mois, quand j' rentre souper, le soir !
— Tu prends toujours pension chez ton frère ?
— L' soir, seulement. A midi, j' dîne où j' suis avec les chevaux : à l'écurie ou à l'auberge ; mais j' loge chez eux ; même que c'est un peu loin. Ah ! une fois marié, bien sur que j' descendrai du côté d' Riquier. J'ai une trotte d'une heure tous les matins; ça m' fait lever à quatre heures au lieu de cinq. C que je me languis de déménager.
— Et, c'est pour ça qu' tu t' maries? T'es un peu fada.
— Pour ça et autre chose. A la mort du père j'ai tout laissé à mon frère contre un papier.
— Un papier ? Y t'a mis d'dans !
— J' crois qu' oui. J'ai pas vu un écu d' lui. Y d'vait toujours m' donner trois cents francs.
— Que canaille! T'as pas touché un sou? Pourquoi qu' t'as signé ?
— C'était chez 1' notaire. Est-ce que j' connais quéqu' chose à tout ça, moi. On m'a dit : « Signe ! » J'ai signé c' qu'on a voulu.
— T'as gardé 1' papier, au moins?
— Ah ! pour sur, que j' l'ai gardé. Il est là dans mon livret, avec mon certificat. Y n' me quitte pas.
— Fais voir?
— C'est pas la peine, j' le sais par cœur, c'est un papier comme quoi y me r'connait trois cents francs sur l'héritage du père, et qu'y m' les donnera 1' jour de mon mariage.
— Alors faut qu' tu te maries pour toucher ton dû. Ton frère te dote avec ton argent et tu lui paies pension par dessus le marché, espèce d'andouille ! Ah ! y s'y entend à dégraisser les gens de leur monnaie, ton frère ! U est plus « mariolle » que toi. Bon sang d' bon Dieu ! y a-t'y des gens qui sont crapules; et, entre frères, encore! Si c'est permis de dépouiller un bon garçon comme toi! Ah! t'es trop bête. Mais, gourde que tu es, tu n' vois donc pas dans leur jeu ! Moi, j'ai flairé la manigance. La vieille folle, là-bas, en tient pour toi elle aboulera les trois cents francs de sa poche, et ils ne lui coûte-
ront pas cher, à ton frangin, les cent écus de son héritage. C'est trois cents francs que tu retrouveras en moins dans le pot-au-feu de ta promise. Y prend sa commission, ton frère ; y t' vend à sa belle-sœur. Y fait un joli métier! Tu vas me faire le plaisir de ne pas te laisser monter sur le poil comme ça ! Ah 1 mon pauvre Philippe, j'en ai les foies remués. Ah! c'est une chance de nous être retrouvés, comme ça, en garouilles l. Le pierrot de percaline jaune se taisait, ses mains velues posées à plat sur sa table, l'air consterné et béat.
— Ehl qu'est-ce que tu as, tu n' dis rien?
— Je t'écoute.
— Et tu vas t' laisser faire ?
Le pierrot jaune se grattait l'oreille :
— C'est que, c'est que... la fille a ma parole et nous avons échangé l'anneau ; même que V mien m'a coûté trente-neuf francs, une vraie alliance en or, pas en doublé.
— C'est ton frère, qu'est en doublé. T'as trouvé 1' moyen d' sortir trente-neuf francs d' ta bourse pour faire cette bêtise.
— Ah ! ces trente-neuf francs-là, c'est ma belle-sœur qui me les a avancés.
1. Garouille, en patois niçois : les masques populaires des corsos.
— Sur les trois cents francs qui t' doivent. Tu n'as plus droit qu'à deux cent soixante francs. Ecoute-moi, Philippe. Quand t'auras épousé ta vieille, qu'est-ce que tu comptes en faire? elle restera dans sa place?
— Ah! ça, non! non! Elle n' servira plus. Ma femme sera pour moi. Elle fera mon ménage; j' mangerai, enfin, d' la bonne cuisine] : ça sera bien mon tour.
— Y aura gras avec c' qu'elle t'apporte, tu sais c' que ça fait au taux de la rente?
— Ma foi, non !
— Huit mille, à trois pour cent : t'auras deux cent quarante francs par an pour faire bouillir la marmite. ï'iras loin, avec ça. Qu'est-ce que tu gagnes, toi, par mois?
— Moi, vingt-cinq francs la semaine ; deux francs retenus par l'assurance, ça fait vingt-trois.
— Et d' pourboires, t'en fais beaucoup par livraison ?
— Ah ! une quinzaine de francs !
— Par semaine?
— Quinze à dix, ça varie.
— Quinze et vingt-trois, ça fait trente-huit. T'as quatre semaines par mois, ça t' fait en moyenne cent cinquante francs par mois, cent sous parjour, dix-huit cents francs par an... T'as
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saisi.. Ecoule-moi bien, maintenant. T'as vingtneuf ans, t'es beau gars, t'es bâti comme un chêne, tu peux travailler encore trente ans, et t'apportes ta santé, ta force, la Heur de ta jeunesse et dix-huit cents francs par an à une vieille carcasse, qui te dégoûte et qui t'apporte en tout deux cent cinquante francs à dépenser par an, pas même la valeur de deux mois de ta paye, et tout ça pour faire la mise à ton coquin de frère, qui n' veut pas t' payer c' qu'il le doit. Ah! bon sang de malheur! Vois-tu maintenant où on te mène? T'es maquillé, cuisiné et bazardé comme un cheval en foire. Maintenant qu' t'es renseigné, tu l'épouses toujours, ta vieille?
Le pierrot jaune tripotait silencieusement son masque. Le clown de serge verte se faisait insinuant :
— J' vois c' qui te chiffonne : c'est les trenteneuf francs de la bague. Ah! ben, laisse-lui son anneau.
— Ah! plus souvent!
Et le charretier se levait tout à coup, comme redressé par un ressort.
— Y m'en ont fait trop voir, je n' marche plus. Lui laisser mon anneau ? Je lui reprendrai et j' vais lui écrire, et pas plus tard que
ce soir. Tu m'aideras à faire la lettre, et j' rentre pas dîner chez 1' frangin. Nous dinons ensemble, Tito. C'est moi qui régale. J' te dois bien ça. Toi, t'es un frère, et un vrai. J' connais plus l'autre. Hein! tu m'aideras à lui tourner ça, ce soir, au restaurant. Ce vieux chameau qui voulait s'offrir ma peau. J' peux pus la voir en peinture. Garçon, combien qu'on doit ? Et maintenant allons en danser une, Tito. Tu m'as ôté un poids, j' suis soulagé et vive la joie et la vie d' garçon!
Les deux hommes avaient remis leur masque et faisaient bouffer leur collerette.
Dans une brume acre et lumineuse de poussière incandescente, Sa Majesté Carnaval XXXI tournait lentement au coin de la place pour la douzième fois; de furieuses huées l'acclamaient; le grouillement des masques immobilisait presque son char : et, dominant la foule de sa taille géante, l'oscillant mannequin semblait bénir son peuple.
Nous allions quitter le café. L'entrée de trois dominos nous faisait changer d'idée.
— Ceux-là m'ont l'air moins fruste, me chuchotait Maxence, et soyez sur qu'ils ne se démasqueront pas.
— Le troisième acte de Don Juan: l'entrée de don Ottavio avec doua Elvire et doua Anna. Il ne manque que la musique de Mozart.
— Ah I vous avez eu aussi l'intuition. Quel imaginatif vous faites !
— L'habitude des corsos et des cours.
— Le fait est qu'ils sont bien élégants.
— Et ce ne sont pas des gens d'ici. On ne revêt pas de dominos aussi frais pour venir batailler sur la place.
— Et ce n'est pas encore l'heure des intrigues à l'italienne chez Vogade : Vogade, le pâtissier à la mode de Nice!
— Vogade ! Vous y allez tantôt ?
— Non, on y parle trop anglais et on y frôle trop de vieilles femmes. Elles n'ont que trois jours par annuelles connaissent la joiedes explorations lentes. Le masque encourage toutes les tentatives en autorisant toutes les hypothèses, et toutes les vieilles chéries y courent, trop heureuses de l'occasion rare : « Où viole-t-on ? que j'y vole ! » Vous connaissez le dicton. Les couloirs des vegliones sont déjà funestes, et les surprises des redoutes, donc. Trop de vieilles Re-
vues des Deux-Mondes sous le camail et le capuchon, Gare à tous ces anciens volcans...
— ... Mal éteints!
— Toutes les ascensions sont à craindre.
— Oui, Laforgue l'a dit :
Seigneur, qui voyez nos misères, Préservez le célibataire Des chutes dans les vieux cratères, Et des contrats chez les notaires.
— Mais c'est du Montesqiou. Vous confondez, mon cher.
— Un jour de carnaval t...
— Que font nos masques?
— Ils s'installent, mais ils sont sur l'œil. Ne vous retournez pas, le domino rose nous regarde.
— Ils nous connaissent peut-être ?
— Ils nous auraient reconnus, alors! Nous sommes masqués, mon cher... Retirons nos loups, j'ai tout lieu de croire que notre incognito les intrigue. Nous les gênons même un peu.
— C'est fait.
Maxence ôtait son loup. Je l'imitai.
— Ils ne nous connaissent pas: voyez, ils ne nous regardent même plus.
— Je m'en doutais. Et, maintenant, faites-moi
un plaisir, Maxence. Levez-vous, serrez-moi la main et quittons-nous.
— Pourquoi ?
— Une idée à moi, un pressentiment. Vous me direz que c'est absurde; mais, tout à l'heure, à l'entrée de ces trois dominos, j'ai eu comme un choc. J'ai senti qu'un mystère entrait ici et que j'entrais dans du mystère.
— Poète! le masque vous halluciné!
— Peut-être ?
— Sans parler de la bonne copie, ne la négligeons pas.
— Je vous vois venir. 11 y a du vrai, notre métier, à nous gens de lettres, développe en nous une sensibilité particulière; nous sommes plus avertis.
— Et plus emballés...
— Sûrement, mais quand par hasard nous sommes sur la bonne piste, nous arrivons droit au but et plus vite que tout autre.
— Et, vous avez flairé aujourd'hui. C'est bon, je vous laisse! A ce soir. Je vous retrouverai à l'hôtel, à sept heures.
— Rêveur! Adieu ! Bonne chance!
Je demandais du papier et de quoi écrire, je voulais observer mes gens ; il me fallait une contenance.
L'obsession grandissait. C'étaient deux hommes et une femme. On sentait la femme jeune et souple sous le satin rose de son domino. Quoiqu'elle eût les jambes gantées de bas de soie noire, sa chaussure n'était pas celle d'une mondaine. Les hommes, eux, avançaient au bord de leurs frocs de soie de fortes chaussures lacées de voyageurs. Le plus petit des deux, ramassé et trapu sous son camail mauve, arborait à ses doigts de solides bagues : brillants, or et platine, telles en étalent dans les bars et les hippodromes les gros bookmakers; un ample domino noir étoffait la maigreur de l'autre.
Ils parlaient à voix basse, retirés dans un coin de la salle, et buvaient des sodas. L'irruption d'un paillasse dans l'estaminet bousculait ma table et renversait mon encrier. J'appelais le garçon et je changeais de place. Je me replongeais dans ma correspondance; ma plume courait et criait sur le papier, crachant l'encre. Ah I j'étais bien le commis voyageur expédiant son courrier du soir. Avec quelle fièvre je fermais mes enveloppes !... Je m'étais rapproché du trio.
— Alors, c'est bien compris, Adeline I Nous montons par l'escalier de service.
— Moi j'aimerais mieux le grand escalier, observait le domino noir, rapport au concierge.
L'escalier de service, ça peut donner l'éveil... deux masques I
— Un jourde Carnaval, ça n'a aucune importance. Tout le monde se déguise, les domestiques aussi. Nous sommes deux larbins qui rentrons do corso et remontons chercher quelque chose dans nos chambres.
— Soit! J'aurais mieux aimé... mais enfin...
— Donc, nous montons. C'est au second, distu? la porte à gauche. Elle donne dans la cuisine, de là un petit couloir, la première porte à droite, le cabinet de toilette, une autre porte, la penderie; une porte encore, la chambre à coucher ? Rien à faire là-dedans, as-tu dit?
Le domino rose secouait la tête. Le mauve reprenait :
— Alors, rien: des bricoles, des miniatures, des dentelles. C'est à côté du lit, n'est-ce pas, qu'est l'électricité?
Le camail rose s'inclinait encore.
— Maintenant le petit salon. C'est là que sont les bijoux et l'argent ?
Alors la femme jusqu'ici silencieuse:
— L'argent, non. Elle laisse tout au Crédit lyonnais, mais, comme elle a un paiement à faire demain, je sais qu'elle a pris de l'argent <a.nedi à la banque.
— Il y a bien quelques fafiots mâles, grommelait le domino noir.
A quoi, le camail rose:
— Oh ! dans les trois ou quatre mille, pas plus ; Madame est prudente. Mais l'écrin vaut le coup. Il y a la broche de trente-cinq mille, le collier de perles de cinquante mille et des^ chaînes de cou ; des bracelets et des bagues, une quinzaine de mille francs encore : ça dépendra ce qu'elle aura mis aux doigts pour sortir. Elle est toujours parée comme une châsse.
Alors, le domino mauve:
— Et les écrins, dans un coffret, dans le secrétaire, bien sûr ?
— C'est ce qui vous trompe, il y a bien un secrétaire, mais elle n'y met que des lettres, des papiers, qui auraient valu de l'argent autrefois, quand Madame était jeune, car elle a du en tromper des amants et intriguer et en commettre pour rouler voiture aujourd'hui; elle qui a commencé comme moi par refaire les lits et vider les cuvettes !
— Ne jaspine pas tant, Adeline. Au fait. Les écrins sont... tu dis?
— N' te mange pas les sangs, Prosper, tu as tout le temps à toi ; la vieille ne sort pas avant la lin du corso; elle a bien trop peur des confetti.
PKOPOS D'AMES SIMPLES 249
Ecoutez bien. Il y a dans le petit salon une grande armoire à glace à trois vantaux, en acajou avec des cuivres, style Empire; vous ne verrez que ça, un monument !
— Une armoire à glace. Veine ! ça m' connaît. C'est là-dedans qu'elle met ses bijoux ?Elle est loufoque, ta vieille?
— N' t'emballe pas, Prosper; elle est aussi fine que toi. L'armoire est à secret. 11 y a une clef pour chaque vantail et des tiroirs et des serrures; tout ça truqué comme un dessous de théâtre et défendu comme un vrai cotïre-fort. Madame l'a commandé exprès. Elle l'a payé dans les six mille.
— Tu l'entends, François? Elle en a de l'astuce, la vieille! faisait le domino mauve au domino noir.
— Oh! ce n'est pas une poire, reprenait la femme, et ses bijoux sont bien gardés. J' sais qui sont dans l'armoire; mais, vous dire où, ça, je n'en sais rien. Chaque fois qu'elle sort, elle les change de place. C'est une vieille guenon, elle connaît les grimaces, et, avant d' l'ouvrir son bahut, elle a bien soin de me prier de sortir. Ah! vous aurez du travail!
— Baste! on a ses outils, ricanait François.
— Mais, ses serrures ont de la malice et puis,
le temps de mettre la main sur le magot, vouj en aurez bien pour une heure. Vous êtes tuyauté» maintenant?
— Oui, mon chou. Pourvu qu'elle sorte au moin?. V'Jà le chiendent, si elle ne sortait pas!
— Oh! avec elle, on n'est jamais sûr. Elle est si capricieuse, elle m'a fait préparer son domino, ses dentelles et son loup. Si vous voyiez ça. Ah 1 mes amis, un domino de moire blanche avec pour cinq mille francs de malines, et elle a soixante-douze ans ! Elle m'a bien dit qu'elle irait chez Yogade, à cinq heures; la voiture doit venir la prendre; mais, voilà : qu'elle soit un peu fatiguée et que ça ne lui chante plus, elle est femme à se coller sursachaise longue avec son chien et ne plus bouger, et, alors, adieu! rien de fait, c'est à refaire!
— Et pourquoi donc? traînait la voix grasse de François. On est deux hommes, et une vieille chouettecomme ça, ça n'est pas long à faire taire. On lui appuie un peu sur le kiki, et...
— Ah! ça, non! Je ne marche plus, déclarait le camail rose. Pour c' qu'est des bijoux, tout c' qu'on voudra, mais pour madame, j' veux pas qu'on lui fasse mal. C'est une bonne maîtresse, pas dure au pauvre monde, et qui comprend la nature des gens.
— C'est pas c'que tu disais, hier: qu'elle était regardante et qu'elle ne te laissait pas dormir !
— C'est qu'elle ne dort pas elle-même. Elle est vieille! Si elle trotte le matin dans l'appartement comme une souris, ça la regarde. Elle est chez elle.
— Des chansons, la p'tite, tu flanches. La vérité, c'est qu' t'as peur.
— Je n' veux pas qu' ça tourne au vilain. J' veux pas qu'on fasse du mal à madame.
— T'es bête, pleure pas. On lui fera ça en douce. Un peu de chloroforme sous l'blair et un foulard de soie dans la gargue ; ou lui enlèvera ça, comme chez 1' dentiste, on l'opérera sans douleurs.
— Aon, je n' marche pas. D'abord, je n' donne plus la clef.
— Tu dis ?...
Et les deux dominos se serraient contre le camail rose.
— Pas d' bêtises,, hein! ma p'tite. Tu nous connais, c'est toi qui paierais !
— Je n' veux pas, je n' veux pas.
Et un mouvement se produisait dans le groupe ; les capuchons et les longues robes de soie se convulsaient dans un semblant de lutte.
— Quand monsieur aura fini de nous écouter ! Ça vous intéresse donc bien, ce que nous disons là?
Mon capuchon violemment rabattu sur ma tête m'aveuglait, m'étouffait. Un violent coup de poing, heureusementamorti par l'étoffe, m'envoyait buter de la tempe contre le mur. Je me dégageais tout étourdi. Une bousculade de masques remplissait la petite salle ; d'autres garouilles étaient survenues. Les trois dominos avaient disparu.
Je passai une soirée et une nuit atroces. Une abominable angoisse m'étreignait et me crispait le cœur. Je savais qu'on assassinait quelque part une femme sans défense, à l'heure même où je me désespérais de ne pouvoir la secourir : un pauvre être humain se débattait aux prises de deux professionnels du crime; abandonné et livré par une misérable complice, et cela, peutêtre, à quelques pas de moi, dans ce Nice de fête empli du tumulte et des chansons de son carnaval.
Le lendemain matin, je me précipitais sur les feuilles, y cherchant et redoutant d'y trouver la nouvelle du crime. Rien, je n'y découvrais rien. La presse locale n'était remplie que des détails du corso et des descriptions des chars.
J'avais rêvé, ou bien mes criminels avaient été entravés dans l'exécution de leur plan. Un hasard imprévu avait protégé leur victime.
À quelques jours de là, je me trouvais au Casino, à côté d'un groupe de vieilles dames. Une somptueuse et coquette jeune centenaire en fracassante robe de moire mauve et plus diamantée qu'une vitrine de joaillier y tenait le dé de la conversation :
— Ce carnaval! Il était temps qu'il finît. Les gens s'y croient tout permis. Figurez-vous, ma chère, que, dimanche dernier, il m'est arrivé une aventure à laquelle je n'ai encore rien compris !
— Vous êtes allée chez Vogade ?
— Mais non, je devais y aller; j'avais commandé ma voiture pour cinq heures, et j'étais toute prête à partir dans mon domino blanc de la dernière redoute, quand on sonne. J'avais donné congé à mes gens. Je vais à la porte et, avant d'ouvrir, je regarde parle judas. C'étaient ces deux dames de Bleurivage : la mère et la fille, et le marquis de Montcatso. Alors j'ouvre et nous passons au salon. Il pouvait être cinq heures et quart : « Vous ne resterez pas longtemps » leur dis-je, je suis attendue chez Vogade ! » Nous étions assis, quand tout à coupla porte de mon petit salon s'entrebâille, etdeuxdominos, un noir et un mauve, s'encadrent sur le seuil. Ils nous voient, nous font une révérence et se reti-
rent. Je me demande encore par où ils sont entrés et par où ils sont sortis. Ces dames de Bleurivage et moi en sommes restées saisies; nous n'avons pas trouvé un mot à dire. Quelle drôle de farce! Dix minutes plus tôt, s'ils étaient venus quand j'étais seule, j'en serais morte de peur I
— Non! ce n'est pas une chose à faire, opinait une douairière auréolée de roses de Bengale.
— Mais, par où sont-ils sortis?
— Mais, je n'en sais rien ! Montcatso s'est levé presque aussitôt. Toutes les portes étaient fermées et l'appartement vide.
Alors, une grosse sexagénaire à la face ronde et luisante comme une pomme :
— Mais, ma chère, c'est Montcatso qui les a fait sortir. C'est une farce qu'il avait organisée. Ces entrées de masques sont tout à fait italiennes. Les dominos étaient sûrement deuxdesesamis...
LA « PORTEIUS »
— Porter, monsieur?
Et la voix implorait et câlinait, traînante.
— Faut-il porter, monsieur ? insistait la fille. Depuis dix minutes elle me suivait d'étal en
étal, dans la lumière et le brouhaha d'odeurs et de couleurs du marché des Ponchettes; le marché, ce matin-là, littéralement criblé de fleurs. Matins de Nice, matins de parfums et de soie, où tout le bleu du large s'allume et scintille du bleu chatoyant du ciel! c'est daus cette clarté unique, presque puérile, tant elle est encore jeune du lever de l'aurore, qu'il faut voir vivre et s'animer la palette des fleurs.
Il y avait là tous les roses, tous les mauves et tous les bleus lavés des anémones ; toutes les
pâleurs mates des roses-thé, et, pareilles à des flaques de sang, d'étranges renoncules écarlates aux déchiquetures marbrées de vert. Puis c'était le demi-deuil somptueux des violettes : violettes en touffes et violettes ,en bouquets. Et puis c'était la folie des nuances et des senteurs, l'échevèlement fringant et cambré des œillets, les œillets jaune-soufre, les œillets rose-chair, les œillets jaspés, les œillets orange et les violacés et les ardoisés, toute la gamme changeante et vibrante des œillets corsetés comme des duchesses et chiffonnés comme des filles ; les œillets entêtants et poivrés, tumultueux comme l'Espagne et soleilleux comme la Provence; les œillets, ces princes des Fleurs; et puis, des anémones encore et encore des roses, et des nacres et des froissements de soie blanche, qui sont des iris blancs, et des turgescences de crêpe, pareilles àdeschauves-souris figées, qui sont d'éi,ormes iris noirs; au-dessus, des égrènements d'or cotonneux, qui sont des mimosas et (on les dirait détachés d'une estampe japonaise), des floconnements roses d'amandiers en fleurs.
Hélé par les marchandes, appelé de-ci, de-là, harcelé de leurs offres et toujours talonné par la porterïs, ! toujours sur mes pas, j'allais et