Eu patois provençal : porteuse
venais parmi tous ces parfums et toutes ces couleurs, sans avoir encore arrêté mon choix.
La luminosité de larges œillets-soufre et les ténèbres grises d'énormes iris noirs, par un hasard appareillées, fixaient mon incertitude...
— Porter, monsieur?
Et, le prix débattu avec la marchande, je jetais la gerbe fleurie au bras de la porterïs. Je la regardais pour la première fois.
C'était une Italienne, une assez belle fille àla lourde chevelure embroussaillée, dépeignée et d'un noir de nuit, une toison de bête qui allait bien à la physionomie farouche et un peu brute de sa face piémontaise. La bouche bien découpée, le nez court et vibrant, les pommettes saillantes animaient étrangemeut une face d'ambre clair fardée aux joues par la chaleur d'un beau sang ; avec cela, maigre, souple et découplée comme un garçon presque sous la percale claire de sa jupe et l'indienne de sa camisole.
— Viens avec moi, lui disais-je, suis-moi.
— Nous allons loin, monsieur?
— Ça dépend. Au Mont-Boron. Prends par Robba-Capeu, nous traverserons le port en bateau. Tu es Italienne?
— Oui, monsieur.
— Che pease?
— Torino.
— E bene, andiamo.
Nous traversions la Poissonnerie et, par le bord de mer, gagnions le quai des Ponchettes et celui de Lunel. Une matinée radieuse baignait d'une gloire d'apothéose les pentes du mont Chauve, les pinèdes du mont Gros et les orangers des villas ; nous prenions le bac, qui nous déposait quai des Deux-Emmanuels, en face de l'ancienne prison. La porterïs, plus vive que moi, marchait d'une telle allure que je devais hâter le pas.
— Va devant, lui disais-je.
Nous avions laissé la grand' route, et, prenant au plus court, nous montions maintenant une sente assez raide, escaladant le Mont-Boron entre des grilles et des murs de villas. Parfois la sente devenait escalier; on montait cinq ou six marches, et puis le sol caillouteux recommençait à glisser sous les pas. Çà et là, des terrains vagues s'encastraient entre de vrais remparts de propriétés princières; ils étaient mal clos de palissades, herbus comme des prés et criblés d'iris, des iris violet foncé de Florence ; des oliviers les ombrageaient.
Tantôt le terrain vagueà vendre était un champ d'anémones; nous marchions dans une atmos-
phère d'essences et de parfums. De toutes les propriétés laissées derrière nous montaient, comme d'une cassolette immense, d'autres fragrances de fleurs et d'arbustes rares, des senteurs et des arômes qui étaient l'àme même du paysage.
Du chéneau des murs des avalanches de roses tombaient dans le chemin; nous passions et des clématites mauves s'effeuillaient en étoiles ; plus loin, des arbres de Judée éclataient en fusées, feux de Bengale figés dans le bleu de ciel. Cela devenait une obsession: le printemps de Nice nous poursuivait», escaladait avec nous la montagne.
Alerte et souple, la porterais marchait devant moi, et chacun de ses pas relevait sa jupe sur une jambe musclée, gainée dans le bas tricoté de laine rose des femmes du pays. Son corps svelte s'effilait encore dans l'effort de la montée; une griserie m'envahissait et m'alanguissait à la fois à regarder cette belle fille développer ainsi dans la joie du matin l'inconsciente harmonie de son corps.
Elle marchait, comme lumineuse, d'un pas à talon relevé de jeune dieu. Cette Italienne redevenait Grecque dans l'eurythmie de la clarté et du paysage: et une ivresse tout animale me ramenait à l'instinct:
Eros, Eros, en toi seul je crois.
Tu m'as parlé, ta tendre voix Tremblait d'une extase infinie.
Alors, j'ai compris l'harmonie De la mer bleue et des grands bois.
La romance d'Holmes chantait dans ma mémoire, voltigeait sur mes lèvres; une nudité de nymphe flottait devant mes yeux, la porterïs s'arrêtait. Nous étions à la villa.
J'en ouvrais la petite porte et traversais le jardin, souhaitant en moi-même que la cuisinière, partie aux provisions, ne fût pas encore rentrée ; j'étais sûr de l'absence du valet de chambre envoyé à Vintimille. Je sonnais, personne; je sonnais encore. Je mettais alors la clef dans la serrure et faisais entrer la porterïs dans le vestibule. La fille hésitait, demeurait sur le seuil.
— Viens, lui faisais-je, pose tes fleurs ici » et je poussais la porte du petit salon.
J'avais refermé celle de la maison. La pièce était obscure et fraîche ; les lamelles des persiennes closes n'y laissaient filtrer qu'une mince bande de lumière, arrêtée à l'appui des fenêtres. L'Italienne posait son fardeau embaumé sur un canapé canné; l'or vert des œillets éclairait la pénombre ; les prunelles de la porterïs aussi, elles
étaient singulièrement bleues dans les ténèbres transparentes. Tout l'azur glauque de la Méditerranée chantait dans ses larges yeux de bête; elle était attentive et tremblante, et je voyais sous sa camisole monter, comme une onde, ses seins secoués de petits frissons. Elle sentait le pain chaud, les œillets et la sueur; nous nous taisions, évitant de nous regarder, et nos regards se rencontraient quand même, et dans sa face sombre et fermée je ne voyais vivre que le bleu verdàtrede ce regard.
Je m'approchais de la fille et lui mettais la main sur l'épaule, elle ne bougeait pas. L'odeur sauvage et douce m'oppressait comme un poids, et, le cœur chaviré sous les côtes, comme décroché, à la dérive, j'empoignais la porterïs par la tête et lui plantais mes lèvres sur les lèvres.
Elle acceptait mon baiser, passive. Sa chair était étrangement froide, tout son être comme figé et raidi ; et il me semblait embrasser une morte ; quand tout à coup l'Italienne m'étreignait rageusement, et m'attirant sur elle avec une violence inouïe, heurtait à mes dents l'émail de ses dents.
Ses ongles, en même temps, me griffaient la nuque. L'Italienne se donnait...
Fiorentina ! Elle s'appelait Fiorentina, et ce nom lui était du, car elle était, comme une fleur, silencieuse et violente. Une demi-heure après, quand, dans la crainte d'être surpris par la cuisinière, je congédiais la belle fille :
— Quand devrai-je revenir? me disait-elle, en maniant délicatement le louis que je lui avais glissé dans la main.
— Alors, tu ne m'en veux pas? Ça ne t'a point trop déplu ? hasardais-je avec la maladroite fatuité du mâle.
— Ah I bien sûr, que si j'avais su, je ne serais pas venue ! J' suis fiancée, moi, et que dirait mon caliniere !
— Ah ! tu vas te marier?
— Oui, dans quatre jours.
— Mais tu me demandes de revenir !
— Oui, c'est qu'après la noce je ne reviendrai plus, et, si la folie vous tient encore, il faut mieux passer avant votre caprice !
— Non, je serais capable de m'attacher à toi ; car tu es jolie, Fiorentina; le sais-tu ? et du moment que je ne pourrai plus te revoir,, il vaut mieux en rester là.
— Gomme vous voudrez. Commandate que voleté!
— Est-il beau, au moins, ton caliniere? Una bella regasza corne te mérite d'avoir un beau mari.
— Ali ! vous le connaissez bien, il travaille sur le port; c'est Paolo Leccari.il est débardeur au bateau de Corse.
— Paolo ! Mais il est affreux I
Et j'évoquais la face couturée de petite vérole du portefaix du quai de Lunel.
— En effet il n'est pas beau, répondait la Fiorentina.
— Mais alors, pourquoi l'as-tu pris?
— Eh ! que voulez-vous, il me voulait, il me poursuivait, cet homme; et un soir, il souffrait comme vous, et je le laissai faire. J'avais honte de lui refuser.
SANDRINE
Sandrine.
Elle vend des fèves et des avelines grillées sur la place Victor-Gelu, le long du Vieux-Port. Brune comme une jeune souche, elle porte des accroche-cœurs luisants sur les tempes et a la peau mate d'un raisin de cailloux, cette peau chaude et mate dont les Marseillaises seules peuvent avoir l'orgueil.
Sandrine a de longs yeux gris-bleu, les yeux cillés de noir des races provençales, ces yeux hardis et caresseurs dont les paupières velues semblent toujours gouachées de kolh, car les plus beaux yeux du monde fleurissent d'Arles à Marseille, et ces Méridionales ont des prunelles, dont le bleu chante dans l'or pâli de leur visage,
comme le bleu de la Méditerranée dans le cadre roux des montagnes fauves.
Sandrine est de la race des belles filles, qui sucent des oranges devant la Tourette en attendant le retour des tartanes, elle est de la race aussi des porteirïs en casaque courte qui portent la corbeille sur la tète, tiennent les mains sur les hanches et gardent, en marchant, le beau roulis de vagues de la mer, car Sandrine est aussi de la race des sirènes.
Fille de la Mer, mais surtout bien enfant de Marseille.
Née rue des Bannières, au quartier du Panier, elle habite aujourd'hui 8, rue de la Prison, dans le Coin de Reboul ; sa vieille mère, la Baptistine y tient un petit commerce de bonbons ; le Midi est si gourmand ! Sandrine a deux frères, Marius, le plus fin pêcheur du vieux port, qui prend la mer tous les lundis et ne revient que le samedi à terre pour entendre la messe là -haut, chez la Bonne Mère, à Notre-Dame de la Garde, etBaptistin, gabier à Toulon, té ! à bord du Friedland, un des nos cuirassés, moussu!
Sandrine a vingt ans, mais elle est honnête... Elle habite au seuil même des rues chaudes et, pour descendre à sa place de vendeuse, doit traverser le quartier des mauvaises femmes et frô-
1er leurs cheveux empestés de pommade et leurs flottants peignoirs, mais Sandrine ne se vend pas, Sandrine se donne, Sandrine a un amant, pardi, plusieurs amants même. Est-ce qu'une fille comme elle a le droit de priver les hommes de son corps? Mais elle n'a jamais qu'un galant à la fois ; Sandrine aime dans la marine.
Cette fille et cette sœur de pêcheurs méprise les terriens.
Si elle tient son éventaire d'avelines place Victor-Gelu, en face des drisses et des vergues de tous les bateaux pêcheurs, c'est que Sandrine aime tour à tour, quand ils sont à terre, Napoléon Orso, le chauffeur corse à bord de la Villed'Alger, et Pierre Nicolaï, le pilote grec de VEphestion, et Joseph Irati, le maitre-timonier de VAlgésiras, en rade de Toulon, qui tous les quinze jours, pour elle et ses beaux yeux vient passer sa permission du dimanche à Marseille, car elle a, la jolie vendeuse de la place Gelu, les belles hanches roulantes chères aux gens de mer, le corps latin souple et mouvant, qui donne le dédain de toutes les autres femmes aux Méridionaux de haute race, ceux qui aiment les seins droits fleurant le goudron, les baisers au citron sur les lèvres mouillées, et les amandes grillées, parfumées, et croquantes des mouvants éventaires.