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MATINS DE PROVENCE

Il y a des Sirènes sur la mer.

Henri de Régnier.

Oui, il y avait des Sirènes dans cette aube mauve et rose où la Merveille cinglait à force de rames, déjà sortie du chenal du port, maintenant en face des bains du Mourillon. Oui, il y avait des Sirènes dans la douceur brûlante de cette matinée de juin, qui faisait la mer unie comme un miroir et transparente comme une opale.

Oh ! l'enchantement exténué et las, la langueur heureuse de cette promenade en Méditerranée dans lachaleur déjà lourde du matin, la somnolence de cette mer étale, la rade déjà lointaine avec les cuirassés de l'escadre, comme immobilisés sur un étang magique, avec la lessive de tous les^ équipages pendue en oriflammes le

268 PROPOS D'iMES SIMPLES

long des vergues et des cordages, telle quelque immense essaim de goélands au repos.

Matinée sans brise, où notre embarcation avançait lente, lente sous l'effort cadencé de la rame vers des transparences de nacre et des arabesques d'améthyste pâle émergeant d'une mer d'huile, îles et promontoires, Sainte-Marguerite et Carqueirane avec Hyères à l'horizon.

Oui, il y avait des Sirènes sur cette mer vitrifiée et pesante, dont l'eau se fonçait plus bleue à mesure que le soleil montait dans le ciel. Les Sirènes étaient là et c'était leur dangereuse présence qui faisait l'heure si délicieusement trouble ; c'était leur invisible nudité nageante qui faisait la vague si paresseuse et répandait dans ce paysage évaporé de chaleur cette mollesse énervante et cet éblouissement.

On les a vues.

C'était sur des mers lointaines.

Elles ne sont pas revenues.

Mais parfois je crois les entendre

Qui rient et chantent

Et qui reviennent,

Quand le flot est calme et que le ciel est clair.

11 y a des Sirènes sur la mer.

Et tandis que, suant à grosses gouttes, le cadet de Tarrière s'essouffle et rame à tour de

bras, son aîné Marius, le patron de la Merveille assis à la barre me berce de ses contes de matelot provençal, babillard et hâbleur.

« La Grosse-Tour, m'a-t-il dit tout à l'heure, quand la Merveille a passé devant le bastion démantelé qui commande le port, ça, moussu, c'est ancien, ancien (Marius prononce ancien), c'a été construit du temps que Jésus-Christ, il commandait l'escadre. »

Je me suis embarqué sur sa parole donnée que la promenade durerait au plus une heure; or, nous ramons déjà depuis cinquante minutes et Sainte-Marguerite, qui est notre but d'excursion, m'apparait toujours d'une transparence de presqu'île fée dans les mauves irisés du large. Je m'en étonne et Marius m'avoue que nous en avons encore pour une bonne heure. Autant pour rentrer à Toulon, c'est une promenade de quatre heures, mettons-en cinq, car il faudra bien que le pitchoun se repose, le pôvre! Le pitchoun, c'^st son frère. D'ailleurs, Marius le laisse fraternellement suor et peiner sur son banc de rameur. Tranquille, il continue de fumer et s'extasie sur le bon de l'air, le frais de la brise et la force du soleil. « Ah I si les Parisiens, ils avaient celte rade et surtout ce soleil ! Il pleut toujours dans votre Parisse. C'est de la santé en

bouteille que vous buvez, moussu, vous allez revenir gaillard à Parisse. Une promenade comme ça, moussu, maiscela vaut cent cinquante francs, comme un sou. »

Que Marius se rassure, je lui en donnerai quinze y compris le pourboire. Je n'ignore pas que Marius me fait payer deux francs cinquante l'heure tarifée un franc cinquante par le capitaine de port, à peine le double, mais il faut bien que tout le monde vive, et puis si l'on n'exploitait pas un peu les voyageurs!...

Nous longeons maintenant une côte toute d'escarpements et de verdure. Les pins et les cyprès y dévalent entre des parois de schiste; des bosquets d'orangers descendent jusqu'aux vagues, puis les roches se creusent, des blocs de pierre grise surplombent : toute la côte semble évidée par sa base et s'appuyer sur des grottes. La mer entre en clapotant sous des voûtes, dans du bleuâtre et du clair-obscur. « Un trou de fée, s'exclame Marius en me désignant une anfractuosité à mi-fleur d'une roche.

— La fée de quoi? ai-je riposté machinalement.

— Mais la fée de l'Amour, moussu. » Naturellement; Marius est un simple, j'aurais dû prévoir sa réponse; j'aurais pourtant donné quelque chose pour une légende, un conte provençal sur cette fée de la Mer:

On prétend encor Qu'elles sont méchantes et que Leur mystérieux rire endort, En des grottes roses et noires, Avec elles, joues contre joues, A jamais ;

Qu'il est mieux de ne pas y croire, Et de les fuir, les yeux fermés.

Nous avons déjà depuis longtemps dépassé le cap Brun. Nous naviguons vers la Colle Noire (la colline noire) que domine le fort; mais une suite de baies et d'anses en retrait dans la côte échancrée et découpée, comme une feuille de mûrier, étage à perte de vue des presqu'îles et des promontoires en forme d'arabesques sur le tremblement lumineux du ciel. Ce sont les roches épiques des marines de Vernet, les falaises décoratives évoquées par Claude Lorrain dans ses entrées déport; nous avançons, et avec quelle lenteur? sur une mer de lapis, dont l'ombre des hautes roches fait le bleu plus vif et plus sombre. L'eau transparente laisse entrevoir des blancheurs pétrifiées et des chevelures d'algues; c'est dans de tels paysages que les épithètes des poètes grecs deviennent vraies devant l'éclat d'émail des moindres détails, et c'est avec des épithètes peintes qu'il faudrait rendre et le bleu du large et le bleu du ciel.

Mais voici que des villas apparaissent, semées sur la côte. Coquettes, elles ont l'air de fuir et de se cacher sous les ombrages. Fugit ad salices, sed cupida videndi ; ressouvenir de Baies et des Caprées chères au Poète. D'autres vertigineuses sont perchées à mi-flanc des rochers. C'est dans la chaleur accablante du matin, maintenant ventilée par la brise qui se lève, un désir d'églogue virgilienne et en même temps de conte japonais, car la succession graduée des plans, de plus en plus lumineux et nuancés, le fait aussi bien japonais qu'italien, ce fragile et léger paysage.

Au loin la Méditerranée étincelle, mer d'émail en fusion qui pétille au soleil. Nous longeons la cote et la Merveille glisse dans du silence, dans de l'ombre et de la fraîcheur.

« C'est une villa comme ça qu'il me faudrait, soupire Marius, ou tout au moins le cabanon pour y vivre à la fraîche et pêcher le coquillage . . . Le dimanche, les amis y viendraient manger la bouillabaisse, tomber la veste et jouer de boule. Vous en seriez, moussu. » Et Marius veut bien me confier ses ambitions.

Marius voudrait mourir riche. Eh! s'il avait quinze cents francs, il monterait une barque à vapeur et ferait la pige au bateau de la Seyne ;

le tour de rade en un quart d'heure au lieu de deux heures, moussu. On prendrait dix francs de l'heure au lieu d'un franc cinquante (Marius s'est coupé), et l'on ferait fortune avec les hiverneurs, lors du passage des étrangers, des rupins pour Nice et Monte-Carlo, mais le moyen d'avoir ces quinze cents francs! On est pôvre. D'ailleurs, il n'a jamais eu de sance, et, s'il avait su, s'il avait été malin, n'est-ce pas, Victor?... Ainsi, l'autre hiver, il y avait à Toulon une comtesse, une Parisienne, et jolie, et mignonne, et bien faite... une blonde... et à la hauteur. Eh bien ! elle raffolait de lui, Marius. Elle était pincée, la pôvre; eh oui! moussu, pincée, parfaitement, toute comtesse, et passait ses journées à bord de la Merveille. « Chaque matin c'était le tour de rade; l'après-midi, je la menais à Carqueyrane, à Saint-Mandrille, à Tamaris ; le soir, je la promenais encore : je faisais des journées de cinquante francs, moussu. Elle était venue pour deux jours; elle est restée deux mois, et toujours me mangeant des yeux, toute oreilles à ma parole; elle me faisait chanter la barcarolle le soir; elle aimait tout de moi, moussu, et prenait son plaisir à regarder mon geste, à entendre ma voix d'homme, et moi, pôvre, je ne voyais rien, je ne me dou-

tais de rien, rien : on est si simple, un matelot, on ne sait pas. Les autres me chinaient sur le quai de Croustadt; et dire que je n'ai pas osé! Jamais je n'ai pu prendre sur moi de lui faire l'attaque, moussu, et, pourtant, nous étions seuls sur la Meroellle, en face du ciel, et du matin au soir, et tous les « zours ».

Et, avec un croisement crispé de bras sur sa poitrine, ses deux mains serrant ses coudes :

— Si j'avais osé, té, ma fortune était faite : c'était une dame de la haute : eh ! sûr qu'elle me les aurait donnés, les quinze cents francs, pour acheter ma barque à vapeur !

Et Marius, mélancolique, allume une autre cigarette.

Il n'y a pas que des Sirènes sur la mer!

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