LE BAR DES CAGOLES
« Té ! il ne la connaissait pas, cette demoiselle. Quelle canaille de vouloir faire accroire des choses, qu'il était son amînt ! Des chansons pour égarer la justice. Quand un homme maintenait, il tue sa maîtresse, ces messieurs du jury l'acquittent. Ils appellent ça une passionnelle. Je t'en flanquerai, moi, despassionnelles ! Cette pauvre demoiselle, il l'a bien tuée sous son tunnel pour la voler, le munstre... D'abord le Journal l'a bien dit, toute la journée il avait suivi des femmes dans les rues de Nice, le couteau ouvert dans la poche, pour en tuer une et sans se décider. Celle d'Eze a payé pour les autres, la pauvre brebis du bon Dieu, si jeune et si brave 1 Cela peine, et il les suivait dans les rues noires pour les pendants
d'oreilles et la chaîne et dire qu'en Marseille nous sommes exposées à cela tous les jours. Té ! une ville de voyageurs, il en passe de toutes sortes. Ah ! le métier n'est pas toujours drùle. » Et Thérèse Pujol, appuyée du coude au comptoir du bar. vidait d'un trait son champoreau à la menthe. C'était au bar Mayol, au coin de la rue des Récolettes et de la rue Thubaneau ; l'étroite boutique, toute en profondeur où se réfugient les filles poursuivies par les Mœurs, le Bar des Cagoies, comme l'appellent les traineurs du cours Belzunce et du port. La Cagole, en patois marseillais, c'est la travailleuse en cheveux et en tablier, qui pullule dans les rues avoisinant le cours Belzunce et dont l'accoutrement de servante peut faire illusion aux libertins de passage, affriolés d'aventures et de conquêtes personnelles. Jeune la plupart du temps, débutante même dans le vice sous l'œil exercé d'un chiqueur (un souteneur), la cayole avec son haut chignon et ses cheveux ramenés en oreilles de chien sur les tempes, ses bas écossais bien tirés sous la jupe courte, la taille souple serrée par les cordons d'un tablier, est le sourire équivoque et falot des petites rues obscures du Marseille vicieux. Elle en est le fruit vert et l'alliciante promesse de plaisirs coupables avec
ses faux airs de petite fille, sa fraîcheur outrageusement fardée et la gaieté fiévreuse de son regard, et quel bagout ! Un foulard de soie voyante noué de côté autour du cou comme celui de son amant, complète le signalement de la cagole... A partir de dix heures du soir, des cris, des querelles, des scandales entre elles ou avec leurs hommes, tout un charivari de femmes saoules les dénonce à la méfiance du promeneur. Les rafles emplissent les rues de l'Arbre et Poids-dela-Farine de leurs effrénées galopades, et les rabattent toutes, comme un gibier, dans le bar Mayol.
Une ronde des Mœurs, éventée à temps par un de ces messieurs, entassait ce soir-là, filles et chiqueurs dans l'arrière-salle du bar. Il y avait là Marius Belles Mirettes, Pierre le Pêcheur, l'Arbi, le Taureau de Beaucaire, le Boulanger, et, parmi ces dames, Thérèse Pujol, bouquetière pendant le jour, Vivette Aygade, une petite des Martigues, presque neuve dans le métier, la grande Fine, dont l'homme était sous les verrous et qui tuait son chagrin avec du Pernod, la pôvre, et enfin Paulette Bijou, une Parisienne venue à Marseille par béguin sérieux et qui avait la noce dans le sang, un petit chiffon de femme aux hanches trémoussantes, pas toute jeune, le mu-
seiu frotté de crème Simon et si adroitement maquillée, que dans les coins sombres, à la clarté douteuse du gaz, elle faisait illusion aux clients aguichés par ses manières de gosse ; Paulette Joujou Bijou, comme la nommaient les habitués du bar allumés par ses mains frôleuses et ses prunelles d'émerillon.
C'est cette belle société qui, traquée ce soir par la police et prudemment retirée à l'abri, dans la tiédeur empuantie du bar, discutait avec des gestes forcenés et mimiques le récent assassinat d'Eze.
« Et ce n'est pas son premier coup, objectait la petite Vivette, je l'ai lu dans le Petit Provençal. On croit bien qu'il a tué la bonne de sa mère. — Une si brave femme, risquait Pierre le Pêcheur, je la connais, moi ; j'ai fait la pêche à Saint-Jean, même qu'elle était établie blanchisseuse. — Et la femme de la Maison Dorée à qui il a donné trois coups de couteau en arrivant dans la chambre, pendant qu'elle frottait les allumettes 1 — Elle lui tournait le dos, elle l'a bien reconnu, elle aussi, remarquait Thérèse Pujol, très documentée sur l'affaire. — La femme de la rue Chevalier-Roze et ceile de Nice ! qu'il a fait la même "chose dans le collidor, déclarait Marius Belles Mirettes, elles
ont crié toutes les deux à temps, les pôvres ! — Et que ça doit être lui qui a l'ait le coup de Toulon, cette autre femme qu'on a trouvée à Tamaris ! L'homme au pardessus gris, ça doit être cette canaille. — Et toutes des nous autres, soupirait Paulette, en voilà un salaud qui ne s'adresse qu'aux filles! C'est ça qui donne du cœur à l'ouvrage I Moi, quand j'ai lu les détails dans le journal, j'ai été trois soirs sans vouloir descendre dans la rue. J'avais le frisson et, quand Joseph a voulu que je recommence, je me retournais tout le temps sur les clients et j'avais l'œil aux pattes, je vous assure, et pendant huit jours j'ai eu le froid de la petite mort dans le dos. — Et l'on appelle ça faire la noce! concluait la grande Fine affalée devant son absinthe, grelotter de peur, claquer ses dents, crever la faim, suer la misère et se faire larder dans un garni ! Cochon de métier ! » Et toute cette basse pègre, vivant de la prostitution, discutait passionnément les phrases et les moindres détails et jusqu'aux plus vagues hypothèses du passé de l'assassin d'Eze. « Pour moi, il a un grain, déclarait la Parigote, ça doit être un monomane, comme ils disent en justice, un maniaque, une espèce d'homme à passion qui assassine, dans le genre de Dumolar qui ne tuait que les bonnes ou de
Jack l'Eventreur. — Brrr..., faisait la Thérèse Pujol. j'aime encore mieux celui qui déterrait les mortes, au moins il ne faisait de mal à personne. — Pour sur, opinait Vivette. — Les Mœurs sont-elles parties? demandait Fine, en commandant une troisième absinthe. Victor, r'gardes-y un peu. La Chaloupe doit être au coin de la rue. » Le garçon interpellé entr'ouvrait la porte; à un sifflement, un gas accourait; un court colloque s'établissait entre eux : « Y sont sur les Allées, déclarait Victor. La Fiorette est faite, la Nana aussi. — Des galoubets, y a pas grande perte, grognait le Boulanger. — Tu caches ton jeu, dégoisait la grande Fine. Ah! y sont encore là, ces charognes, on pourra pas travailler ce soir ! Victor; une absinthe ! — Et moi, une menthe, disait Paulette, et puisqu'y a le temps, j'vais vous conter une histoire. — Qui t'est arrivée ? — Non, ma chère, mais à une amie. — T'es si jeune, t'as pas dépassé, toi! — Si vousj'tez de la bêche ! — Tu rendrais de la dèche. Va, poursuis, mon amour, — Est-elle mal embouchée, cette grande Fine? — Laisse-la, tu vois bien qu'elle est saoule ! » Et Marius, l'Arbi et le Boulanger entouraient la Parisienne: « On t'gobe et ont'écoute, vas-y, bel azur. » Paulette Bijou, ayant trempé ses lèvres dans sa menthe avec une lenteur dis-
tinguée, s'asseyait en se trémoussant sur les genoux de^Marius, et d'une voix de conférencière: « Quand j'étais à Bordeaux... — T'as été partout? interrompait la grande Fine. — Ferme 1 ripostaient les hommes en chœur. Et, triomphante, Paulette reprenait. — Quand j'étais à Bordeaux, j'avais une amie, Parisienne comme moi, une bonne fille et dégourdie, qui faisait le Pont-de- Pierre et le quai près des Quinconces, Marie Patard (je me souviens de son nom) une fille mariolle et toujours bien tenue, ragoûtante. — Une fleur, enfin toi, reprenait la voix éraillée de Fine. Paulette se contentait de hausser les épaules.
« Un soir qu'elle faisait le Pont-de-Pierre, on était en juin et la recette de la journée avait été maigre (Paulette soignait maintenant sesphrases, et, sûre de son auditoire, surveillait sa diction), elle avise, accoudé sur le parapet, un homme qui regardait l'eau couler. Il était près de minuit, l'homme avait l'air d'un croquant, un complet de velours gris, un grand chapeau rond de meunier et un air sérieux, pas à la rigolade. Le pont était désert, plus personne et Marie ne se souciait point d'aborder, mais le métier est le métier et l'homme était bien propre, elle se décide. Elle tourne d'abord autour de lui, passe et
repasse, le frôle du coude, et puis lui parle : « Beau temps, belle nuit ! » Tout ce qu'on dit. Y répond pas; elle s'enhardit, s'accoude à côté de lui, lui propose la chose. Y répond pas, mais passe son bras sous le sien et lui fait signe de l'emmener. C'était un muet, un sourd-muet : il avait bien compris, mais il ne pouvait s'exprimer, cet homme. Elle lui montre une pièce de cent sous, y fait signe que oui : bref, les voilà partis. Elle l'emmène chez elle et c'est la nuit d'amour : un homme ardent à la caresse et qui gloussait comme une poule, rien que des étreintes et des petits cris, mais qui, entre temps, la regardait avec un air si drôle qu'elle n'osait pas dormir. On aurait dit qu'il avait une idée de derrière la tête, des yeux fixes d'un homme qui aurait eu un remords ; bref, la Marie, qui n'était pas bête, ne ferma pas l'œil de la nuit, elle ne respira qu'à l'aube, l'homme une fois dehors.
» Elle me dit la chose dès le lendemain et puis n'y pensa plus. Un clou chasse l'autre, quand, v'iàque dix joursaprès, on apprend qu'un homme a tué une femme dans la rue, un sourd-muet : trois coups de couteau, à la manière de l'assassin d'Eze et pas pour voler, mais par manie, un homme qui voit rouge et qui frappe au hasard dans le tas et la première venue. 'L'homme est
arrêté, et v'ià que les débats apprennent que l'homme n'est pas muet. C'était un garçon meunier de Gavaillac-la-Bastide. Une idée qui l'avait pris comme çade tuer une femme, qu'il avait d'abord résisté, mais que ça le travaillait de plus en plus, et y ne pouvait pas en voir passer une sans avoir des fourmis dans les bras ; il fallait qu'il tape. C'était plus fort que lui. 11 y a de la sorcellerie dans ces choses-là. Bref, n'y pouvant plus tenir, il avait quitté son village, ne voulant pas faire le coup chez lui. Il était venu à Bordeaux avec son baluchon et ses économies, guettant une femme pour la saigner et ne s'y décidant pas par un restant d'honnêteté et si triste qu'il en avait perdu le boire et le manger et jusqu'à la parole. Il était devenu muet ou bien faisait le muet. Tout à son idée fixe, il avait erré dix jours dans Bordeaux, un couteau dans la poche et travaillé par son besoin de tuer. Il avait même été deux fois avec des femmes, bien décidé à en finir et pourtant retenu, jusqu'au jour où la tête lui avait tout à fait chaviré et alors, en pleine rue, il avait frappé comme un fou.
» Il avait tout avoué au juge d'instruction, pris d'un besoin de raconter son mal, et puis était retombé dans son mutisme sur cette déclaration
qu'il recommencerait s'il redevenait libre ; c'était plus fort que sa volonté.
» Marie Patard fut prise d'un tremblement quand nous lûmes ça ensemble dans le Petit Bordelais, un soir, comme ce soir, au bar. « J'veux le voir, j'suis sûre que c'est lui. » Et elle alla le lendemain au Palais. Elle fat confrontée avec l'homme chez le juge d'instruction. C'était bien celui du Pont-de-Pierre ; elle en garda troisjours le lit et elle déposa aux assises. Un ; Anglais, qui assistait au procès, eut le fort béguin pour elle. Ça l'allécha cette femme qu'avait connu un assassin, et l'emmena à Nice avec lui. Elle est aujourd'hui avec un prince russe. A quoi tient la vie mais pour un métier qui s'expose, c'est un métier qui expose. — Sûr qu'y a plus de risque que chez les couvreurs. — Hum Iles couvreurs s'exposent aussi. » Et Marius Belles Mirettes, qui avait été infirmier au 2e zouaves, à Oran, avait un clignement d'yeux sournois et concluait par une salauderie.
Ce soir-là, ce n'était pas la police des mœurs, mais l'averse qui rabattait ces dames au bar
Mayol, une pluie torrentielle qui faisait rage depuis midi, une de ces pluies d'hiver provençal qui se déversent du ciel par colonnes d'eau et font, en un clin d'œil, les rues vides et les places désertes. La Ganebière, balayée d'ondées et de rafales, n'avait pas un promeneur, et le cours Belzunce lui-même, aux trottoirs mouillés et luisants, s'enfonçait désespérément morne entre des bars aux rares consommateurs.
« Sale soirée 1 avait déclaré, en fermant son parapluie, Etienne le Boulanger, noir et brillant comme une otarie dans un caoutchouc neuf, évidemment cueilli dans un café aux frais de quelque client absorbé par ses cartes, il en pleut des curés I » L'assistance s'esclaffait sur l'élégance imprévue d'Etienne, mais tous et toutes avaient le bon goût de ne pas s'informer de la provenance du vêtement. Il y avait là la société des autres soirs : le Taureau de Beaucaire, l'Arbi, Macaron, Pierre le Pêcheur, Marius Belles- Mirettes et jusqu'au Pouly de Castellane, ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec le célèbre toréador, le Pouly, ouvrier tonnelier à ses heures et qui venait là pour Vivette. Coté des dames, c'était la même séquelle : Thérèse Poujolj la grande Fine encore pins bue que la veille (il fallait bien combattre l'humidité) et Paulette
Bijou, à laquelle sou costume de cauotière. n'avait pas porté bonheur. Une idée qu'elle avait comme cela de se mettre en jupe courte de serge bleue galonnée de blanc, le grand col marin rabattu sur la blouse et un coquin de petit chapeau de toile cirée à la vent-voie sur ses cheveux teints... Vraiment la Parigole n'était plus assez jeune pour risquer le demi-travesti ; il lui avait réussi dans le temps au Jardin public de Bordeaux, quand elle aguichait les vieux messieurs dans les allées sombres, un livre de la Bibliothèque rose à la main, mais ce temps-là était loin et plus d'une fois son obstination à jouer les matelotes en pleine rue de l'Arbre l'avait fait traiter de ruinasse et d'échappée du quartier par des passants excédés de ses attaques. Mais Paulette s'acharnait à jouer les petites filles. Ses minauderies à la fanfan plaisaient moins aux clients qu'aux chiqueurs et, ce soir-là, un peu grâce à la pluie, un peu par la faute de son accoutrement, la Parigote avait fait four, tandis que Yivette, à peine sortie, avait été levée par un capitaine américain dont les goussets sonnaillaient l'or. Le Yankee l'avait emmenée hôtel de la Clémence et cela pour toute la nuit, et la Clémence n'a que de riches clients.
Naturellement, on reprenait la conversation
de la veille, l'assassinat d'Eze, le passé du coupable, les dangers du métier et les périls de la profession... « qui n'était pas gaie tous les jours », — soupirait Thérèse Pujol en sirotant un amergrenadine éclairci de limonade, un mélange à Marius, son nouvel amant, — ainsi, moi qui vous parle... — Ahl non, ferme ça », s'écriaient les hommes qui savaient la Thérèse geignarde, et, se tournant vers la Paulette dont ils aimaient le bagout papotant : « Allons, Bijou, conte-nous un de tes drames d'amour; t'as du en avoir des aventures, coquine... — D'autant plus que tu n'es pas née d'hier. » C'était son ennemie, la grande Fine qui grognassait, le menton aux poings." C'était une vieille haine entre les deux femmes au sujet d'un amant que la Parisienne, en vraie fille à béguins, avait subtilisé à l'autre. « Si madame m'insulte, je m'en vais », et la Paulette avait un tortillement indigné sur sa chaise, avec un petit geste envolé et flottant de la main. « Mignonne, goguenardait la Fine. — Allons, tais-toi, intervenait le Beaucairoisallumé, et toi, Nine, — et il passait son bras autour de la taille de la canotière, — jaspine-nous ça dans la belle langue qu'on dirait un livre. Elle est calée, la petite, elle fait plaisir à l'entendre. » Et Paulette, rayonnante et s'étant, d'un coup
d'œil, assuré de l'attention de tous, se rengorgeait et d'une voix, claire : a Pour des aventures, et extraordinaires, sur que j'en ai eues, mais pour avoir eu peur et bien peur, je n'ai vraiment tremblé qu'une fois. C'était à Lyon. J'avais rencontré au Casino un monsieur tout à fait sérieux, chauve, teint et repeint, les moustaches cirées, l'air d'un ancien militaire, encore bel homme, haute forme, fourrures et tout. « La belle enfant, » qui me dit, je vous otfre des huîtres. » Nous voilà partis. Au restauraut, y quitte sa pelure : redingote, gilet de velours, l'épingle etlachaine. Ah! je n'avais pas fait four... et des manières... un chic... de l'ancienne cour. — Des Miracles! c'était l'incorrigible Fine. — Pour uue fois, t'as mis dans le mille. » Et Paulette poursuivait imperturbable : « Bref, un tel galbe et si bien sanglé dans sa redingote, qu'un moment j'ai cru que c'était Esterhazy. J'avais vu son portrait dans le journal ; bref, y m'emmène, et à l'hôtel (j'aurais jamais osé emmener un client comme ça chez moi) et puis, quoi! on se déshabille. Le type marquait moins bien sous le linge, mais c'était élevé, ça avait des égards. — T'avais prise pour une duchesse I » Mais Paulette ne relevait plus les interruptions de Fine... « Et puis on éteint la bougie et l'on dort... Voilà que, tout
à coup, j'entends comme qui dirait des voix de gosses, des plaintes d'enfants qui chialent après leur mère et je me dis : « Y a des mômes à côté. » Mais le sabbat augmentait et v'ià que les voix sortaient de sous le lit. C'était pas naturel. J'allume. Le vieux dormait toujours; et v'ià que les voix grimpent dans les rideaux. C'était dans le ciel-du-lit que ramageait le vacarme, et puis silence. « J' deviens folle, que je m' dis, ce sont les huîtres qui ne passent pas. » Quand v'ià qu'une voix de polichinelle sort de dessous la commode, un nasillement de pratique, une vraie voix de guignol et qui m'appelle par mon nom et m'entonne la chanson :
Ugène, Ugène, tu me fais mourir.
Ousqu'y a de la gène, y a pas d'plaisir.
et accompagnement d'orgue de barbarie! Le sang ne me fait qu'un tour : « Y a quéqu'un dans la chambre. » Et j'éveille mon vieux. « Qu'est-ce qui a, qui me dit. Je le mets au courant de la chose. « Ecoute, que j' lui fais. » Plus rien. « T'émouve pas, qui m' dit, c'est p't-être moi qui ronfle en dormant. » Y m' regarde d'un drôle d'air, m' tourne le dos et r'pique un somme.
« J'aimais pas beaucoup ses manières, mais un client est un client. « Ce sont les huîtres »,
que je pense, et j' réteins la camoufle. Mais ça recommence, et, cette fois, des voix de Jérémie, des mots en latin, des Miserere, des salamalecs terribles, comme y s'en chante le Vendredi-Saint à Ténèbres, des : « Fille perdue, ta brûleras vive en enfer, prostituée de l'Ecriture »... et tout le branlebas de la confession, de l'extrêmeonction et de la contrition parfaite... J' n'avais plus un poil de sec. J' saute à bas du lit : « Je n' reste pas là-dedans ! » que je m'exclame. — Vous avez tort, mon enfant, me dit le vieux, ce n'est pas le moment de sortir de cet hôtel. » Et plif, plouf, v'ià qu' des pas courent dans 1' collidor, des voix d'agents grognent à la porte : « Ouvrez, au nom de la loi ! » Et des cris de filles qu'on arrête et des jurons d'hommes qui s' cavalent. Tout un piaillementde poulailler où qu'est un renard. Y avait une descente de police dans l'hôtel. Je n' bouge pas, j' me remets au lit, mais j' laisse la camoufle allumée. Le vieux non plus n' dormait plus : ses yeux de faïence, de drôles d'yeux de poupée que j' n'avais pas encore remarqués, s'fixaient droit sur moi. Il en avait une tête d'automate. « S'rait-y somnambule? » Tout cela n' me rassurait pas.
» J' m'assoupis qu' d'un œil ; le vieux me r'gardait toujours.
» Tout à coup un cri, un cri de femme qu'on saigne, mais un de ces cris qui font hurler les chiens dans la nuit, et ça dans la chambre à coté, porte à porte : « Au secours I On tue dans c't hôtel ! » Et je secoue mon vieux tant que j' peux. Mais lui restait toujours immobile avec ses yeux d'homme de musée d' cire. Silence, et les cris d'assassinée reprennent dans la rue : « Au s'cours ! » Et un bruit de lutte et des apartés à voix basses, des conversations à faire dresser les ch'veux sur la tête : « Crève-la donc ! Passe-moi ton eustacke ! » Toutes les horreurs d'une femme qu'on scionne. Je serrais le vieux à le faire crier, les ongles enfoncés dans sa peau. Y bougeait pas ! Il est p't-ètre mort ! Mais non, il était chaud, et plus que chaud, j' vous l'affirme ; on aurait dit que tout c' massacre l'excitait, et c'est d' lui maintenant qu' j'avais peur. Oh! ses narines pincées, c' nez en bec d'aigle, cette face maquillée et 1' crâne comme une bille de billard où la lueur de la bougie miroitait. Et puis, ses yeux, ses terribles yeux comme du verre et ce sourire figé sous ces moustaches !
» Maintenant, c'étaient des obscénités que des voix de crécelle me chuchotaient ; des salauderies de corps de garde flùtées par des voix de fausset, aigres et surettes, des petites voix de
vieux, comme il en rôde, à la tombée de la nuit, près des églises; tout un chœur de marguillieis et de sacristaius en quête de rencontres, dominé par la voix nasillarde d'un polichinelle.
» C'en était trop. Quelqu'un s' payait ma tête et c' quéqu'un-là , c'était mon vieux. Il avait beau ne pas bouger, je l' tenais à l'œil; de temps en temps, ses lèvres remuaient un peu et puis sa poitrine se soulevait; les boyaux lui chantaient dans le ventre, un orchestre lui gargouillait dans les tripes. C'était un ventri... — ...Logue! — Tu l'as dit, ma chère, un ventrilogue! et un grand artiste! Gourette, le ventrilogue de l'Alcazar, du Casino de Toulon et du Kursaal de Nice, un homme qui gagne ses cent balles par jourl Y s'était offert les terreurs de Paulètte Bijou; une espèce d'homme à passions, comme y disent, un sadique; mais y m'a bien payée, trois signes. Ça valait bien ça, et puis j' l'ai pas regretté. On n'a pas tous les jours la veine de coucher avec un grand artiste. — Toi d'abord, tu n' lèves jamais qu' des grands seigneurs ! » C'était la grande Fine qui ne lâchait pas sa rivale. « Tu dis? — Que tu n' travailles que dans V grand et n' ramasses que des sigues, excepté les jours où des retaillés te dégringolent, comme les deux matelots de Toulon^ qui t'ont enfermée
dans la taule après t'avoir vidée de ta bourse et cueilli tes pendants et ton tour de cou! Tu l'as eu le béguin, ce soir-là, et tu marchais presque pour ton compte; madame était chipée pour ces messieurs, et ces messieurs n'ont même pas touché madame. Ils l'ont bouclée dans la chambre et se sont tirés avec la clef. Tu ne t'en es pas vantée, de tes émotions, en casquant les frais de serrurier 1 — Si ce chameau parle
encore ! — Vous n'allez pas vous manger le
nez pour des hommes », concluait la Thérèse Pujol avec la philosophie d'une femme qui a beaucoup vécu. La porte s'ouvrait avec fracas : « La Babet est faite, jetait en courant une fille trempée de pluie. Les mœurs l'emmènent. — Par ce temps ! — La Babet, une fille qui soutient sa mère! Y a plus de bon Dieu! »