LE NOËL DE LINE
« Surtout, ma chère Line, puisque tu vas te guérir au soleil, évite tous les interlopes que la season amène sur la Riviera. Trouve-toi une villa un peu écartée, un peu haute surtout, avec une belle vue sur la montagne et la mer; descends le moins possible en ville ; montre-toi peu sur les routes et refais-toi les poumons dans le grand air et dans la solitude; refais-toi le cœur aussi, notre cœur anémié, aveuli par l'affreuse usure de la vie. L'isolement dans la nature te donnera seul le calme dont tu as tant besoin ; c'est de la laideur humaine dont tu souffres et tu meurs, la laideur morale, plus hideuse encore que la laideur physique... et pourtantl Je n'ajoute pas un mol, car je sais que tu me comprends.
» Ne reste à l'hôtel que le temps de trouver un gîte. Les importuns sauront toujours trop tôt que tu es là ; ferme-leur impitoyablement ta porte. Ils t'amèneraient avec eux leur ennui, l'incurable ennui des gens qui s'amusent. Choisis une villa très loin, qui décourage les visites, et surtout, pour tes bronches fragiles, prends-la dans les hauteurs : l'air y est purifié par le voisinage des neiges, et rappelle-toi, petite Line, que rien pour toi n'est assez pur.
» Il y a de l'impureté dans tout ce qui nous approche; la curiosité est impure comme le désir, et tu sais bien que ta beauté, ton talent, ta renommée même éveillent toutes les convoitises..
» Ne crois pas que je te parle ainsi par jalousie, je ne suis jaloux que de ta santé. Tu es si frêle, si pâle, si délicatement irréelle! La grâce même de ta fragilité m'inquiète ; je ne voudrais pas que l'ignoble haleine des snobs fit fondre ma petite reine des neiges. Tu te rappelles le joli conte d'Andersen, que j'avais mis pour toi à la scène et ce rôle de Neighilde qui te ressemblait, ce rôle de reine chimérique et spectrale des régions glacées du Pôle ! Je l'avais composé pour toi et tu ne le joueras jamais... Et j'en suis presque heureux, car Neighilde était une impérieuse
et une implacable, et depuis je t'ai su une àme de pitié.
» Oui, ma petite Line, toi si calomniée et qu'on juge si mal (on te connaît si peu), je te sais bonne, pitoyable et tendre, et je voudrais te voir encore plus penchée sur les humbles et sur les malheureux.
» C'est la bonté qui console et guérit.
» Chaque détresse secourue offre à notre misère morale un durable élément de bonheur ; rien n'est plus doux que de consoler, et je sais de grands voluptueux qui, pour les essuyer ensuite, ont fait d'abord couler des larmes; mais ceux-là déjà n'avaient plus la divine simplicité. Ma petite Line, dans ta solitude ensoleillée, donne-toi la joie d'en apporter aux autres. On a toujours l'occasion de faire la charité ; regarde autour de toi, vois les pauvres, vois les humbles. Ceux-là t'aimeront sans te comprendre, bien meilleurs que ceux qui te comprennent sans t'aimer. »
Et la lettre finissait dans d'intimes tendresses.
La petite courtisane la tendait du bout de ses doigts aux ongles brillantes à Bébé Chichette, accroupie sur un pouf derrière sa chaise de toilette, et, tout émue à la pensée de ses maux évo-
qués, croyait devoir étouffer un accès de toux poitrinaire.
— Comme il m'aime et comme il écrit bien ! Je me sens une àme d'enfant quand je le lis!... Il est encore plus malade que moi.
— Et ousqu'il soigne son rhume? traînait la voix faubourienne de Chichette.
— A Madère. Comme il doit s'ennuyer!
Jacques d'Espeuilles, le librettiste et le poète
attitré de Line, y soignait, cet hiver-là, une incurable neurasthénie, volontairement exilé de Paris par une saturation dégoûtée du boulevard.
C'est là, en plein Océan, qu'une lettre de Line l'avait informé de la décision des médecins, envoyant la jolie fille se remettre en Riviera de l'humidité glacée des brouillards de Londres et des exigences d'une liaison princière.
Le caprice d'un des membres de la famille royale avait attiré Line de Serres en Angleterre; le caprice, devenu passionnette, y avait fixé la blonde courtisane. Line avait quitté Paris, sa luxueuse installation du quartier Monceau pour un des plus beaux hôtels de Charing-Cross. Mais les brumes de la Tamise avaient débilité la constitution déjà si frêle de Line et sur l'ordre de la Faculté, la favorite s'éloignait momentanément et allait passer l'hiver en Riviera. La ré-
ponse de d'Espeuilles l'atteignait à Paris, dans le désarroi de son appartement de la rue de Prony, gardé comme pied-à-terre.
Line s'était arrêtée cinq jours, le temps de respirer avant de prendre le train de luxe de Cannes et de faire quelques commandes chez le grand faiseur.
La lettre de Jacques la trouvait donc désemparée, dans la détresse de ces vastes pièces inhabitées depuis six mois, frileuse et grelottante et de son isolement et du froid de l'hiver.
BébéChichette, une amie des débuts, une amie restée pauvre, immédiatement appelée auprès d'elle, n'avait pu dissiper cette impression de foyer éteint, et voilà que la prose cadencée et chrétiennement littéraire de d'Espeuilles venait encore l'attendrir sur elle-même.
Oh ! comme il la connaissait bien, le caresseur de mots et de phrases qui lui parlait de sa santé et de son àme, et jouait avec l'archet de son style sur l'égoïsme morbide et joli de tout cet être sensitif. Line buvait les conseils de Jacques comme un philtre, et merveilleusement cabotine, s'aggravait son état, toussait nerveusement, délicieusement apitoyée devant les tons de nacre de son visage, délicieusement angoissée devant ses yeux de fièvre et leurs cernures mauves,
car elles sont toutes plus ou moins Dames aux Camélias à l'entrée de l'hiver.
— Oui, Jacquot a raison, soupirait Line avec une intonation de f.héàtre. Suis-je assez pâle, ma Chichette, et mes pauvres doigts sous leurs bagues, on dirait des lys sous de la rosée en pleurs. »
Line de Serres avait de la littérature ; les méchantes langues soupçonnaient même d'Espeuilles de n'être juste que son collaborateur.
Une sonnerie électrique arrachait la jeune femme à sa délectation morose; une femme de chambre paraissait à une porte.
— Hortense, qu'est-ce encore ? Je n'y suis pour personne.
— Madame, c'est le père Ledru, le régisseur des Fantaisies-Parisiennes. Il a su madame à Paris et vient s'informer de la santé de madame. »
Le père Ledru, des Fantaisies-Parisiennes ! Tout un passé de gloire et d'apothéoses pétillait dans les yeux de Line. Les Fantaisies-Parisiennes I Le tumulte des machinistes en scène, l'empuantissement des coulisses, les coups de sifflet du régisseur, les menaces d'amende, la plantation discutée des décors, et, les soirs de première, l'affolement général, le troupeau bous-
Cillé des danseuses et le défilé des soireux et des clubmen dans sa loge encombrée de Heurs. Les Fantaisies-Parisiennes! Les trois années de débuts et de créations qui avaient consacré Line, et rien que des livrets de d'Espeuilles, dont elle avait incarné toutes les héroïnes : Floriane, dans la Belle au Bois dormant; Yeldys, dans la Chevauchée du roi Gombaud; Elfrid aux cheveux blonds, le petit page de la reine, dans un Conte d'hiver!
— Le père Ledru ! Qu'il entre !
Et Line, comme délivrée, se levait toute droite dans les plis amples de son peignoir, et après les exclamations d'usage, les poignées de main au vieil homme balbutiant, ahuri, les cris de joie et de stupeur un peu voulus, le père Ledru était installé, au coin du feu, devant un lunch improvisé de sandwichs, de porto et de xérès, choyé, cajolé par les deux femmes, pressé, harcelé de questions de Line de Serres, reprise à son passé de chanteuse applaudie du boulevard.
Le boulevard, les Fantaisies-Parisiennes ! Qu'y faisait-on? Qu'y jouait-on? Quelle était la femme en vedette? Et à travers un débinago hàtif de toutes les artistes en ce moment sur l'affiche, exécutées d'un mot féroce, revenait comme un « leit-motiv » le regret naïvement
exprimé par le père Ledru dans cette même et unique phrase : « Ah 1 ça n'est plus comme du temps de madame !... »
Tout allait de travers depuis que le directeur était malade. Son beau-frère, M. Adolphe n'y entendait rien. Est-ce qu'un courriériste de théâtre connaît quelque chose à la mise en scène? Il avait de l'esprit, cela était certain, et avait de drôles de mots qui révolutionnaient parfois Paris pendant vingt-quatre heures, comme sa Piqueuse de cothurnes pour mademoiselle Bartet et son théâtre de la Chausson du Maine pour les Folies- Ménilmontant, à cause de madame Balanec, la directrice qui s'envoyait tous les machinistes... Avec ça que le compliment ne pouvait pas lui être retourné, avec sa grande bringue de madame Ploméneuse, l'ex-Ploméneuse des Folies-Dramatiques, un vieux collage d'il y a dix ans, qui le menait au doigt et à l'œil. Elle s'appuyait, elle aussi, tous les béguins dont elle avait l'envie, jusqu'aux commissionnaires des magasins du Louvre. Oui, madame, même que sa cuisinière l'a quittée par rapport à ça. Elle chante maintenant dans les chœurs; elle est chez nous, mais sous un faux blaze, et je l'ai mise au troisième rang, pour que la Ploméneuse ne la reconnaisse pas aux répétitions, car elle assiste maintenant
aux répétitions, ce chameau-là I De quoi se mêle-t-elle? Ah! c'est bien un grand malheur pour nous que M. Pranzi soit tombé malade, et un malheur plus grand que M. Adolphe ait cette femme-là dans le sang ! On dirait qu'il en a peur. C'est un vrai massacre, cette femme ! Elle a tout chambardé au théâtre, elle a rompu tous les traités, changé le costumier, toutes les partitions sont commandées à M. Niquette, parce qu'il est bel homme, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre les figurants jusque dans leurs loges. C'est comme les pompiers de service! Je vous jure qu'ils en ont un service avec elle. C'est un scandale! Ah! M. Adolphe peut blaguer la Chausson des Folies-Ménilmontant ; il a le chameau de la rue du Caire à domicile; et avec ça mauvaise comme une teigne avec les autres femmes, cherchant noise aux jeunes et aux jolies et n'engageant que des laiderons ou des vieilles gardes, des vieux requins du second Empire, cuirassés de bijoux comme des reines de féerie, car elle signe les engagements aussi. Malheur ! Chiquita, la maîtresse de ballet, a tout envoyé au diable, et quelles vedettes sur l'affiche pour remplacer madame ! La grande Ida de l'Athénéum, qui arrive toujours, saoule d'éther et de morphine, cinq minutes avant le lever de rideau,
embouchée comme un charretier, et qui a fait manquer deux répétitions générales! Quant à miss Pâtisson, madame la connaissait, puisque madame avait refusé de jouer avec elle : elle ravageait tous les quadrilles et débauchait jusqu'aux figurantes : wiejîlle d'acétylène, comme disaient les « Echos » de Gil Blas. Ah! ce n'était plus comme du temps de madame, non, ce n'était plus comme du temps de madame! » Et le vieux régisseur, allumé de xérès, dépêchait le chapelet de ses griefs et de ses rancunes.
Line buvait du lait. Le menton dans ses mains, les coudes aux genoux, elle caressait ses yeux aux rides du vieillard ; elle le trouvait beau ; encore un peu, elle l'eût embrassé sur les lèvres, ces vieilles lèvres rasées, dont les récriminations lui rafraîchissaient l'âme. C'était comme un jeu de massacre, dont chaque poupée abattue la piédestalisait dans une apothéose.
— Et Polo, le machiniste? disait-elle au hasard.
— Polo, le grand Bellevillois, qui a monté le décor si difficile du deux dans la Belle et le truc mouvant de la Chevauchée où madame semblait grandir à vue d'œil ! Ah! madame, il est bien bas. Voilà six semaines qu'il est à l'hôpital : une bronchite infectieuse qui ne veut pas guérir, et
trois mioches à la maison et une femme quasi élevée comme une bourgeoise. Quelle misère, madame! J'ai élé le voir l'autre jeudi, mais je ne suis pas riche ! »
Line n'écoutait plus, les yeux ailleurs. Les paroles du père Ledru venaient d'évoquer à ses yeux la silhouette du chef machiniste, un grand blond aux yeux tendres et découplé comme un déménageur. Une vague ressemblance avec Jacques d'Espeuilles l'intéressait au malade. Dans les coulisses, au cours des répétitions des pièces du poète, le personnel plaisantait le faux air qu'avaient entre eux le machiniste et l'auteur. La mère de Polo avait dû sûrement avoir une faiblesse. Et pendant qu'elle s'attardait complaisamment au passé, une phrase de la lettre de Jacques lui revenait en tète : « Vois les humbles, ceux-là t'aimeront sans te comprendre, meilleurs que ceux qui te comprennent sans t'ai mer. »
— Ce pauvre Polo, scandait-elle, la voix haute, comme sortant d'un rêve. A. quel hôpital est-il, père Ledru?
— Ah! bien trop loin pour vous. À la Pitié, derrière le Jardin des Plantes! Et encore, s'il est là, c'est grâce à un sénateur.
— Trop loin pour nous, père Ledru? vous ne
nous connaissez pas I Tu te souviens de Polo, Chichette? Nous irons le voir.
— x\hl si vous faites ça, mesdames, vous serez des...
— Des anges, dites le mot, père Ledru, des anges de ciels de lit.
— Ah I on sait bien, au théâtre, que madame a du cœur.
Et Line décida un exode à l'hôpital. On irait voir Polo sur son lit de misère. D'Espeuilles la voulait plus penchée sur les humbles : elle suivrait à la lettre les conseils de son poète ; sa joie serait d'en apporter aux autres. On était justement à la veille de Noël, et le lendemain était un jour de visite. Ou irait porter de l'argent, du raisin, des oranges et des fleurs à ce pauvre machiniste. Polo aurait aussi son petit Noël. Toutes les Fantaisies Modernes sauraient que Line de Serres avait du cœur. Le père Ledru se chargeait d'en informer le personnel, ne serait-ce que pour faire endécer cette grande teigne de madame Ida, qui lâchait juste cent sous pour toutes les collectes organi-
sées au profit des camarades, tandis que madame Line et Madame Asting aussi, quand il s'agissait de secourir une infortune, ne donnaient pas moins de cinq louis, en cela grandes artistes comme madame Sarah Bernhardt, dont la générosité était bien connue dans le monde des théâtres (voyez réclame). « Pour sur que Polo serait heureux de les voir ! C'était capable de le guérir du coup, à moins pourtant que l'émotion ne fût trop forte. Si ces dames le voulaient, il les accompagnerait demain à l'hospice et il les précéderait pour préparer Polo. » Mais la courtisane, que le verbiage de Ledru commençait à énerver, congédiait d'un ton bref le vieil homme. Le régisseur se retirait avec un louis d'étrcnnes glissé par la femme de chambre, confondu de gratitude et d'admiration.
« Pourvu qu'elle y pense encore demain, ronchonnait-il en lui-même, c'est si volage, ces grandes artistes. » Et il étouffait un soupir qui en disait long sur ses fréquentations des princesses de la rampe et de l'alcôve.
Line était déjà toute à la toilette qu'elle devait arborer, cette nuit même, chez Olympe de Sambre-et-xMeuse, sa plus intime ennemie. (Ces dames, dans leurs lettres, se traitaient de « cher cœur ».) Un richissime Américain venait de
désespérer toutes les amies d'Olympe en installant, dans l'hôtel de la Thowtiwa, l'ex-espionne impériale, la fraîche et robuste créature qu'était la Sambre-et-Meuse.
Seconde femme de chambre, il n'y avait pas six mois, chez la d'Anglars, danseuse à l'Opéra, la chance inespérée d'une rencontre avait enlevé la belle fille du promenoir des Folies-Bergères pour la lancer le lendemain aux Acacias. La sottise légendaire d'Olympe la servait à miracle : sa cbair de lait, ses larges yeux de ruminant, sa candeur même et sa parfaite ignorance rafraîchissaient les sens des mâles et reposaient comme un séjour aux champs ; son précédent amant l'appelait sa ferme; on se mettait au vert avec elle.
« Nous souperons à Bethléem et dans l'étable », avait dit Line en acceptant l'invitation au réveillon. Elle méprisait la rapide fortune d'Olympe, due tout entière au hasard, mais n'était pas fâchée d'exhiber à cette crémaillère, où se montreraient les filles les plus huppées de Paris, la dernière parure offerte par le prince: un collier de perles incomparables, séparées les unes des autres par des noisettes en brillant, et Line savait son collier unique au monde. Le prince l'avait payé plus de deux millions, et les cadeaux de
cette valeur, on les a peut-être moins pour soi que pour les montrer aux petites amies. Line avait fait sortir de ses malles toutes ses robes de satin blanc ; elle avait fait étaler aussi sur son lit les anciennes robes blanches restées dans ses penderies ;elle et Ghichette les étudiaient attentivement. L'écrin était ouvert au milieu des étoffes, et Chichette faisait jouer successivement sur chaque robe les grosses perles et leur humide orient. C'était une robe de moire, pourtant vieille de dix-huit mois, qui obtenait tous les suffrages.
La nacre des perles s'avivait sur les grandes ondes de l'étoffe.
Pour rajeunir la coupe de la robe, Line décida qu'on ajouterait au corsage des larges manches de velours blanc de Venise aux froissures délicates, dont les plis s'éclaireraientde pendeloques dé perles cousues à même, et la robe ainsi retouchée devenait un merveilleux costume de dogaresse. Les perles de nacre vive sur l'ombre de la moire s'allumaient comme du givre sur le mat du velours, et Line battait des mains comme une enfant, ravie de son idée, de cette invention de robe, dont l'ingéniosité allait affiner encore sa beauté de princesse de conte.
Et la tète de tous les convives, de toutes ces volailles de la haute noce, à commencer par la
maîtresse de la maison, et de leurs financiers et gros industriels d'entreteneurs, quand pareille à quelque patricienne de la Renaissance dans la somptuosité soyeuse et veloutée de toutes ces blancheurs, elle déclarerait, elle la favorite aux deux millions de perles, qu'elle irait passer sa journée du lendemain à l'hôpital! Quelle leçon à toutes ces parvenues du cabaret et de l'alcôve, dont l'avarice se défendait toute l'année contre la cupidité de parents pauvres I Quelle gifle sur les faces congestionnées et les crânes luisants de tous ces forbans delà haute banque et de l'usine, dont les capitaux étaient sués par la misère des ouvriers. Et la petite courtisane sentait frémir en elle l'âme héroïque de Maud Gone.
Ce revirement généreux lui remettait forcément en tête la visite à Polo. Il fallait aussi arrêter le costume de ce pèlerinage. Il fallait quelque chose de simple et de discret et qui sentit pourtant la grande dame ; il ne fallait révolutionner ni le personnel des salles ni les familles des malades, et il fallait pourtant impressionner les internes. Il y avait parmi eux deux fils de famille, des jeunes gens bien nés, et qui plus tard peut-être seraient de grands médecins; il fallait que ces Pozzi et ces Poirier de l'avenir gardassent à jamais le souvenir de Line. La blonde
PROPOS D'AMESTSIMPLES 57
enfant se décida pour un costume de drap carmélite: une étole de zibeline achèverait de lui donner une allure liturgique. Une petite capote ornée de deux ailes de mouette idéaliserait son profil séraphique, une chaîne d'améthystes compléterait l'ensemble. Elle imposait à Chichette, dont elle redoutait le goût commun, un froc de bure olive, et pour être sûre d'être obéie à la lettre, elle lui en faisait présent; elle la prendraitle lendemain chez elle, Chichettedemeurant à l'angle de la rue de Provence.
Le don d'une ceinture en vieil argent achevait de décider l'amie pauvre, qu'avait tout juste enthousiasmée le choix du froc. Chichette se rendait bien compte qu'elle ne ferait pas un sou, ensevelie sous un linceul de bure verte; mais avec Line il fallait toujours se résigner à briller à Parrière-plan ; et les deux amies se quittaient sur une effusion de tendresse. Chichette devait sa soirée à son coulissier, son monsieur du mardi, et ne soupaitpas encore chez Olympe de Sambreet Meuse.
Le lendemain, vers les deux heures, le coupé de Line emportait dans la direction du Jardin des Plantes les deux petites femmes frileusement blotties et tout heureuses de la bonne action qu'elles étaient complices. La voilure était encombrée
de fleurs, de paquets soigneusement ficelés et de boites nouées de faveurs bleues et roses: Line avait dévalisé fleuristes et confiseurs. Cinq louis, préalablement insinués dans une petite bourse de soie mauve, devaient être glissés en partant dans la main du malade; on couronnerait ainsi dignement la mise en scène de l'œuvre méritoire. Line avait renoncé au dernier moment, à son étole de zibeline ; une ample mante de satin noir l'engloutissait toute, et pénétrée de la grandeur de la mission qu'elle assumait, elle se taisait, les yeux ailleurs, la prunelle perdue dans on ne sait quelle intime contemplation, plus tête d'expression que jamais sous la petite toque aux deux ailes d'ange. Ghichette dans son froc de bure avait franchement l'air d'une nonne de bal masqué ; un coquin de petit nœud bleu pâle, qu'elle s'était campé sur l'épaule, nuisait à son aspect évangélique; Line déplorait cette erreur, mais ne souffrait pas trop de ce manque de goût qui était à l'avantage du sien. Elle avait renoncé à informer Chichette des fautes de service et de tenue qu'elle avait notées au souper de la veille ; qu'y eut-elle compris ? Et Chichette, un peu gênée de ce silence, sentait s'affirmer le sérieux de leur apostolat.
Dire que, malgré leur effort vers la simplicité,
leur débarquement à l'hôpital ne fit pas sensation, serait un impudent mensonge. Dès leur sortie de la loge du concierge, ce fut une révolution qui mit tous les malades aux fenêtres, les infirmiers aux seuils des bâtiments. Elles traversèrent trois cours entre deux haies de convalescents engoncés dans des capotes brunes, la face hâve sous des bonnets de coton ; des infirmières accourues chuchotaient avec des internes. Elles ameutaient des groupes. Elles gagnaient le bâtiment D, Ghichette un peu gênée de tous ces chuchotements, à côté de Line imperturbable, en vraie femme de théâtre dont la curiosité du public augmente et fortifie l'aplomb. Mais, quand elles entrèrent dans la salle Nélaton, Line portant une énorme gerbe de lilasà la façon d'un ange préraphaélite.. Ghichette la suivant, les bras encombrés de paquets et de cartons, ce fut une stupeur. « Monsieur Polo, une visite pour vous! » criait en se précipitant dans sa robe de chambre un petit Montmartrois convalescent. Tous les malades s'étaient dressés sur leur séant : quarante paires d'yeux écarquillés dans quarante faces terreuses dévisageaient les deux femmes, ne perdaient pas un de leurs mouvements. Polo soulevé sur son lit regardait sans comprendre; il ne reconnaissait pas Line. Elle
avait quitté Paris rousse, elle revenait blonde, et puis ce grand air de duchesse pairesse appris à Londres la changeait étonnamment; c'était la présence de Cliichette qui le renseignait. Celle-là avait toujours ses yeux de garce. Le malade avait un sourire souffrant. « — Madame Linel ... — Mais oui, c'est nous, mon bon Polo! Le père Ledru nous a dit ; nous avons voulu nousmêmes. ..Vous n'êtes pas trop changé :çane sera rien, vous vous remettrez ; nous sommes là . » Et prenant son rôle au sérieux, Line s'installait au chevet du malade, daignait relever les oreillers, border les couvertures et lui tapotait dans les mains, Chichette, très absorbée par les œillades d'un interne paru au fond de la salle, s'activait plus mollement. Maintenant c'était le déballage des friandises apportées, les muscats à trois francs la grappe, les mandarines et les fruits frappés. Des lilas blancs, des anémones et des violettes de Nice jonchaient le pauvre lit d'hôpital; et du rose aux joues, le machiniste un peu gêné de toutes ces munificences s'extasiait et se confondait en remerciements. Des loustics tournaient autour du groupe, des conciliabules s'organisaient auprès des lits ; des curiosités montaient de familles scandalisées ; des grosses femmes à bonnets avaient des re-
gards de matrones outragées. Le sillage de parfums laissé par les deux femmes et l'armature de bagues des mains dégantées de l'actrice avaient mis toute la salle en éveil. « — Des princesses ! avait murmuré un naïf. — Deux catiches ! avait riposté un apprenti en visite; quèque ancienne à Polo. Un de ses béguins des Fantaisies Modernes, des gonzesses de théâtre des princesses couche-toi-là. »
Line, toute à son r<*)le de sœur de charité, attachait au plafond des prunelles lointaines, en adoration d'elle-même, elle entendait monter autour d'elle une ovation d'hommages et de respects. Polo la regardait en extase. Tout à coup une angoisse se peignait sur ses traits. Une femme de trente ans, fraîche encore, vêtue comme une petite bourgeoise, venait de paraître à l'entrée de la salle. Elle poussait devant elle trois enfants pauvrement, mais proprement vêtus. Elle allait droit au groupe et, bousculant avec affectation les deux femmes : « Je vois que tu as de la visite, disait-elle au malade; tu ne t'ennuies pas. Nous aurions pu nous dispenser de venir. » Et s'adressant à l'actrice effarée : « — Vous n'êtes ni la sœur, ni la femme de Polo, alors quèque vous faites ici? — Mais, madame ! balbutiait Line. — Moi, j' suis la bourgeoise.
C't' homme est mon homme etv'là mes gosses.» Et comme le malade intervenait pour expliquer: « Mais, Françoise, c'est madame Linede Serres! — Parbleu ! j' la r'connais bien. Une poupée. Mince de raisins, de lilas et d'oranges ; en v'ià pour plus de dix sigues ! C'est à peine si àla maison j' peux faire manger les petits. Elle te doit bien ça, mon homme, pour l'état où elle t'a mis. » Et coupant la parole au malade : « C'est un béguin, ça saute aux yeux. J'étais dans l'escalier qu'on m'avait avertie. » Et prenant à témoin toute la salle :« Bon sang de malheur ! si c'est pas une pitié de retrouver ici la traînée de son mari. »
Line s'était levée toute blême: « Madame !...» Un interne accouru offrait son bras à la jolie femme défaillante ; Line se retirait presque huée par toute la salle.
Elle se jetait en sanglotant dans le fond de sa voiture,, étouffant maintenant, en proie à une crise delarmes.« Faites donc lebien,suffoquait-elleen mordillant son mouchoir. Penchez- vous sur les malheureux et sur les humbles ! Faciles à suivre, les conseils de d'Espeuilles ! » Le coupé descendait la rue Monge. « Et les cinq louis, tu ne les lui as pas donnés au moins, les cinq louis? » C'était Chichette. Elle ne perdait pas la carte . »
Non, ils sont là, je les ai oubliés, ils sont là dans la bourse. J'étais si troublée. Prends-les, chérie, fais-en ce que tu voudras. — Ça m'aidera à payer ma modiste. » Et la petite acteuse escamotait la bourse. Un bienfait n'est jamais tout à fait perdu.