LA PETITE A FRANÇOIS
« La Femme-Araignée, la merveille du siècle. Entrez, messieurs ; entrez, mesdames! — Les Mystères de V Inquisition ! Le plus beau musée de cire des cinq parties du monde, salon anatomique visible pour les hommes seulement, Galilée dans son cachot, les in pace du Saint-Office, Jeanne d'Arc sur son bûcher, la question au Châtelet, la Sachette de Notre-Dame ! Entrez, rendez-vous compte, messieurs, mesdames, des atrocités de l'Obscurantisme. — Ramânalo /Entrez voir Ramânalo, le terrible sauvage de la Terre-de-Feu, le mangeur de flammes! Il dévore une montre et sa chaîne et les rend intactes ; il engloutit quatre grenouilles vivantes, deux alouettes avec leurs plumes et un lapin tout cru,
et cela en trois minutes. Entrez admirer Kamanalo, le mangeur de grenouilles, la concurrence à nos ministres. — Messieurs les artilleurs, messieurs les militaires, entrez, venez par ici, un spectacle unique, instructif et intéressant à voir, un cas médical visible pour les adultes : le génésium de Mademoiselle Victoire ! »
Les bouiments n'avaient pas grand succès. Une brume froide faisait, ce soir-là, l'atmosphère rousse et le pavé gras; c'était un lundi et les permissionnaires étaient rares. Le col du veston frileusement relevé, des gens niaient, les épaules hautes, dans la direction de la place Masséna ; pas de promeneurs; les contorsions de deux gauchos des Pampas, le sombrero mexicain rabattu sur des faces de pitres, retenaient seuls, quelques grelotteux devant la baraque d'une Loïe Fuller au rabais. Les glapissements du Concert tunisien n'arrêtaient même pas les passants et toute la troupe en parade, Fatmas de la Croix- Rousse en grègues Liberty et Andalous de Tarascon en vestes de toréadors et en culottes de soie déteinte esquissaient en pure perte leurs plus hardis déhanchements. La mélopée sabir d'Aliben-Lakdar, le nègre soudanais, dont les tours de reins ameutent ordinairement la foule amusée du vieux Nice, n'attirait même pas, ce soir-là,
un Italien; les deux baraques de lutte étaient fermées. C'était la misère noire, la misère prévue du mauvais jour qu'est le lundi, aggravée par la glaciale humidité de cette soirée de brume. C'était l'agonie de la Foire de Noël, dont les bateleurs tiennent jusqu'au 15 janvier leurs assises sur la rive gauche du Paillon, du pont Garibaldi au pont du Lycée, le Paillon tout retentissant, le jour, des battoirs des lavandières et comme éclaboussé de clartés par l'envol de tant de linges blancs !
Il béait à cette heure comme une grande travée d'ombre derrière les toiles des entre-sorts et, dans la solitude de la fête, c'est à peine si le génésium de mademoiselle Victoire, lancé d'une voix aiguë par une aguichante commère, faisait tourner la tête à un furtif passant : oui, c'était bien le fiasco final et le krach des forains sous les blêmes platanes d'hiver où de Bergues et moi errions, mélancoliques.
« Rien à glaner, ce soir, faisais-jeun peu impatienté de battre la semelle dans ce brouillard, tous font relâche par ce froid; on se couche tôt au pays de la chatouille. — Suivez-moi. Je sais un bar où se réunissent les forains, et, si vous me promettez de ne pas jeter les hauts cris aux propos plus ou' moins verts que vous pourrez en-
tendre, nous allons surprendre dans leur belle inconscience l'àme parfois exquise et souvent touchante de quelques simples. — Des simples parmi des bateleurs ? Ces traineurs de routes échoués de ville en ville et de village en village I — Je vous vois venir, mais il y a forains du Midi et forains du Nord. La Provence est comme la Sicile; le soleil y purifie tout. On parle de l'immoralité de l'Italieet delà Grèce. Le terme est impropre. L'immoralité commence à la conscience du mal commis, c'est la notion du plaisir permis et de la joie défendue qui constitue la faute. Les gens de ce pays sont amoraux et non immoraux; dans la facilité de leurs mœurs et leur paresse de penser ils ne soupçonnent même pas ce que c'est que la morale. Ils ont l'instinctive appétence des jeunes chiens pour toutes les caresses et, d'où que vienne le plaisir, ils l'acceptent avec cette docilité frissonnante dont on retrouve la sensation dans leurs propos d'amour. « Tu me donnes le frisson » est ici, entre amants, l'expression courante du désir. Et la bonhomie de leur langage, et l'indulgente philosophie de leurs âmes de fatalistes ! Je me souviens toujours d'un propos de voiturier entendu à Beaucairc. J'ai le culte des anciennes diligences, on ne voyage bien et on ne voit vrai-
ment un pays, que haut perché sur le siège d'une antique patache ; l'automobile dévore l'espace et l'on brûle les routes dans une espèce de stupeur éblouie. J'allais à Marseille et venais de Valence. C'était au mois d'avril en plein éveil de la Gueuse parfumée et, le long des routes bleues et blanches qu'a chantées Paul Arène, c'était le frisselis des roseauxd'Espagne et le scintillement sous les sautes de brise des vergers d'oliviers; et puis c'étaient aussi les bonnes haltes dans les vieilles villes embaumées de souvenirs et riches d'architectures romaines et romanes, Avignon et Villeneuve-lès-Aviguon surtout, cette Pompéi des papes, Arles et ses arènes, l'Arles des Aliscarops, Tarascon et son château du roi René !... Bref, nous étions à Beaucaire, dans une auberge de rouliers. Le voiturier, un vieux Provençal au profil glabre et gras de médaille romaine, un vrai masque d'empereur aux joues rases, Vitellius ou Galba, achevait de descendre les bagages. Un des rouliers stationnant dans la cour l'interpellait : « Eh ! père Azémar, comment va-t-on chez vous? On dit votre femme bien bas. » A quoi le César en blouse : « Eh ! il a mangé le bon Dieu hier, et il a paour de mourir, la pôvre, et moi, j'ai bien paour qu'il ne meure pas. » Sans commentaires, n'est-ce pas, ce naïf aveu de vieil
époux aspirant au veuvage? Mais nous sommes arrivés, monseigneur. »
Nous étions place Garibaldi, devant un bar s'ouvrant sous les Arcades. De Berguesen poussait la porte aux vitres dépolies ; la petite salle était bondée de consommateurs. Bon nombre de casquettes de fourrure et de feutres mous aux larges ailes désignaient assez clairement des forains; quelques figures m'étaient familières pour les avoir vues en parade ou croisées sur la Foire. Il y avait là le nain du Palais des Illusions, barbu comme un patriarche et drôle de la malice de ses petits yeux en éveil, le nez bulbeux et renifleur ; il y avait là le nègre soudanais du Concert tunisien et un des gauchos mexicains de la baraque de la Loïe; il y avait là des longues blouses bleues brodées de maquignons et des petites vestes de montagnards, tout ce monde fiévreusement activé autour de parties de manilles dont les cafés étaient l'enjeu : ni cris, ni jurons, une atmosphère presque silencieuse.
Avec la sûreté de coup d'œil qui fait de lui un guide émérite, de Bergues traversait les groupes et allait s'asseoir auprès de quatre colosses attablés devant une bouteille de limonade. C'étaient quatre gars à la nuque violente et à la physionomie douce , malgré l'avancement des
maxillaires, quatre gars aux yeux tendres et comme endormis sous leurs paupières lourdes, l'air de brutes pensives et lasses. Ecroulés sur leurs chaises dans un tassement de tout le corps, ils tripotaient leurs cartes, étayésdes coudes aux bords de table,, et tous les quatre étaient blonds comme le miel. De Bergues saluait le plus grand d'un imperceptible sourire de l'œil.
« Amable des Baumettes, me disait-il en prenant place à la seule table demeurée libre. Vous l'avez vu, rue Blanche, au Championnat de lutte du Casino, un des plus fins lutteurs, une des gloires du Midi ; mais il préfère à Paris les foires de Provence ; sa baraque ici occupe le coin du pont. L'autre à la tête petite, un masque de Ligure avec des yeux si curieusement droits, un Génois. Il lutte ici, sous le nom de Jean le Russe, Jean le Russe à cause de l'alliance ; le troisième, énorme, le plus gros de tous, un pêcheur des Ponchettes, un Niçois et, enfin, le quatrième à la physionomie régulière et douce, l'air d'un pâtre sous ses cheveux moutonnés en toison, un paysan de l'Ardèche, un croquant. Voyez, il a son baluchon en sautoir et le foulard noué sur le menton, le vrai costume du trimardeur. Je parierais qu'il retourne ce soir au pays et brûle le train suivant la louable ha-
bitude, qu'il ont tous ici de frustrer la compagnie. François Gorola, dit le Catalan; le Catalan est pour les besoins de l'annonce. Maintenant écoutons un peu ces messieurs, mais demandons des cartes. Surtout n'ayons pas l'air d'épier. » Les lutteurs avaient repris leur conversation « Alors, c'est dit, François ! tu nous quittes nous ferons sans toi. Tu prends le train de mi nuit et retournes au pays? — Eh! que voulez vous? répondait l'interpellé d'une voix chantante la femme m'écrit, elle s'ennuie, la pôvre, et la vieille aussi ! Et s'il n'y avait qu'elles, mais il y a la petite, elle est si belle l elle n'a pas un an et pèse trente livres. On vient la voir de Privas, tant elle est grosse ! — Et puis tu es nouveau marié, François et le cœur y te parle. » Et le Niçois lui donnait une bourrade. « Eh ! ce n'est pas ça ; je vous assure, répliquait l'Ardéchois ; les femmes, on en trouve partout; mais la petite, ce n'est pas la même chose. Je ne suis pas sur d'en faire une si belle. — On ne réussit pas à tout coup. — Et puis tu as raison, François, la fête est presque finie, ta femme te veut, tu dois rentrer chez toi. » C'était Amable qui parlait. Le patron approuvait l'employé. « Et que leur rapportes-tu, à tes femmes ? interrogeait Jean le Russe. — Des oranges de Nice, et j'ai
fait chemin pour en trouver à bon compte; tout est si cher au marché. J'ai été en campagne, chez un paysan, et les ai fait couper sur l'arbre avec les branches et les feuilles. On dirait des rameaux de Pâques. Ce que les femmes seront contentes, elles n'ont jamais vu ça. Ah ! on va rire à la maison. » Et le gars riait lui-même aux anges. « Et à ta petite, qu'es-ce que tu lui rapportes? — A ma belle ! Ah! pour elle j'ai fait dépense et j'ai vidé la bourse. Une belle poupée qui m'a coûté trois francs et une maisonnette, quarante sous, avec les brebis, le pastour et le chien. J'en suis pour un écu rien que de bagatelles ; mais va-t-elle battre de ses petites mains et en faire des risettes I Je l'aime tant, cet ange du bon Dieu 1 — ■ Elle te ressemble au moins? — Eh 1 tune voudrais pas ! C'est tout mon portrait, elle peut servir de miroir à son père. » Et les autres lutteurs s'égayaient, mis en joie par ce bel élan d'amour paternel.
Le Niçois méditait une malice.
« Et le petit qui couchait avec toi, François, tu l'emmènes? — Quel petit? faisait l'Ardéchois rouge jusqu'aux oreilles, quel petit ? — Mais le Parisien, le camelot qui vendait des couteaux et des porte-monnaie sur la Foire, et qui avait de si belles mirettes, Jacques les Beaux -Yeux. — Il
me conduit à la gare, mais reste ici pour la saison, ie pôvre. Que ferait-il au village? — Et puis où le logerais-tu chez toi ? — Taisez vous, méchants I Quand je l'ai cueilli la première fois, il ne savait où coucher et n'avait rien mangé de la journée, le môme, et puis si brave! Ah! il m'a bien soigné mon linge, et puis où voyez-vous le mal qu'on ait dormi ensemble ! On est des pauvres : la chambre, elle coûte moins cher, et à deux on ne se languit pas tant. »