LA VILLA TROPHIME
Nous causions souvenirs d'enfance, de Bergues et moi,, et, avec une mélancolie parfois secouée de gaietés soudaines, évoquions des salons falots et ''gourmés de petite ville, comme nos fils n'en connaîtront plus. Il y a déjà plus de vingt ans que ces sortes d'intérieur ont complètement disparu.
La civilisation, la démocratie, l'incessante marche du progrès, envahissante et meurtrière, en nivelant la société française ont à jamais détruit ces derniers vestiges d'une époque aujourd'hui abolie. Ces salons ridicules et touchants avaient bien leur charme. Des personnages hofifmanesques à force d'intensité provinciale et des maniaques attendrissants y éternisaient d'un
gfste ou d'une attitude l'atmosphère de jadis.
— La province ! moi aussi, j'en ai subi l'engourdissement monotone, la veulerie somnolente, et, comme vous, j'ai souffert jusqu'à en crier de ridicules qui, aujourd'hui, nous font sourire.
Et Henri de Rergues, se redressant à demi sur les coussins du divan, laissait flotter ses yeux troubles sur la Méditerranée, apparue de lapis sombre au-dessus des verdures blêmissantes d'un verger d'oliviers.
— Mais la province n'est pas seule à produire des grotesques, et les petites villes du Centre n'en ont pas le monopole. Les villes d'eaux et de bains de mer peuvent lutter avantageusement pour le ridicule avec les Martinville-les-Fossés et les plus mornes Avranches. Et pourtant j'en ai vu, de ces salons de fossiles et j'en ai avalé, d'insipides tasses de thé dans des cénacles, on eût dit composés d'antiques échassiers et de plus vieilles chouettes. Mais parmi toutes les sociétés de fantoches, que j'ai rencontrés dans une vie déjà pleine, je n'ai jamais connu d'assemblage de gens plus comiques que le salon Pozon du Manoir, le groupe de bas bleus, de poètereaux et de vieux professeurs de province, de vieux cabots aussi réunis sous la présidence et autour des grâces de la comtesse Pozon du Manoir,
née Rosalie Bellet des Brumettes dans sa villa Trophime, à Arcachon-les-Pins.
Le délétère ennui d'une société d'oisifs et de demi-poitrinaires s'y compliquait de prétentions littéraires.
Du vivant de son mari, le comte Pozon du Manoir, inspecteur principal des eaux et forêts longtemps en résidence à Rouen, la comtesse avait été la Muse anonyme d'un poète; aujourd'hui oublié, mais qui avait eu son heure de notoriété au boulevard. Sur la foi de diverses poésies parues dans la Revue des Deux-Mondes et de trois volumes devers publiés chez Lemerre, Rosalie Bellet s'était enthousiasmée pour Onésime Cruchard et avait écrit au grand homme. C'était une âme épistolaire . Débordant d'ennui, dans la pluvieuse cite normande, elle avait éprouvé le besoin de verser le trop plein de ses aspirations dans une âme sœur.
Rosalie Bellet était de Bolbec; elle avait eu une enfance plutôt mélancolique dans une petite gentilhommière située auprès des filatures, sur la route du Havre.
Cette enfance comprimée l'avait rendue romanesque. Elle mouillait ses mouchoirs de larmes en lisant Lamartine et pastichait assez adroitement les poésies de madame Desbordes Valmore;
déjà jeune fille, elle obtenait des succès de diction aux concerts annuels donnés au bénéfice des pauvres, dans la Jeune Captive de Chénier, les Adieux de Musset et ses Vers à la Malibran. C'était dans une de ces fêtes que le comte Pozon du Manoir l'avait vue et s'était épris d'elle. Ce qui n'empêchait pas cette âme tourmentée d'adresser, trois ans après son mariage, des lettres d'un lyrisme effréné à Onésime Cruchard. Le poète touché avait répondu poste restante; une correspondance suivie s'était établie entre Onésime et la comtesse Pozon. Cet échange de lettres dura vingt ans. C'était de la passion purement psychique tout en tirades éthérées où. les deux amants divaguaient et déliraient à qui mieux mieux, renchérissant sur leur admiration réciproque et, pâmés en plein Empyrée, se congratulaient éperdument et, ravis de leurs styles personnels, se juraient d'être toujours l'un à l'autre sans éprouver pour cela le besoin de se connaître : leurs épitres leur suffisaient. Tous deux savaient qu'ils écrivaient pour la postérité et, le hasard ayant voulu que le poète mourût le premier, la comtesse Pozon avait eu ses Lettres à une Inconnue.
Elle les publiait un an, jour pour jour, après la mort de l'écrivain, sous le titre de Lettres à
Ninon, le nom même que lui donnait le grand homme : la publication faisait quelque bruit à cause du mort et madame du Manoir en gardait une auréole.
Le comte Pozonn'y voyait aucun mal; la vertu de sa femme était au-dessus de tout soupçon, et n'est pas qui veut le mari de PEgérie d'un des plus nobles poètes du siècle. Il fut l'époux de la Muse, comme on est l'époux de la reine et, à la seconde édition des lettres, il eut l'honneur delà dédicace : A V homme généreux qui a su m'aimer sans me comprendre et que je comprends en l'aimant, et ce mari unique ne fit pas la grimace ; mieux : il s'attela à la renommée de sa femme.
Cette renommée suivit le couple à Arcachon, quand les médecins y envoyèrent le comte. La santé de M. du Manoir réclamait de longs hivernages dans l'atmosphère résineuse des pins. La villa Trophime abrita le ménage. Elle devint même leur habituelle résidence, la gentilhommière de Boibec étant devenue odieuse à la comtesse Pozon, depuis que cette société de filateurs et de gros usiniers avait paru mettre en doute l'authenticité des Lettres à Ninon. Il n'en était pas de même de la Société d' Arcachon, population flottante et oisive de baigneurs et de mala-
des avides de nouveautés, de distractions et de bruit. La comtesse de Pozon du Manoir, la Ninon d'Onésime Cruchard, l'Egérie du grand poète! ce fut à qui se ferait présenter; chacun la voulait connaître. La villa Trophime devint le centre et le rendez-vous de toutes les belles âmes en mal de littérature, veuves incomprises, jeunes poètes élégiaques, vieilles dames théosophes, pianistes hongrois en quête de grosses dots, princesses russes nihilistes, officiers retraités passés maîtres dans l'art de broder au tambour et autres hystériques ; bref, la villa Trophime devint la demeure des artistes.
On y produisait des enfants prodiges, des violonistes de onze ans et des calculateurs mentaux en concurrence au fameux Inaudi ; les tables naturellement y tournaient d'elles-mêmes, on y évoquait, tour à tour, Marie Stuart, Louis XV et le général Hoche, car il y avait des spirites dans la compagnie; des ténors fatigués y crachaient douloureusement le dernier souffle de leurs poumons, et d'anciens comédiens, refusés même aux représentations à bénéfico, y triomphaient dans le répertoire ; des actrices de Paris en tournée à Bordeaux y venaient, entre deux trains, détailler du Jean Rameau ou du Jacques Normand : les Ecrevisses! c'était la Maison d'art Régionale.
La villa Trophime se recommandait encore par un autre talent à la sympathie des artistes : le talent de son propriétaire. Le comte Pozon du Manoir, homme d'un goût sûr et délicat et d'une adresse émérite, depuis sa retraite, employait ses loisirs à décorer sa villa de la façon la plus ingénieuse et la plus neuve... avec des écailles d'huîtres. — Des écailles? — Avec des écailles d'huîtres, oui, mon chéri...
Les écailles d'huîtres, de moules et d'arapèdes, tous les coquillages mangés chez lui et même achetés en bloc aux restaurants voisins lui fournissaient les plus jolis motifs décoratifs, tant pour le mobilier que pour les murailles. Entre ses mains les sièges les plus simples, les tables de bois blanc, les jardinières de vannerie, incrustés de coquilles, devenaient de prestigieux meubles d'art. Il y avait toute une crédence composée de conques vierges, et le fronton de la bibliothèque offrait le plus rare arrangement d'écaillés de praires et de clovisses ; les crustacés y jouaient aussi un rôle, et les carapaces de homard et les pinces "de crabes apportaient aussi leur contingent de formes et de nuances dans les élucubrations esthétiques du comte Pozon. C'était curieux, imprévu et plutôt incommode ; tous ces meubles hérissés de pinces et de nacres coupantes n'in-
vitaient'pas précisément à s'asseoir. C'était moins la villa Tropliime que la villa Mollusque, mais la nouveauté de ce mobilier et l'imprévu de ses détails ravissaient les imagïnatifs.
D'ailleurs, le comte Pozon du Manoir était dans son genre une espèce de grand homme. 11 avait des décisions et des coups de génie à la Napoléon. C'est ainsi qu'il avait résolu le problème delà grande soirée à quarante francs. Il s'en vantait avec une certaine emphase : grâce à des combinaisons culinaires capables de troubler le repos de Vatel, le comte Pozon recevait cent personnes dans ses salons de la villa Trophime et nourrissait et abreuvait ses igvités pour la modeste somme de deux louis : « Deux louis, monsieur, pas un sou déplus, y compris l'éclairage. » Et le plus prodigieux de la chose, c'est que les invités revenaient.
Les menus du buffet des soirées Pozon étaient d'ailleurs la fable de la ville, on s'esclaffait dans tout. Arcachon des rafraîchissements invraisemblables offerts par le ménage au cours de leurs réceptions. C'étaient, s'il fallait en croire les racontars, des pains fourrés aux épinards, des sorbets au tapioca et des sandwiches à la sardine. Il y avait des échaudés pour les estomacs délicats et des bouchées de foie de morue pour les
poitrines affaiblies ; les méchantes langues prétendaient que le ménage était pensionné par les médecins pour propager la dyspepsie et écoulait ainsi les produits rancis du codex de connivence avec les pharmaciens du cru, mais c'étaient calomnies pures. Le souci seul de ménager la santé ébranlée de leurs hôtes les guidait dans le choix de ces menus. Ninon et son mari évitaient ainsi à leurs habitués les dangers de la gourmandise. On consommait généralement peu aux réceptions de la villa Trophime, il n'y avait jamais foule autour du buffet, et la plus infâme malignité avait pu seule substituer le nom de Poison du Terroir au* Pozon du Manoir du comte : ce qui était une détestable plaisanterie.
Poison pour Poison, la comtesse était bien plus néfaste que le comte et, auprès de ses prétentions littéraires, les menus de son mari devenaient inoffensifs! Rosalie Bellet avait déchaîné dans le pays une véritable épidémie poétique.
Ah t si elle s'était contentée de publier dans les journaux de mode et les feuilles locales ses élucubrations de Muse en deuil ! Mais, dans son zèle de vestale de l'Art, ne s'était-elle pas avisée de fonder dans sa villa un concours poétique avec jury d'honneur, lecture publique des pièces primées, récompenses, médailles et citations des
noms des lauréats dans la presse, absolument comme le concours Se vigne du Gaulois ou le concours littéraire du Journal. De frêles églantines d'or (en or très mince), décernés par la main de Ninon aux poètes vainqueurs, évoquaient dans ces fêtes l'ombre de Clémence Isaure.
Cet appel aux vanités endormies avait révolutionné tout le pays. A l'annonce de ces jeux de l'intelligence, tout Arcachon s'était réveillé poète; le concours s'adressait à tout le département et plus loin encore, à toute la France ; les étrangers pouvaient même y prendre part, pourvu que leur envoi fût en vers français. Ce fut de Bordeaux à Bayonne et d'Angoulême à Toulouse une levée de cahiers et de buvards ; il n'y eut plus d'étude de notaire ou de cabinet d'huissier où un petit clerc ne rimaillât en l'honneur de la villa Trophime. Toute la province bouleversa ses tiroirs. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas commis un sonnet ou un quatrain à Chloris au beau temps de sa jeunesse ? Tous et toutes marchèrent depuis le receveur des contributions qui, durant ses loisirs, met en madrigaux l'Histoire de France, jusqu'à la vieille dame élégiaque et un peu asthmatique qui, dans sa chambre d'hôtel, écrit des stances émues à la mémoire de sa mère. Tous se mirent à l'œuvre en exal-
tant le nom de la comtesse Pozon. A Bordeaux, des bas bleus inconnus quittèrent leur petit logis des faubourgs et vinrent rendre visite à Ninon entre deux trains, aller et retour ; un garçon boulanger se découvrit une vocation et aurait emporté le prix sans les fautes d'orthographe. Un murmure d'ovations, une atmosphère d'encens entourèrent |la villa; la comtesse Pozon élevait le niveau intellectuel en moralisant les masses. Tous les cygnes du Parnasse s'abattirent sur Arcachon, et quelques oies aussi.
— Nous avons lâché Pégase à travers la contrée, disait complaisamment le comte, et des vols de chimères emplissent Je pays. Ma femme en est l'héroïque bergère. »
Mais le cher homme n'assista pas longtemps au triomphe de sa femme. Il mourut dans l'année du troisième concours et ne vit pas couronner une fois de plus PEgérie du grand poète. Ninon sous un pseudonyme avait obtenu le premier prix daux eux concours précédents; elle ne l'avait accepté que la main forcée par l'admiration générale.
Je ne fus admis dans ce milieu falot qu'après la mort du comte.
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C'est en 1890, il y a une dizaine d'années, que je fus présenté à la comtesse Pozon. J'étais venu à Arcachon me remettre d'une assez forte bronchite contractée à mon retour d'Orient. Sur la foi de relations de voyage publiées dans la Revue bleue, madame du Manoir avait désiré méconnaître. Elle m'accueillit comme si j'avais fait partie de la mission Marchand ; elle avait lu ^ous mes livres parus, ce qui ne manqua pas de m'interloquer, mes livres étant encore à paraître, et possédait à fond ma psychologie. J'étais de la race des voyageurs, j'avais une àme de goéland. Je reconnaissais le mot pour l'avoir vu dans Pierre Loti, auquel elle me compara.
A ces prétentions près, c'était une aimable femme bien moins ridicule que son entourage et supérieure à sa réputation. Elle avait énormément lu et lisait beaucoup encore, mais elle avait mal retenu; une grande confusion régnait dans ses souvenirs : elle citait au hasard les
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maximes de penseurs et les passages de poètes qui avaient le plus frappé son imagination, et ce hasard n'était pas un grand maître. Elle s'efforçait surtout à laisser d'elle une impression de culture intellectuelle et philosophique, et travaillait par tous les moyens à prolonger au delà de la mort sa figure de Muse inspiratrice. Elle avait élevé sa fidélité à la mémoire d'Onésime Gruchard à la hauteur d'un culte, et croyait devoir aux mânes de l'écrivain de continuer le personnage, qu'elle avait été de son vivant : la Ninon des Lettrées à une inconnue. Ce rôle de double veuve d'inspecteur des eaux et forêts et de grand poète guindait un peu ses attitudes.
Si ses voiles de crêpe et ses mines éplorées de Polymnie funèbre s'harmonisaient assez bien avec les pinèdes et les horizons de mer d'Arcachon, ils cadraient assez mal dans le décor de coquilles, d'écaillés et de carapaces de la villa Trophime. La première fois que j'y fus reçu, je me sentis envahi du vague malaise, que ressentent les nerveux au milieu des squelettes des muséums et des baleines desséchées des musées de marine : c'était bien un intérieur de fossiles. Si la maîtresse de céans, encore jolie sous ses cheveux cendrés, y détonnait par son charme
de blonde restée grasse, les habitués valaient le cadre.
Le cénacle de la comtesse Pozon! Cela dépassait toute hypothèse. Quelle ménagerie et quel jeu de massacre! C'étaient des vieilles dames ennuagées de marabouts ou casquées d'aigrettes, qui avaient dû ravager les cœurs sous le règue de Louis-Philippe. Outrageusement décolletées dans des robes de tulle mauves ou vert d'eau, elles étalaient imperturbablement des ostéologies de cimetière ou des gorges en cascade; toutes avaient eu dans leur vie un grand homme. L'une avait approc hé Musset, l'autre avait inspiré un sonnet à Lamartine, la troisième était l'héroïne de tel livre, et aucune, Russe, Anglaise ou Allemande, n'était demeurée étrangère à la littérature de son pays; elles avaient toutes dirigé un mouvement littéraire ou politique. C'était un aréopage de vieilles folles comme on n'en voit qu'en Riviera, une Cosmopolis de vieilles Parques mieux placées là, que partout ailleurs, dans cette demeure décorée d'écaillés d'huitres, et toutes affligées de manies si invraisemblables que, si on les écrivait, on ne vous croirait pas.
Ainsi, pour n'en citer que quelques-unes, la comtesse de Nébouza, la veuve de l'ambassa-
deur bien connu, harpiste accomplie et fervente de tous les maîtres de la musique, collectionnait éperdument tous les boutons de culotte, ceux des musiciens célèbres , entendons-nous. Elle en possédait de Gounod, de Verdi, de Massenet même, de Gabriel Fauré, mais n'en avait pu obtenir de Camille Saint-Saëns; elle les faisait monter entourés de diamants et les voulait de bretelle gauche parce que plus près du cœur; avec cela la plus honnête femme. Une autre, madame Àstaréa-Amforti vivait familièrement avec les personnages les plus marquants de l'histoire; les morts étaient à ses ordres. Tous les soirs, elle se retirait discrètement à dix heures pour aller converser avec Louis XV; c'était son flirt de la saison. Lauzun lui dictait ses Mémoires, Casanova voulait lui faire compléter quelques chapitres des siens. Madame Astaréa-Amforti ne fréquentait que le dix-huitième siècle, mais madame de Pompadour lui causait bien des ennuis avec sa jalousie du Roy.
Le moyen que la tête ne vous tournât pas au milieu de toutes ces démences 1
La veuve d'un officier mort en Afrique, madame Dorimond-l'Echauguette consolait aussi son veuvage en cultivant les Muses. C'était une âme pastorale. Rien n'était plus fade que les pe-
tites pièces de vers, dont elle encombrait les journaux du cru sous le patronage de la comtesse : les bergères, les bouquets de fougères et les nymphes bocagères en faisaient tous les frais ; c'était une poésie de trumeau de province, du Benserade à l'usage des pensionnaires. Mais dans ce petit lait bouillait une nature ardente. Madame Dorimond-l'Echauguette se passionnait avec une déplorable facilité pour toutes les célébrités modernes. Elle ne pouvait voir un homme connu en chair ou en effigie sans se sentir pour lui capable de tous les dévouements; elle découpait dans les albums Mariani les images de ses préférences, leur faisait des cadres d'herbes sèches, d'algues vertes et de fausses perles et, à un moment donné, n'y pouvant plus tenir, envoyait l'objet à l'élu de son cœur.
On répondait rarement à ses épitres brûlantes, surtout quand l'inflammable veuve joignait à l'envoi sa photographie.
C'est ainsi qu'elle avait offert à Jacques du Rocroy et sa main et ses six mille francs de rente. Mais la plus célèbre de ses mésaventures fut sa visite au poète Algernoon Filde, lors de son séjour à Arcachon en 1887.
Le lauréat anglais était descendu à l'hôtel de la Plage et ne voyait personne. Absorbé par les
soins de sa santé et de son fameax poème, Adonis et Vénus, il déclinait toutes les invitations, éludait toutes les avances. Madame Dorimondl'Echauguette, elle aussi, avait écrit. Sans réponse du maître, elle prit sur elle de forcer sa porte et se présentait un matin à l'hôtel. Algernoon Filde attendait, ce matin-là, la pédicure et avait donné ordre de laisser monter. Le valet de chambre, sur la foi de son physique, prend madame Dorimond pour la personne attendue et l'introduit. Algernoon Filde était couché; il voit cette dame en noir, un petit sac à la main : « Aôhl c'est vous? C'est bien, commencez. » Et, soulevant la couverture, il lui tend son pied.
La Muse demeure interdite et puis, devant cette nudité, croyant à quelque usage de la vieille Angleterre, hésite un peu et puis se précipite sur ce pied; elle le pétrit entre ses mains et le couvre de baisers. Stupeur épouvantée du poète. « What are y ou cloing! What are y ou abouti Is she madef Kïke lier out dredfull! Chassez cette lady impropre ! » Et Filde exaspéré appelle, sonne et se débat.
Confusion de madame Dorimond. On s'explique. « Vous n'êtes donc pas la pédicure? — La pédicure! ». Et madame Dorimond suffoque. La pédicure 1 une habituée de la villa Trophime, la
veuve d'un officier I La pauvre femme se retira indignée. Quant au poète anglais, le même soir, il quittait l'hôtel.
— Mais aussi quelle idée d'aller voir ce Jonas Bull! lui disait pour la consoler le vieux comte Baboni, un des sigisbées de la comtesse.ee Filde est le pire misogyne. Il vous a donné le pied : aucune femme n'en a jamais tant eu.
Et les autres amies de la comtesse Pozon étaient à l'avenant. Madame du Manoir régnait sans conteste sur Joutes ces Muses de Sainte-Périne. Le côté des hommes était moins stupéfiant. C'était le groupe ordinaire des plus ordinaires poètes de sous-préfecture : le vieux colonel qui tourne des quatrains aux dames et se lève au dessert pour porter des toasts, une main sur son cœur; l'ancien magistrat qui traduit Horace dans ses moments perdus; l'avoué retiré des affaires, dont le médaillier, connu des hommes seuls, recèle des curieuses intailles de Pompéies etqui anacréontise aimablementau fumoir. 11 y avait là aussi le vieux sociétaire de la Comédie- Française, vieux Delobelle recuit aux feux de toutes les rampes, et qui résume en lui Mélingue, Laferrière et Taillade; il y avait enfin les inévitables esthètes anglais, le couple attendrissant autant qu'énigmatique qu'on croise dans
toutes les villes d'eaux, Castor ctPollux d'Outre- Manche errant de Venise à Florence et de Florence à Taormine avec haltes nécessaires et, pour cause, dans toutes les waterings-places où se reconstituent les organismes anémiés; les délicieux, les pâles et languissants traducteurs de Keepling et des auteurs tragiques d'avant Shakespeare, chastes amants de la lune et disciples de Filde, et, comme lui, n'offrant que le bout des doigts aux dames, et puis quelques moindres seigneurs.
La grande préoccupation de tous ces êtres atteints de dilettantisme aigu et de vanité chronique était les concours de poésie ouverts dans la villa Trophime. Tous rimaillaient en son honneur, tous ambitionnaient celui d'obtenir l'églantine d'or, en or si mince et à la tige si frêle, et d'entendre surtout leurs poésies déclamées à haute voix, devant tout Arcachon assemblé, aux mémorables^ye o'clock tea où l'on décernait les prix.
Une actrice, généralement du théâtre de Bordeaux, était chargée de réciter, ce jour-là, les pièces des trois premiers lauréats. Cette récitante d'œuvres primées se trouvait être, l'hiver de mon séjour en Arcachon, une jeune tragédienne de Toulouse, deuxième prix du Conser-
vatoire et récemment engagée à l'Odoon, à cette époque en tournée à Bordeaux.
On faisait grand cas dans tout le Midi du talent de mademoiselle Amalia Daurécie; les jeunes revues l'encensaient et tout le Languedoc escomptait son avenir. Sarah Bernhardt n'avait qu'à bien se tenir! Mademoiselle Daurécie était une belle personne, vibrante comme l'arc d'Eros et brune comme une olive; elle avait des dons merveilleux, une voix de métal, de longs yeux de caresse et une plastique qui n'égalait que son aplomb; mademoiselle Amalia avait le secret des regards appuyés et des savantes attitudes. Ses amis lui trouvaient du génie, et mademoiselle Daurécie ne demandait qu'à croire ses amis... Mais tous ces ridicules, on les lui pardonnait à cause de sa touchante affection pour sa mère. La jeune tragédienne désarmait les rieurs par son culte filial : elle traînait partout avec elle, dans le monde comme au théâtre, madame Daurécie mère, une bonne grosse femme réjouie avec l'accent de Toulouse et dans ses cheveux et dans toute sa personne, des relents de cassoulet et un parfum d'ail ! ; une exquise et brave femme de mère, intraitable sur la question de l'honneur, vrai dragon de vertu, mais qui s'alanguissait, amollie d'émo-
tion, à la voix de son enfant, la buvait du regard, les mains jointes, en extase et se rengorgeait dans son orgueil en disant : « Ma jeune fille! » comme au monde aucune autre mère.
La villa ïrophime avait à ce concours l'honneur de posséder Ma jeune fille et Madame mère. Mademoiselle Amalia détaillait les poésies. Gainée dans une robe molle à la Théodora, coiffée d'énormes touffes de fleurs à la Gismonda, les bras plus chargés d'anneaux que ceux de Cléopâtre, elle avait déjà animé de sa voix mordante et mis sur pied d'un geste deux assez piètres pièces de vers ; elle déclamait maintenant au milieu du silence un assez beau sonnet, mais d'un ton plutôt vif, écrit en l'honneur de la comtesse Pozon. Le poète qui l'avait fait y faisait parler l'ombre même d'Onésime Cruchard :
0 grande inassouvie, esclave d'une lyre Divinement savante et triste et chère au chœur Des souffrantes pleurant l'infini de leur cœur, J'admire ton tourment et comprends ton délire.
Un carillon frénétique interrompait l'actrice : toute la sonnerie de la villa en mouvement emplissait les étages d'une trépidation infernale; on sonnait à la cuisine, on sonnait dans les chambres de bonnes ; une sarabande de dômes-
tiques affolés dévalait par les escaliers : ils se précipitaient tous dans le salon : madame du Manoir y défaillait debout, suffoquée, interdite... Quel était le mauvais plaisant qui se permettait?... Et l'endiablée sonnerie carillonnait toujours; le tableau, consulté, indiquait que l'appel venait du boudoir. Ce fut une ruée de tous les invités dans la pièce soupçonnée : on n'y trouvait que madame Daurécie mère endormie. La bonne dame s'était assoupie au bercement cadencé de la diction de sa jeune fille. Affalée dans une bergère, elle ronflait en dodelinant de la tête et d'une main machinale avait saisi, en sommeillant, la poire en caoutchouc de la sonnerie pneumatique; et cette poire, madame mère la balançait, la palpait, la caressait et la pressait avec béatitude. C'était son inconscience qui mettait en branle toute la maison.
— Maman, s'écriait mademoiselle Amalia indignée, maman, à quoi penses-tu donc!
Et elle secouait un. peu rudement madame mère.
La brave dame s'étirait, ouvrait un œil humide et, riant encore à ses souvenirs :
— Eh! je dormais, et je rêvais que j'étais auprès de ton pauvre père !